{"id":1991,"date":"2000-06-01T00:00:00","date_gmt":"2000-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/yves-bonnefoy-la-chair-e-n-est-pas1991\/"},"modified":"2000-06-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-05-31T22:00:00","slug":"yves-bonnefoy-la-chair-e-n-est-pas1991","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1991","title":{"rendered":"Yves Bonnefoy, la chair(e) n&#8217;est pas triste"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Dans Lieux et destins de l&#8217;image, il analyse les hautes figures de Giacometti, Shakespeare, Baudelaire, Mallarm\u00e9 et tient un discours po\u00e9tique sur l&#8217;\u00e9tat du monde. <\/p>\n<p>Il y a deux ans, Yves Bonnefoy donnait \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France (BNF) quatre conf\u00e9rences magistrales sur la po\u00e9sie \u00e9crite en fran\u00e7ais. Il y eut foule, \u00e0 un point tel que les rencontres, pr\u00e9vues dans le petit auditorium, eurent finalement lieu dans la grande salle. Il publie aujourd&#8217;hui un nouveau livre, Lieux et destins de l&#8217;image (1), lequel n&#8217;est pas sans rapport avec l&#8217;oeuvre orale, en quelque sorte, qu&#8217;il offrit alors ces jours-l\u00e0. L&#8217;entreprise tient de la le\u00e7on universitaire de haut vol. L&#8217;ensemble est comme un pr\u00e9cis du cours de po\u00e9tique qu&#8217;il assura durant douze ans (1981-1993) au Coll\u00e8ge de France et o\u00f9 il occupa la chaire d&#8217;\u00e9tudes compar\u00e9es de la fonction po\u00e9tique. C&#8217;est d\u00e9chirant de pr\u00e9sence et d&#8217;intelligence. Bonnefoy allie \u00e0 la rigueur de l&#8217;analyse sa sup\u00e9riorit\u00e9 d&#8217;approche issue d&#8217;un questionnement profond, clair, intense. Sa po\u00e9tique, il sait la rendre sensible, avec le beau souci de celui qui veut \u00eatre \u00e9cout\u00e9 et donne \u00e0 entendre : sous l&#8217;\u00e9tendue de sa culture : l&#8217;acuit\u00e9 de vue du po\u00e8te et la discr\u00e8te gravit\u00e9 de l&#8217;amoureux des sciences exactes. C&#8217;est un artiste qui nous parle. Il pratique l&#8217;anamn\u00e8se en prenant appui sur ses auteurs d&#8217;\u00e9lection et s&#8217;aide, \u00e0 la vol\u00e9e, de tous les travaux historiques qui touchent \u00e0 eux.<\/p>\n<p><strong> Peintres, musiciens, po\u00e8tes, cordes, chacun, d&#8217;une unique lyre&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Du m\u00eame coup, il s&#8217;interroge scrupuleusement sur les donn\u00e9es de consciences inexorablement immerg\u00e9es dans leur temps. Au terme de chaque \u00e9tude, il rend pr\u00e9cis ce qui unit les auteurs qui oeuvrent avec des mots et ceux qui se situent hors de la langue. Il affirme vouloir &#8220;reconna\u00eetre ainsi, au point d&#8217;origine de l&#8217;intuition po\u00e9tique, la parent\u00e9 de l&#8217;entreprise des peintres, des musiciens, des po\u00e8tes, cordes, chacun, d&#8217;une unique lyre ; et comprendre, au terme s&#8217;il en est de l&#8217;enqu\u00eate, la nature et le r\u00f4le de cette \u00abfonction po\u00e9tique\u00bb dont on voit bien qu&#8217;elle procure assez de sens \u00e0 la vie pour que celle-ci continue&#8221;. Po\u00e8te, Yves Bonnefoy s&#8217;est donc plong\u00e9, \u00e0 sa fa\u00e7on unique, dans l&#8217;oeuvre et l&#8217;\u00e9poque d&#8217;un Giacometti, d&#8217;un Shakespeare, mais aussi dans la peinture italienne, laquelle, lorsqu&#8217;il n&#8217;avait que trente ans, fut pour lui la r\u00e9v\u00e9lation d&#8217;une &#8220;M\u00e9diterran\u00e9e de l&#8217;esprit&#8221;, ou encore dans la po\u00e9sie de Baudelaire et dans celle de Mallarm\u00e9, tous sujets de r\u00e9flexion d&#8217;une ou deux ann\u00e9es de son enseignement. Il sait d\u00e9celer, puis interroger chez chacun le point d&#8217;achoppement o\u00f9 une parole, un vers, une sculpture, une peinture acqui\u00e8rent un r\u00e9el pouvoir de r\u00e9sonance.