{"id":1962,"date":"2000-05-01T00:00:00","date_gmt":"2000-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-jean-maurel-de-l-occultation-necessaire-de-la-philosophie\/"},"modified":"2023-06-23T23:05:27","modified_gmt":"2023-06-23T21:05:27","slug":"article-jean-maurel-de-l-occultation-necessaire-de-la-philosophie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1962","title":{"rendered":"Jean Maurel de l&#8217;occultation n\u00e9cessaire de la philosophie"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> L&#8217;universitaire Jean Maurel \u00e9tait le philosophe invit\u00e9 le 24 f\u00e9vrier dernier aux soir\u00e9es philosophiques organis\u00e9es par regards. Ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 Paris-I et auteur aux PUF d&#8217;un Victor Hugo philosophe, il avait choisi de parler et discuter de la philosophie elle-m\u00eame, en des termes qui pourtant \u00e9taient de nature \u00e0 int\u00e9resser bien au-del\u00e0 du seul cercle des sp\u00e9cialistes. <\/p>\n<p>Le philosophe Arnaud Spire, qui animait la soir\u00e9e, commen\u00e7ait par avouer avoir \u00e9t\u00e9 s\u00e9duit par l&#8217;id\u00e9e de Jean Maurel que la philosophie a d&#8217;autant plus de port\u00e9e qu&#8217;elle n&#8217;est pas expos\u00e9e en elle-m\u00eame, &#8220;mais investie dans autre chose qu&#8217;elle-m\u00eame&#8221;, ce que signifie pr\u00e9cis\u00e9ment le titre de son expos\u00e9 appelant \u00e0 sa n\u00e9cessaire &#8220;occultation&#8221;.<\/p>\n<p>Pour le montrer, Jean Maurel commen\u00e7ait par rappeler le face-\u00e0-face de Platon et des Cyniques antiques, qui, pour lui, n&#8217;a cess\u00e9 d&#8217;avoir des retomb\u00e9es historiques et politiques en Occident, et renvoie \u00e0 la question de savoir &#8220;comment philosopher apr\u00e8s la fin des id\u00e9ologies&#8221; ? Le probl\u00e8me est celui du lieu de la philosophie et des hommes qui philosophent. En effet, dit-il d&#8217;embl\u00e9e, &#8220;l&#8217;activit\u00e9 philosophique n&#8217;est pas sa fin en elle-m\u00eame, mais n&#8217;a de sens que par rapport aux choses elles-m\u00eames, la r\u00e9alit\u00e9&#8221;. Peut-on \u00e9tablir un passage &#8220;entre le concept et la Terre&#8221;, entre, d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, la philosophie et, de l&#8217;autre, le peuple, la rue ?<\/p>\n<p>Telle est la question qu&#8217;ont pos\u00e9e Nietzsche, Bataille ou Sartre : &#8220;Comment le Ciel peut-il atterrir ?&#8221; Pour Jean Maurel, le rapport fondamental de la philosophie et de la litt\u00e9rature permet de mieux le comprendre, comme rapport entre l&#8217;absolu et la fragilit\u00e9 de la vie.Dans l&#8217;Antiquit\u00e9 grecque, la philosophie passe d&#8217;abord par la langue et la mythologie, la litt\u00e9rature. Avec et apr\u00e8s Platon, ce muthos entre en contradiction avec le logos, comme exigence de puret\u00e9 de la langue de la V\u00e9rit\u00e9. Au prix de drames qui vont jusqu&#8217;\u00e0 nous. Car l&#8217;exclusion du litt\u00e9raire n&#8217;a pu se faire sans le sacrifice du caract\u00e8re probl\u00e9matique de la science, de l&#8217;ouverture sur ce qui est ext\u00e9rieur \u00e0 la science. Le positivisme, le pseudo-mat\u00e9rialisme, l&#8217;id\u00e9alisme philosophique, sont les enfants de cette exclusion.