{"id":1993,"date":"2000-06-01T00:00:00","date_gmt":"2000-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/des-planches-de-salut1993\/"},"modified":"2000-06-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-05-31T22:00:00","slug":"des-planches-de-salut1993","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1993","title":{"rendered":"Des planches de salut"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Trois jeunes auteurs de BD sont prim\u00e9s cette ann\u00e9e au Festival d&#8217;Angoul\u00eame. Blutch, David B. et Christophe Blain viennent d&#8217;\u00eatre publi\u00e9s par les \u00e9ditions Dargaud dans la collection Poisson pilote. Rencontre. <\/p>\n<p>Ne pas chercher \u00e0 \u00e9tiqueter Blutch. A l&#8217;instar du caporal des Tuniques Bleues, son homonyne, ce jeune talent de la sc\u00e8ne BD se m\u00e9fie des dogmes. &#8220;Je ne crois pas au groupe, \u00e0 la tribu. J&#8217;ai toujours essay\u00e9 de ne pas m&#8217;enfermer dans une \u00e9cole, dans un style, une vision. Je dessine seul depuis mon enfance.&#8221; Electron libre, timide et peu loquace, cette graine d&#8217;anar a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 poser ses planches du c\u00f4t\u00e9 de Perpignan, loin des effets de manches de la capitale. Mais la gloire le rattrape malgr\u00e9 tout et \u00e0 32 ans, Bluch suscite d\u00e9j\u00e0 l&#8217;admiration de ses pairs. On vante ses personnages sensuels, charnels, presque vivants, son noir et blanc expressionniste, la souplesse de son trait \u00e9pur\u00e9 malgr\u00e9 les hachures. Et surtout, sa capacit\u00e9 de changer de style en passant d&#8217;un genre \u00e0 l&#8217;autre. Qu&#8217;il dessine un western, un peplum ou une com\u00e9die, Blutch se met au service de l&#8217;histoire avant tout. Et chacune requiert un style diff\u00e9rent, un rythme propre, des codes avec lesquels il joue \u00e0 merveille. &#8220;Faire une BD ressemble plus \u00e0 de l&#8217;\u00e9criture qu&#8217;\u00e0 de la peinture. On applique une grammaire des signes.&#8221; Ici pas d&#8217;albums flamboyants. Le dessin automatique invent\u00e9 par Moebius dans Arzach est rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9poque des cavernes. On est presque \u00e0 l&#8217;oppos\u00e9 de l&#8217;explosion graphique et des exp\u00e9rimentations des ann\u00e9es 1970. &#8220;Je ne suis pas du tout \u00e9mu par l&#8217;id\u00e9e romantique que peut v\u00e9hiculer le Surr\u00e9alisme. Breton me fait chier. Je pr\u00e9f\u00e8re Giacometti.&#8221; Chercheur solitaire, artisan avant d&#8217;\u00eatre artiste, \u00e9crivain autant que dessinateur, Blutch cis\u00e8le ses sc\u00e9narios et aff\u00fbte ses dialogues.<\/p>\n<p>Exemple, cette d\u00e9licieuse r\u00e9plique dans Mademoiselle Sunnymoon : &#8220;Malade, moi ? Mais c&#8217;est impossible, je ne supporte pas la douleur.&#8221; Rien de bien \u00e9tonnant au fait que Blutch ait d\u00e9croch\u00e9 l&#8217;aph&#8217;art humour \u00e0 Angoul\u00eame 2000 pour Blotch, le roi de Paris, un pastiche de la vie \u00e0 Fluide Glacial, journal dans lequel il dessine depuis l&#8217;\u00e2ge de 20 ans. &#8220;C&#8217;est une autobiographie au n\u00e9gatif&#8221;, avance Blutch. Blurp ! Blotch cumule tous les d\u00e9fauts de la race humaine : sorte de p\u00e8re Ubu de la BD, il est gras, fat, lubrique, raciste, phallo et renvoie une vision absolument horrible de la vie en soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 tout le monde cherche \u00e0 humilier l&#8217;autre. Il y a du Lauzier dans ses gags.