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;image, ce que l&#8217;artiste cr\u00e9e et dont l&#8217;\u00e9clat manque \u00e0 la grisaille des jours <\/strong><\/p>\n<p>Car il sait comme personne r\u00e9v\u00e9ler l&#8217;oeuvre haute. Avec lui la fonction critique devient, comme chez Barthes mais autrement, une jouissance. (Barthes qu&#8217;il salua dans sa le\u00e7on inaugurale de 1981, publi\u00e9e au d\u00e9but de Lieux et destins de l&#8217;image). Avec lui, la fonction critique s&#8217;affranchit des r\u00e8gles de l&#8217;universit\u00e9 en faisant mine d&#8217;y souscrire. Il est po\u00e8te et critique de concert. Ce paradoxe m\u00eame, il le rel\u00e8ve en ces termes : &#8220;N&#8217;est-il pas imprudent de confier \u00e0 qui pratique la po\u00e9sie, l&#8217;analyse de l&#8217;acte m\u00eame qu&#8217;il est en train d&#8217;accomplir ? Beaucoup de critiques professent, vous le savez, que l&#8217;auteur en sait moins que son \u00e9criture.&#8221; Ce \u00e0 quoi sa parole oppose un flagrant d\u00e9menti, car elle emporte au-del\u00e0 de soi, elle troue l&#8217;\u00eatre, en somme. Ainsi, calmement \u00e9bloui, Yves Bonnefoy tente de mettre au jour la nature et le r\u00f4le de la fonction po\u00e9tique. Pour ce faire, il creuse ses auteurs, \u00e0 la fa\u00e7on dont Mallarm\u00e9 creusait le vers. Il s&#8217;appuie sur la stricte biographie des siens (la vie de Giacometti, par exemple, il la passe au scanner), au fil d&#8217;une s\u00fbre radiographie de leur temps (l&#8217;\u00e9poque \u00e9lisab\u00e9thaine dans l&#8217;oeuvre de Shakespeare), non sans quelques plong\u00e9es dans l&#8217;eau souterraine des influences (la trag\u00e9die grecque et la parole tragique dans l&#8217;oeuvre de Shakespeare). Il enqu\u00eate de biais, pour ainsi dire, use de relais, convoque tout un peuple de silhouettes amincies par le souvenir : p\u00e8re et m\u00e8re, mythologie familiale, lieux, \u00e9poques, autant de zones d&#8217;ombre o\u00f9 peut se ranimer toute manifestation de l&#8217;\u00eatre. Infiniment libre, il apporte \u00e0 tout une r\u00e9ponse singuli\u00e8re, n\u00e9anmoins de port\u00e9e universelle.<\/p>\n<p><strong> Entrouvrir de quelques portes de plus le rapport de soi \u00e0 l&#8217;\u00e9crit <\/strong><\/p>\n<p>En marge du texte, dans un avant-propos puis une le\u00e7on inaugurale, il pr\u00e9cise les d\u00e9chirements de la conscience contemporaine en son rapport au monde et dresse un panorama fascinant des \u00e9tats de l&#8217;\u00e9criture. Par le terme &#8220;image&#8221;, dont il va analyser dans son texte central les lieux et les destins, il veut signifier &#8220;cette impression de r\u00e9alit\u00e9 enfin pleinement incarn\u00e9e qui nous vient, paradoxalement, de mots d\u00e9tourn\u00e9s de l&#8217;incarnation&#8221;. L&#8217;image est alors ce que l&#8217;artiste cr\u00e9e et dont l&#8217;\u00e9clat, il est vrai, manque \u00e0 la grisaille des jours. Mais il demeure sceptique. Cette image n&#8217;est-elle pas un pi\u00e8ge qui nous fait oublier le hic et nunc, cet ici et maintenant d&#8217;une finitude encore ouverte, toujours \u00e0 l&#8217;oeuvre ? Des po\u00e8tes fameux, Rimbaud en t\u00eate (mais aussi Artaud) ont dessill\u00e9 leurs yeux au sein d&#8217;une modernit\u00e9 par eux anticip\u00e9e. Avec eux, l&#8217;\u00e9criture se met en question au coeur de ce qu&#8217;elle est.