{"id":1992,"date":"2000-06-01T00:00:00","date_gmt":"2000-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1992\/"},"modified":"2000-06-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-05-31T22:00:00","slug":"collage1992","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1992","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> A <\/p>\n<p> l&#8217;article &#8220;papou&#8221;, le Larousse universel en deux volumes (\u00e9dition de 1923, par o\u00f9 l&#8217;on voit que cela n&#8217;est pas si vieux) indique : &#8220;adj. Qui se rapporte aux Papous : les guerriers papous ; la langue papoue. N. m. Idiome des Papous : s&#8217;exprimer en papou&#8221;. Et c&#8217;est tout sur le sujet, dans un ouvrage qui se proclamait en sous-titre &#8220;encyclop\u00e9dique&#8221;. Au cinqui\u00e8me si\u00e8cle avant notre \u00e8re, les Grecs, pour d\u00e9signer tous les \u00e9trangers, de quelque pays qu&#8217;ils soient et quelles que fussent les diff\u00e9rences entre les langues qu&#8217;ils parlaient, avaient forg\u00e9, \u00e0 partir d&#8217;une onomatop\u00e9e indiquant un incompr\u00e9hensible bredouillement, le mot qui devait donner notre fran\u00e7ais &#8220;barbare&#8221;. Deux mille cinq cents ans plus tard ou presque, il semble bien que si les distingu\u00e9s collaborateurs de ce monument national, le Larousse, avaient enfin appris que, hors de l&#8217;incomparable France, des gens parlaient des langues qui, loin de se r\u00e9duire \u00e0 la bouillie d&#8217;un indistinct &#8220;br-br&#8221;, \u00e9taient chacune dot\u00e9es d&#8217;une personnalit\u00e9 propre, identifiable, la Papouasie restait encore dans les brumes de l&#8217;ind\u00e9termin\u00e9. C&#8217;\u00e9tait \u00e0 une telle distance&#8230;<\/p>\n<p>Or, l&#8217;une des premi\u00e8res choses que l&#8217;on apprend dans le catalogue de l&#8217;exposition Arts papous, qui se tient jusqu&#8217;\u00e0 la mi-ao\u00fbt \u00e0 la Vieille Charit\u00e9 \u00e0 Marseille est que la Papouasie-Nouvelle-Guin\u00e9e est l&#8217;endroit du monde o\u00f9 il y a le plus de langues diff\u00e9rentes par t\u00eate d&#8217;habitant. Sur cette \u00eele, grande comme deux fois la France, on ne parle pas le papou comme on le croyait au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, mais huit cents langues diff\u00e9rentes, r\u00e9parties entre deux grandes familles, celles des Papous d&#8217;origine qui s&#8217;\u00e9tablirent l\u00e0 voici vingt cinq mille ans environ, et les Austron\u00e9siens, migrants venus par mer du Sud est asiatique, qui s&#8217;y install\u00e8rent par vagues successives, il y a de cela cinq mille ans environ. Le nombre consid\u00e9rable d&#8217;\u00eeles proches des c\u00f4tes, toutes propices \u00e0 une activit\u00e9 humaine, l&#8217;extr\u00eame cloisonnement en vall\u00e9es isol\u00e9es par de hautes montagnes dans l&#8217;\u00eele-m\u00e8re morcel\u00e8rent \u00e0 leur tour ces parlers au cours des mill\u00e9naires, le r\u00e9sultat \u00e9tant cette mosa\u00efque linguistique que d\u00e9couvrirent les premiers anthropologues qui s&#8217;avis\u00e8rent d&#8217;\u00e9couter ces barbares et de ne pas tenir leur parole pour un simple bruit des l\u00e8vres et de la gorge. Ce fut un long chemin \u00e0 parcourir, \u00e0 la rencontre de l&#8217;autre. \u00c0 son \u00e9coute, justement. Maurice Godelier le rappelle dans un article, &#8220;Monnaie de sel et circulation des marchandises chez les Baruya de Nouvelle-Guin\u00e9e&#8221;, repris dans son livre Horizon, trajets marxistes en anthropologie (Maspero, 