<\/p>\n<p><strong> Francs-tireurs : la rebellion comme signe de maturit\u00e9 artistique <\/strong><\/p>\n<p>Blutch d\u00e9gomme avec application tous ces dessinateurs pr\u00e9somptueux, peut-\u00eatre lui un jour, devenus des notables de la profession, s\u00fbrs de leur art et de leur bon go\u00fbt. Ceux que la notori\u00e9t\u00e9 a enfin atteint, ceux qui voient la BD comme un art avec un grand A. Les auteurs de cette fin de si\u00e8cle, qui ont d\u00e9but\u00e9 dans les ann\u00e9es 1990, semblent au dessus de ce d\u00e9bat des ann\u00e9es 1970-80 qui voulait que la BD soit un art, le 9e. Par r\u00e9bellion ? Non, par simple maturit\u00e9. D&#8217;ailleurs, les exp\u00e9riences de Druillet ou Moebius sont pour eux salutaires. Un tantinet d\u00e9sabus\u00e9s, jamais cyniques, sous leurs propos acerbes se cachent une grande tendresse et beaucoup de pudeur.<\/p>\n<p>A l&#8217;image de Lewis Trondheim, dessinateur minimaliste de Lapinot, lapin bougon plein de bon sens, peut-\u00eatre l&#8217;auteur le plus connu du grand public. L&#8217;un des quatres fondateurs de L&#8217;Association avec David B. C&#8217;\u00e9tait en 1990, les grosses maisons d&#8217;\u00e9dition tablaient surtout sur les s\u00e9ries telles que Largo Winch, XIII ou Thorgal. Impossible de faire de l&#8217;intimisme. Qu&#8217;\u00e0 cela ne tienne. Les quatre gar\u00e7ons dans le vent montent leur propre structure ind\u00e9pendante pr\u00e8s de la Place de la R\u00e9publique. En avant pour la r\u00e9volution en noir et blanc. Le r\u00e9cit autobiographique s&#8217;impose, chacun y d\u00e9voile ses probl\u00e8mes affectifs, son mal de vivre ou sa col\u00e8re. Dix ans apr\u00e8s, L&#8217;Association ne se repose toujours pas sur ses lauriers. En d\u00e9cembre, elle publiait un \u00e9norme pav\u00e9 de 2000 pages, Comix 2000, o\u00f9 324 auteurs de 29 pays diff\u00e9rents exposent leur vision d\u00e9sanchant\u00e9e du XXe si\u00e8cle. Elle continue d&#8217;\u00e9diter sa revue Lapin et quelque quinze albums par an.<\/p>\n<p>Fortes de l&#8217;exp\u00e9rience de l&#8217;Association, d&#8217;autres modestes mais pr\u00e9cieux \u00e9diteurs ont vu le jour, comme Cornelius, Amok, Fr\u00e9on&#8230; Aujourd&#8217;hui, les grandes maisons tentent d&#8217;attraper tous ces francs-tireurs dans leurs filets : Dargaud cr\u00e9e une collection Poisson Pilote, sp\u00e9cialement d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la sc\u00e8ne alternative, Dupuis sort en mai un album d&#8217;Emmanuel Guibert et David B.<\/p>\n<p><strong> Raconter une histoire sans jamais donner de le\u00e7ons de morale <\/strong><\/p>\n<p>Autre grande r\u00e9v\u00e9lation des ann\u00e9es 1990, formidable conteur, pionnier de cette g\u00e9n\u00e9ration qui explore les relations humaines et accorde une importance de taille \u00e0 ses personnages sans jamais n\u00e9gliger l&#8217;histoire, David B. est le digne fils des Pratt, Munoz, Forest, Crumb&#8230; Dans l&#8217;Ascension du haut-mal, r\u00e9cit autobiographique aux magnifiques envol\u00e9es oniriques, il raconte son fr\u00e8re \u00e9pileptique, sa culpabilit\u00e9 de gamin turbulent et bien portant, l&#8217;incompr\u00e9hension des crises, l&#8217;isolement. Il \u00e9tale aussi ses souvenirs de gosse n\u00e9 dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, berc\u00e9 par les terrifiants r\u00e9cits des tranch\u00e9es et plus encore par les &#8220;photos des squelettes en pyjamas&#8221;, aper\u00e7us au d\u00e9tour d&#8217;un livre. En griot europ\u00e9en, David B. perp\u00e9tue la tradition orale de nos anc\u00eatres, des animaux autant sauvages que mythiques hantent ses d\u00e9cors nocturnes, ses d\u00e9mons int\u00e9rieurs prennent l&#8217;allure de serpents, d&#8217;\u00e9normes chats ou de dragons.<\/p>\n<p>Un vrai enchantement. Christophe Blain qui a dessin\u00e9 pour lui la R\u00e9volte d&#8217;Hop Frog, un magnifique western surr\u00e9aliste, n&#8217;en revient toujours pas : &#8220;C&#8217;est un grand narrateur.