{"id":1970,"date":"2000-05-01T00:00:00","date_gmt":"2000-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-enfants-du-modele-ivoirien1970\/"},"modified":"2000-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-04-30T22:00:00","slug":"les-enfants-du-modele-ivoirien1970","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1970","title":{"rendered":"Les enfants du mod\u00e8le ivoirien"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Comment parler de d\u00e9mocratie \u00e0 propos d&#8217;un pays qui se rel\u00e8ve \u00e0 peine d&#8217;un coup d&#8217;Etat, et dont la date m\u00eame des prochaines \u00e9lections reste incertaine ? <\/p>\n<p>Les Ivoiriens ont beau surnommer le nouveau chef de l&#8217;Etat, le g\u00e9n\u00e9ral Robert Gue\u00ef, &#8220;Papa No\u00ebl&#8221; ; le r\u00e9gime pr\u00e9c\u00e9dent, parfaitement immobile et corrompu, avait beau mener le pays sur la voie d&#8217;un appauvrissement croissant et peut-\u00eatre m\u00eame vers la guerre civile, la chute du pr\u00e9sident B\u00e9di\u00e9 lors du coup d&#8217;Etat du 24 d\u00e9cembre dernier n&#8217;avait d\u00e9cid\u00e9ment rien qui \u00e9voque la d\u00e9mocratie. Quand bien m\u00eame la soci\u00e9t\u00e9 ivoirienne s&#8217;\u00e9tait vivement manifest\u00e9e par des mouvements politiques et sociaux au cours des derniers mois de 1999 (d\u00e9fil\u00e9s en faveur de l&#8217;opposant Alassane Ouattara, gr\u00e8ves massives d&#8217;\u00e9tudiants, boycott des livraisons de cacao par les planteurs en col\u00e8re), ce n&#8217;est pas cette soci\u00e9t\u00e9, demeur\u00e9e passive dans le coup d&#8217;Etat, mais seulement une poign\u00e9e de soldats mutins, qui a renvers\u00e9 le r\u00e9gime.<\/p>\n<p><strong> L'&#8221;onction fran\u00e7aise&#8221; \u00e0 un r\u00e9gime politique africain &#8220;fr\u00e9quentable&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Cependant, les espoirs d\u00e9mocratiques largement exprim\u00e9s depuis No\u00ebl en C\u00f4te d&#8217;Ivoire et, plus discr\u00e8tement, \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, n&#8217;apparaissent pas infond\u00e9s. D&#8217;abord, le gouvernement provisoire, compos\u00e9 \u00e0 la fois de militaires et de membres des deux anciennes principales oppositions, l&#8217;opposition progressiste du Front populaire ivoirien (FPI) et du Rassemblement des r\u00e9publicains (RDR), fonctionne efficacement, travaillant notamment \u00e0 la r\u00e9daction d&#8217;une nouvelle constitution et d&#8217;une loi \u00e9lectorale transparente. Ensuite, le Comit\u00e9 de Salut public mis en place par les militaires ne fut jamais isol\u00e9 politiquement, : mais, au contraire, au coeur d&#8217;un r\u00e9seau de connexions, de plus en plus dense, le reliant d&#8217;embl\u00e9e aux diff\u00e9rentes sph\u00e8res politiques, ethniques, sociales. Enfin, apr\u00e8s la lente d\u00e9rive x\u00e9nophobe des derniers mois, orchestr\u00e9e par l&#8217;ex-pr\u00e9sident B\u00e9di\u00e9, la population ivoirienne se trouve \u00e0 nouveau rassembl\u00e9e dans une perspective pluriethnique.<\/p>\n<p>Le &#8220;mod\u00e8le ivoirien&#8221; \u00e9tait pourtant une vieille marotte des politiques fran\u00e7ais pr\u00e9occup\u00e9s de questions africaines. La formule entendait un r\u00e9gime politique africain particuli\u00e8rement stable : r\u00e9publicain depuis 1958, ind\u00e9pendant depuis 1960, multipartite depuis 1990, : sans coup d&#8217;Etat, sans histoire, &#8220;fr\u00e9quentable&#8221;. D&#8217;autant plus digne de louanges que ce &#8220;mod\u00e8le ivoirien&#8221; \u00e9tait aussi un mod\u00e8le \u00e9conomique : prosp\u00e8re, bas\u00e9 sur un capitalisme ouvert aux capitaux \u00e9trangers et sur un Etat qui se pr\u00e9occupait d&#8217;am\u00e9nager des infrastructures de qualit\u00e9. Comment ne pas se fier \u00e0 un tel mod\u00e8le, mis en place de surcro\u00eet par un ancien ministre de Charles de Gaulle, le premier pr\u00e9sident de la R\u00e9publique ivoirienne, F\u00e9lix Houphou\u00ebt-Boigny ? Mais voil\u00e0, le pr\u00e9tendu mod\u00e8le ivoirien mena\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 depuis longtemps de rompre.