1977) : &#8220;Au d\u00e9but du si\u00e8cle, \u00e9crit-il, Boas et Malinowsky (ethnologues et anthropologues, le premier anglais, le second am\u00e9ricain, NDLR), en d\u00e9couvrant et en analysant le potlatch (pratiques sociales de dons et contre-dons, NDLR, encore, et qu&#8217;on veuille bien pardonner cet alourdissement) des Indiens Kwiatkiutl et la Kula des M\u00e9lan\u00e9siens des \u00eeles Trobriand, effac\u00e8rent en partie l&#8217;image traditionnelle du primitif \u00e9cras\u00e9 par la nature et ne se pr\u00e9occupant que de subsister. On le d\u00e9couvrait au contraire pr\u00e9occup\u00e9, au-del\u00e0 de ses activit\u00e9s de subsistance, d&#8217;accumuler des objets pr\u00e9cieux, parures de plumes, de perles, de dents de cochon, de dauphin, plaques de cuivre, et de les transformer, par une habile strat\u00e9gie de dons et de prestations diverses, en un \u00abfonds de pouvoir\u00bb (Malinowsky), en moyens d&#8217;acc\u00e9der aux fonctions et aux statuts les plus valoris\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9&#8221;.<\/p>\n<p>Ainsi le monde commen\u00e7a-t-il \u00e0 s&#8217;agrandir. \u00c0 s&#8217;enrichir. Et Maurice Godelier, encore, pouvait, en 1971, en t\u00eate de son livre de r\u00e9flexion th\u00e9orique la Production des grands hommes (Fayard) \u00e9crit apr\u00e8s un long s\u00e9jour chez les Baruya des \u00eeles Trobriand, en Nouvelle-Guin\u00e9e, inscrire cette d\u00e9dicace : &#8220;A mes parents. A Warineu, \u00e0 Kandavatch\u00e9, \u00e0 Djirinac et \u00e0 Ambiaraiw\u00e9, qui m&#8217;ont emmen\u00e9 avec tant de patience et de gentillesse vers le monde de leur jeunesse, celui que les Blancs en 1951 n&#8217;avaient pas encore d\u00e9couvert, aux ma\u00eetres des rituels, Inamw\u00e9, le grand chamane, Tchouonoonday\u00e9 qui a charge de disjoindre les gar\u00e7ons du monde des femmes, Ypmei\u00e9 du clan baruya, qui en faisait des guerriers et des hommes, \u00e0 tous les Baruya et plus particuli\u00e8rement \u00e0 Koummaineu, l&#8217;ami, le compagnon de tant d&#8217;ann\u00e9es.&#8221;<\/p>\n<p>On s&#8217;\u00e9loigne de l&#8217;exposition de la Vieille Charit\u00e9 ? Pas tellement. Sans ce mouvement du monde qui fit qu&#8217;on passa des pillards de continents aux chercheurs venus pour apprendre aupr\u00e8s d&#8217;autres hommes, leurs semblables, et qu&#8217;aux missionnaires persuad\u00e9s que leur premier devoir envers l&#8217;humanit\u00e9 enti\u00e8re \u00e9tait d&#8217;extirper le d\u00e9mon des fausses croyances succ\u00e9d\u00e8rent des hommes soucieux de savoir comment d&#8217;autres, leurs semblables si lointains, s&#8217;\u00e9taient arrang\u00e9s avec leurs propres dieux pour se faire une place dans une nature hostile, pour apprivoiser l&#8217;in\u00e9vitable mort, on aurait encore, \u00e0 Marseille une &#8220;Galerie des sauvages&#8221;. C&#8217;est en effet dans une galerie de ce nom, au Ch\u00e2teau Bor\u00e9ly que, loin des statues antiques, pr\u00e9cieux t\u00e9moins de la vraie civilisation, la n\u00f4tre, on exposait aux regards curieux d&#8217;\u00e9tranges et innommables objets, ces f\u00e9tiches que des fadas ramenaient de leurs exp\u00e9ditions lointaines.Une &#8220;galerie des sauvages&#8221; et pas cette exposition qui d&#8217;entr\u00e9e s&#8217;affirme d&#8217;art papou. Tout ici, et jusque dans le placement des oeuvres, le souci de les situer par rapport \u00e0 &#8220;ce que l&#8217;on croit savoir du fonctionnement de soci\u00e9t\u00e9s comme celles des Papous&#8221; respire le respect. C&#8217;est