&#8221; Pourtant, ils partageaient le m\u00eame atelier, place des Vosges. Un duplex en fouillis, \u00e0 deux pas de l&#8217;appartement de Victor Hugo, qui accueillait il y a encore deux ans certains auteurs de l&#8217;Association (Lewis Trondheim, Jean-Christophe Menu&#8230;) et quelques ind\u00e9pendants (Tronchet, Joann Sfar, Emmanuel Guibert&#8230;). &#8220;Quand tu travailles avec un sc\u00e9nariste, c&#8217;est pr\u00e9f\u00e9rable d&#8217;avoir une relation affective avec lui. Il faut que tu puisses dire ce qu&#8217;il est \u00e0 travers son histoire, qu&#8217;il t&#8217;emm\u00e8ne dans un univers qui te s\u00e9duise, mais qui n&#8217;est pas le tien&#8221;, pr\u00e9cise Christophe Blain, le matelot de la bande. Il a fait son service dans la marine et en a rapport\u00e9 de nombreux carnets de croquis, un carnet de bord et surtout un somptueux album, prim\u00e9 \u00e0 Angoul\u00eame 2000, le R\u00e9ducteur de vitesse.<\/p>\n<p>Entre autobiographie, r\u00e9cit ethnographique et conte fantastique, on suit la descente aux enfers de deux bleus dans les entrailles d&#8217;un vieux navire de guerre. Album oppressant, \u00e9touffant, qui poss\u00e8de, par moment, la m\u00eame force dramatique qu&#8217;un roman de Conrad et la m\u00eame puissance onirique que Corto Maltese &#8220;J&#8217;y ai mis toutes mes phobies, mes angoisses, mes fascinations. Mais c&#8217;est aussi une mani\u00e8re pudique de dire \u00e0 quel point ces marins ont compt\u00e9 pour moi. J&#8217;\u00e9cris pour les gens que j&#8217;aime et je souhaite que les lecteurs ressentent l&#8217;amour que j&#8217;ai pour mes personnages.&#8221; M\u00eame discours chez Joann Sfar avec lequel travaille Christophe Blain sur Donjon en compagnie de Trondheim. &#8220;Je ne fais jamais de second degr\u00e9. Je ne me moque pas de mes personnages. Par contre, j&#8217;ai \u00e0 coeur de les mettre en difficult\u00e9s.&#8221; Joann Sfar repr\u00e9sente en g\u00e9n\u00e9ral des monstres, parfois \u00e0 deux t\u00eates, des fant\u00f4mes \u00e9cossais, des momies en folie ou des savants allum\u00e9s.<\/p>\n<p>Des h\u00e9ros exub\u00e9rants, grandiloquents, des exclus qui tentent de se faire accepter par les gens &#8220;normaux&#8221;. En vain. &#8220;Ce sont un peu des masques de la comedia dell&#8217;arte. Si je les mets tous en costar cravate avec la m\u00eame t\u00eate on va aboutir \u00e0 un polar \u00e0 la XIII o\u00f9 l&#8217;on s&#8217;ennuie, tandis que si je leur mets des vrais t\u00eates de carnaval, tout en les prenant au s\u00e9rieux, on peut rire.&#8221; Les personnages si faillibles de Joann Sfar portent en eux les germes de la shoah, du martyr du peuple juif, \u00e0 l&#8217;instar de ses auteurs tourment\u00e9s, maniaco-d\u00e9pressifs \u00e0 l&#8217;humour subtil que sont Woody Allen ou Philippe Roth. &#8220;Le juda\u00efsme repose sur l&#8217;id\u00e9e de ritualiser le quotidien, de donner beaucoup d&#8217;importance au jour qu&#8217;on vit et de ne pas les trouver interchangeables&#8221;, poursuit Joann Sfar. &#8220;On navigue sans cesse entre l&#8217;enthousiasme et la trag\u00e9die&#8221;. Ainsi pourrait-t-on r\u00e9sumer les albums de tous ces jeunes auteurs qui ont juste \u00e0 coeur de raconter une histoire sans jamais donner de le\u00e7ons de morale, contrairement \u00e0 leur a\u00een\u00e9s. Ces enfants d&#8217;apr\u00e8s 68 ont retenu les le\u00e7ons du pass\u00e9. &#8220;Je mets en sc\u00e8ne des personnages qui rencontrent des probl\u00e8mes, mais je n&#8217;explique pas comment ils peuvent s&#8217;en sortir&#8221;, souligne Joann Sfar. &#8220;Je ne suis pas un militant, je ne vais pas r\u00e9aliser des BD sur des sujets qui me tiennent \u00e0 coeur. Depuis que je suis gamin, je suis toujours coll\u00e9 dans les manifs anti-racistes, je ne vais pas faire une BD contre le FN. Il ne faut pas pr\u00eacher les convaincus. Je vais \u00e9crire une BD sur un sujet dont je ne suis pas s\u00fbr.&#8221;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Trois jeunes auteurs de BD sont prim\u00e9s cette ann\u00e9e au Festival d&#8217;Angoul\u00eame. 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