<\/p>\n<p>D&#8217;abord, le &#8220;miracle&#8221; \u00e9conomique, appuy\u00e9 notamment sur la production de cacao, d&#8217;h\u00e9v\u00e9a, d&#8217;ananas et de caf\u00e9, a pris fin d\u00e8s le tournant des ann\u00e9es 80. Depuis plus de quinze ans, le pays s&#8217;enfonce dans le marasme des cr\u00e9ances publi-ques, de la chute des cours des mati\u00e8res premi\u00e8res, de l&#8217;appauvrissement des campagnes et du ch\u00f4mage. La corruption g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e d&#8217;un syst\u00e8me administratif ultra-client\u00e9liste en devenait d&#8217;autant plus sensible. Aussi, FMI et Banque mondiale, arguant des n\u00e9cessit\u00e9s de la &#8220;bonne gouvernance&#8221;, ont impos\u00e9 au cours des ann\u00e9es 90 des mesures de lib\u00e9ralisation rapides et drastiques au sein des diff\u00e9rentes fili\u00e8res agricoles, ainsi que des privatisations massives. Pendant ce temps, la population africaine non ivoirienne, qui repr\u00e9sente environ un tiers de la population totale, a \u00e9t\u00e9 progressivement d\u00e9sign\u00e9e comme bouc \u00e9missaire de fa\u00e7on opportuniste par le pouvoir. B\u00e9di\u00e9, en promouvant notamment le fumeux concept &#8220;d&#8217;ivoirit\u00e9&#8221; ainsi qu&#8217;un Code de la nationalit\u00e9 dont l&#8217;application s&#8217;av\u00e9rait pour le moins \u00e9pineuse, faisait coup double : il tentait de justifier \u00e0 bon compte la crise \u00e9conomique, \u00e9vin\u00e7ant par la m\u00eame occasion son principal opposant pour la prochaine \u00e9lection pr\u00e9sidentielle, le lib\u00e9ral Alassane Ouattara. De d\u00e9mocratie, il n&#8217;en \u00e9tait que de fa\u00e7ade. Et qu&#8217;importait l&#8217;\u00e9mancipation croissante de la soci\u00e9t\u00e9 ivoirienne, puisque l&#8217;onction fran\u00e7aise semblait acquise au r\u00e9gime, : troupes militaires \u00e0 l&#8217;appui.<\/p>\n<p><strong> Un coup d&#8217;Etat qui pr\u00e9cipite les changements en cours <\/strong><\/p>\n<p>Le coup d&#8217;Etat a mis en lumi\u00e8re les contradictions de la soci\u00e9t\u00e9 ivoirienne, qui \u00e0 la fois s&#8217;est laiss\u00e9e enfermer par B\u00e9di\u00e9 dans la crise politique de fa\u00e7on passive, fataliste et se montre aujourd&#8217;hui pr\u00eate \u00e0 appuyer activement le changement. &#8220;Ce coup d&#8217;Etat marque une formidable rupture&#8221; analyse Harris Memel-Fot\u00ea, anthropologue ivoirien et membre de la direction du FPI. &#8220;Apr\u00e8s une liesse populaire g\u00e9n\u00e9rale, ce sont toutes les organisations syndicales, religieuses, partisanes qui se sont ralli\u00e9es, activement, au nouveau pouvoir : en faisant pression pour un retour rapide \u00e0 la l\u00e9galit\u00e9 d\u00e9mocratique, et en annon\u00e7ant qu&#8217;elles demeureraient critiques et vigilantes. Pas question de courtiser les militaires au pouvoir !&#8221; Et de fait, le ballet fut surprenant : le g\u00e9n\u00e9ral Gue\u00ef re\u00e7ut jour apr\u00e8s jour tous les corps constitu\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 civile, leur expliquant sa d\u00e9marche. En retour, chacun exprima certes son ralliement, mais aussi ses critiques, ses attentes et ses propositions. &#8220;Les changements \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 dans la soci\u00e9t\u00e9 civile&#8221;, poursuit le vieux Memel-Fot\u00ea. &#8220;Le coup d&#8217;Etat a pr\u00e9cipit\u00e9, au sens chimique, un changement d\u00e9j\u00e0 en cours.