en effet l&#8217;objectif qu&#8217;avance Alain Nicolas, directeur du Mus\u00e9e d&#8217;arts africains, oc\u00e9aniens, am\u00e9rindiens de la Vieille Charit\u00e9 dans sa pr\u00e9face au catalogue, ajoutant : &#8220;L&#8217;autre grande question \u00e0 laquelle nous sommes confront\u00e9s lorsque l&#8217;on expose des arts \u00abprimitifs\u00bb est celle-ci : \u00abA quoi servent donc, dans leur culture d&#8217;origine, ce que vous avez appel\u00e9 oeuvres d&#8217;art ? \u00bb Bonne question, bien s\u00fbr, \u00e0 laquelle nous allons apporter, en cette occurrence papoue, une r\u00e9ponse sous forme d&#8217;hypoth\u00e8se qui pourrait bien avoir une port\u00e9e plus large : l&#8217;art sert notamment \u00e0 repr\u00e9senter les mythes. \u00c0 se rem\u00e9morer et \u00e0 re-pr\u00e9senter les r\u00e9cits mythologiques constitutifs de l&#8217;identit\u00e9 d&#8217;un groupe.<\/p>\n<p>Entre autres.&#8221; C&#8217;est par l\u00e0 d&#8217;abord que se manifeste le respect : le visiteur n&#8217;y apprendra pas seulement \u00e0 regarder la beaut\u00e9 de son oeil d&#8217;occidental, mais \u00e0 d\u00e9couvrir d&#8217;autres formes de beaut\u00e9, y compris monstrueusement effrayantes, dans une autre culture. R\u00e9flexion qui n&#8217;est pas vaine en un temps o\u00f9 la vogue des arts premiers tendrait \u00e0 faire de ce spectateur-l\u00e0, occidental cultiv\u00e9, le seul juge en derni\u00e8re instance de la pertinence d&#8217;une forme artistique. Et, non pas accessoirement, mais de fa\u00e7on essentielle pour la compr\u00e9hension de la gen\u00e8se de tout art, on y d\u00e9couvrira que, dans ces soci\u00e9t\u00e9s pourtant cloisonn\u00e9es par la hauteur des montagnes ou la largeur des bras de mer entre les \u00eeles, quelques-unes des formes qui peuvent le plus nous \u00e9mouvoir proviennent de m\u00e9tissages culturels.<\/p>\n<p><strong> O <\/strong> n sort de l\u00e0 passablement ragaillardi par ces grands bonds en avant qu&#8217;a faits en un si\u00e8cle de mondialisation l&#8217;humanit\u00e9 et on lit dans l&#8217;Humanit\u00e9 (le journal, cette fois) cette information que ram\u00e8ne de Floride Fran\u00e7oise Escarpit, \u00e0 propos de milices charg\u00e9es de la chasse aux travailleurs clandestins : &#8220;Dans un tract appelant les Am\u00e9ricains \u00e0 venir passer leurs vacances en Arizona pour se livrer \u00e0 la chasse aux immigrants ill\u00e9gaux, on peut lire : \u00abCes vacances sont pour ceux des vacanciers d&#8217;hiver qui veulent aider les fermiers am\u00e9ricains \u00e0 prot\u00e9ger leurs propri\u00e9t\u00e9s et, en m\u00eame temps profiter du grand d\u00e9sert du Sud-Ouest. Tu es invit\u00e9. Venez passer vos vacances dans les fermes pour \u00e9viter que des intrus d\u00e9truisent la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Entrez dans l&#8217;\u00e9quipe du style de vie nord-am\u00e9ricain.\u00bb&#8221; Bon. Il reste encore un certain chemin \u00e0 faire avant que le respect de l&#8217;autre devienne la r\u00e8gle pour tous.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> A <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1992","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1992","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1992"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1992\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1992"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1992"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1992"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}