<\/p>\n<p>Et si le vrai r\u00e9el est bien ailleurs, quelque chose pourtant s&#8217;obstine, de la volont\u00e9 d&#8217;\u00eatre par les mots et pourtant contre eux. Et Bonnefoy \u00e9tale une panoplie de premier ordre, outils et cl\u00e9s nouvelles qui ont nom psychanalyse, avant tout, propices \u00e0 &#8220;entrouvrir de quelques portes de plus le rapport de soi \u00e0 l&#8217;\u00e9crit&#8221;. Ces cl\u00e9s, petites, moyennes et grosses cl\u00e9s, ne purent jamais tourner au sein des serrures \u00e9troites o\u00f9 se pressent le Romantisme, le Symbolisme, le Surr\u00e9alisme. La lucidit\u00e9 de nos jours peut devenir monnaie courante. &#8220;Jamais le \u00abje\u00bb, explique Bonnefoy, n&#8217;aura \u00e9t\u00e9 mieux arm\u00e9 pour la lutte de chaque instant contre l&#8217;intime, l&#8217;inexorable vertige.&#8221; Et il va si loin qu&#8217;il envisage que &#8220;la po\u00e9tique et la critique nouvelles ne sont pas faites pour se contredire longtemps. Elles pourraient ne faire bient\u00f4t qu&#8217;une unique fa\u00e7on de vivre.&#8221;Yves Bonnefoy entrevoit dans l&#8217;heure nouvelle, la n\u00f4tre, o\u00f9 tant de nuit s&#8217;accumule, une ample esp\u00e9rance pour une subjectivit\u00e9 enfin v\u00e9cue comme divisible.<\/p>\n<p>Loin du g\u00e9nie m\u00e9lancolique de l&#8217;image, po\u00e9sie et sciences des signes peuvent s&#8217;unir pour &#8220;un rapport neuf du \u00abje\u00bb qui est et du \u00abmoi\u00bb qui r\u00eave&#8221;. Voil\u00e0 une mani\u00e8re de r\u00e9tablir l&#8217;ouvert, loin du refus de dire OEmoiOE quand le OEjeOE s&#8217;affirme. Mais il met \u00e9galement en garde, parlant ainsi depuis le coeur qui bat en notre \u00e9poque : &#8220;L&#8217;affaiblissement du \u00abje\u00bb, par ailleurs imp\u00e9ratif \u00e0 la connaissance est, dans des situations concr\u00e8tes, accompagn\u00e9 d&#8217;un risque de d\u00e9composition et de mort pour la soci\u00e9t\u00e9 toute enti\u00e8re. <em>&#8230;<\/em> La capacit\u00e9 de se reconna\u00eetre et de s&#8217;accepter, au moyen de quelques valeurs que l&#8217;on partage avec d&#8217;autres, ce n&#8217;aurait \u00e9t\u00e9 qu&#8217;une fiction mais elle e\u00fbt assur\u00e9 \u00e0 ces vies une raison de durer et au monde alentour un sens, avec un peu de chaleur.<em>&#8230;<\/em> Si notre \u00e9poque se tourne avec nostalgie vers les arts et la po\u00e9sie des temps o\u00f9 la relation des individus et du sens \u00e9tait l&#8217;unique souci de la r\u00e9flexion collective, ce n&#8217;est pas un hasard. A moins, poursuit-il, qu&#8217;elle ne pr\u00e9f\u00e8re, sous les feuillages s\u00e9ch\u00e9s des \u00abcit\u00e9s sans soir\u00bb, multiplier les gestes erratiques d&#8217;une violence en apparence gratuite, mais qui signifie chez l&#8217;incendiaire d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 le d\u00e9sir \u00e0 jamais humain d&#8217;\u00eatre un sujet responsable et d&#8217;acc\u00e9der \u00e0 la libert\u00e9.&#8221;<\/p>\n<p>1. Yves Bonnefoy, Lieux et destins de l&#8217;image. Un cours de po\u00e9tique au Coll\u00e8ge de France 1981-1993, Le Seuil, collection La Librairie du XXe si\u00e8cle, 277 pages, 135 F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Dans Lieux et destins de l&#8217;image, il analyse les hautes figures de Giacometti, Shakespeare, Baudelaire, Mallarm\u00e9 et tient un discours po\u00e9tique sur l&#8217;\u00e9tat du monde. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1991","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1991","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1991"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1991\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1991"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1991"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1991"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}