&#8221;<\/p>\n<p>Une vision pluraliste de la soci\u00e9t\u00e9 et de la politique ivoirienne<\/p>\n<p>L&#8217;heure, cependant, est \u00e0 la lib\u00e9ration des paroles, \u00e0 l&#8217;instar des deux cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision nationale, qui, surveill\u00e9es par les soldats&#8230; offrent pour la premi\u00e8re fois une vision pluraliste de la soci\u00e9t\u00e9 et de la politique ivoirienne ! &#8220;Aujourd&#8217;hui, avec le nouveau climat politique, les gens commencent \u00e0 comprendre ce que signifie le droit, cette notion encore largement incomprise en Afrique&#8221; s&#8217;enthousiasme de son c\u00f4t\u00e9 Bernarb\u00e9 Glan, un jeune responsable de la Ligue ivoirienne des droits de l&#8217;Homme (LIDHO) dans la ville de Bouak\u00e9 : &#8220;Depuis le coup d&#8217;Etat, les Ivoiriens font soudain davantage appel \u00e0 nous pour que nous les aidions dans toutes sortes de litiges, notamment avec l&#8217;administration. Par ailleurs, dans les villages environnants, les demandes adress\u00e9es \u00e0 la LIDHO pour la cr\u00e9ation de sections locales se multiplient. Les gens se sentent lib\u00e9r\u00e9s d&#8217;un poids. Bien s\u00fbr, les habitants n&#8217;obtiendront pas tout de suite gain de cause : l&#8217;administration ici est toute-puissante. Mon souhait aujourd&#8217;hui, c&#8217;est d&#8217;assister enfin \u00e0 des proc\u00e8s \u00e9quitables, et que la justice soit d\u00e9sormais d\u00e9barrass\u00e9e des pressions de l&#8217;Etat. Il y a un r\u00e9el espoir, m\u00eame si je sais que tout sera toujours un \u00e9ternel recommencement.&#8221;<\/p>\n<p>L&#8217;avenir de la d\u00e9mocratie ivoirienne passe-t-il aujourd&#8217;hui, semble t-il vraiment, par le d\u00e9passement de la donne ethnique (apr\u00e8s des ann\u00e9es de favoritisme envers l&#8217;ethnie Baoul\u00e9) et par le d\u00e9passement d&#8217;une culture pass\u00e9iste ? Le coup d&#8217;Etat a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un autre trait de maturit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 ivoirienne : les Ivoiriens, quoique plut\u00f4t reconnaissants et bienveillants envers leur &#8220;Papa No\u00ebl&#8221;, demeurent \u00e0 ce jour avant tout attentifs au jeu des grands partis politiques, alors m\u00eame que le nouvel homme fort du pays est suspect\u00e9 de vouloir se pr\u00e9senter lui aussi aux prochaines \u00e9lections pr\u00e9sidentielles, en jouant la carte de l&#8217;homme providentiel. Le multipartisme instaur\u00e9 par Houphou\u00ebt-Boigny en 1990, malgr\u00e9 ses d\u00e9boires, a bel et bien fait son chemin dans les esprits. Quant aux divisions ethniques, malgr\u00e9 certaines tentatives \u00e9lectoralistes r\u00e9centes du FPI et du RDR, elles semblent \u00e9cart\u00e9es avec soulagement par les Ivoiriens. Et elles le resteront certainement si la situation \u00e9conomique ne s&#8217;aggrave pas encore.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Comment parler de d\u00e9mocratie \u00e0 propos d&#8217;un pays qui se rel\u00e8ve \u00e0 peine d&#8217;un coup d&#8217;Etat, et dont la date m\u00eame des prochaines \u00e9lections reste incertaine ? <\/p>\n","protected":false},"author":483,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[303],"class_list":["post-1970","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-afrique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1970","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/483"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1970"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1970\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1970"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1970"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1970"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}