<\/p>\n<p><strong> Antiquit\u00e9 grecque : la philosophie passe d&#8217;abord par la langue et la mythologie, la litt\u00e9rature <\/strong><\/p>\n<p>Pour Jean Maurel, Platon \u00e9difie sa &#8220;maison&#8221; selon une architecture &#8220;ins\u00e9parable d&#8217;une conception hi\u00e9rarchique de la pens\u00e9e, de la soci\u00e9t\u00e9, de la p\u00e9dagogie&#8221;. De m\u00eame que les &#8220;grandes \u00e9coles&#8221; fran\u00e7aises s\u00e9lectionnent selon l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une r\u00e9publique gouvern\u00e9e par des \u00e9lites, chez Platon un syst\u00e8me s&#8217;organise autour de deux termes : ma\u00eetre\/esclave, commande\/ob\u00e9it, th\u00e9oricien\/ex\u00e9cutant.Pour l&#8217;essentiel, ajoute-t-il, il faudra attendre le XVIIIe si\u00e8cle pour que ce syst\u00e8me soit vraiment remis en question, tandis que, pour les Grecs, autour de Platon, l&#8217;on promeut l&#8217;agora, espace d\u00e9mocratique. Cette valeur d\u00e9mocratique est le fil conducteur de la mythologie (Hom\u00e8re) ou de la philosophie po\u00e9tique (H\u00e9raclite).<\/p>\n<p>C&#8217;est pourquoi Platon entreprend de &#8220;d\u00e9boulonner&#8221; Hom\u00e8re. Le principe du combat correspond \u00e0 l&#8217;esprit citoyen des Grecs, tandis que, pour Platon, comme plus tard pour Hegel, on con\u00e7oit la philosophie comme une paix victorieuse, affirme Jean Maurel. Et de citer Charles P\u00e9guy, qui louait la r\u00e9f\u00e9rence de Corneille aux Grecs : la conqu\u00eate de Troie est une trahison des Grecs, parce que, pour eux, &#8220;le combat n&#8217;avait d&#8217;int\u00e9r\u00eat qu&#8217;en soi, pas pour vaincre&#8221;. Troie n&#8217;est pas prise, quant \u00e0 la ruse du c\u00e9l\u00e8bre cheval, elle renvoie \u00e0 l&#8217;embl\u00e8me platonicien de la domination homme\/cheval, qui renvoie elle-m\u00eame \u00e0 la domination Haut\/Bas, Intelligence\/Sensibilit\u00e9. Platon consid\u00e8re n\u00e9cessaire la hi\u00e9rarchisation pour &#8220;tenir&#8221; la Cit\u00e9, tandis que pour Hom\u00e8re l&#8217;essentiel est cette joute o\u00f9 dieux et hommes se rencontrent publiquement, comme Nietzsche l&#8217;en f\u00e9licite en 1872. Cela n&#8217;est pas \u00e9tranger \u00e0 la &#8220;culture de ma\u00eetrise, occidentale&#8221;. C&#8217;est \u00e0 ce probl\u00e8me que renvoie pour Jean Maurel le rejet de la litt\u00e9rature par la philosophie.<\/p>\n<p>Le conf\u00e9rencier \u00e9voque alors l&#8217;OEdipe-roi de Sophocle et l&#8217;OEdipe d&#8217;Eschyle : les citoyens hors du centre, le respect du centre vide du pouvoir et du Ciel tout aussi vide. Et il leur oppose la philosophie selon Platon, portier, gardien du passage entre le mythologique et le philosophique, chien de bonne race qui sait accueillir les amis et exclure les ennemis. En face de Platon, il y a les Cyniques, d&#8217;autres chiens qui refusent ce dressage qui conduit le philosophe \u00e0 jouer le r\u00f4le de &#8220;chien de garde&#8221;. Finalement, dit Jean Maurel, le monde de Platon fait penser au Dernier des hommes, film de 1924 de Murnau, lequel avait lu Nietzsche, ce portier qui peu \u00e0 peu sort de son uniforme ; il est renvoy\u00e9 mais fait semblant. Figure occidentale du &#8220;ma\u00eetre&#8221;, ou du philosophe, esclave comme les autres, mais premier des esclaves, ob\u00e9issant en lui-m\u00eame \u00e0 la hi\u00e9rarchie du haut et du bas, d\u00e9chir\u00e9, coupable, qui int\u00e9riorise la domination. Les esclaves sont souvent compromis avec leur ma\u00eetre.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-sommes-nous\/article\/soutenez-regards\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" alignleft size-full wp-image-14253\" src=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/wp-content\/uploads\/2000\/05\/vertical_rouge-36d.png\" alt=\"vertical_rouge.png\" align=\"left\" width=\"270\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2000\/05\/vertical_rouge-36d.png 270w, https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2000\/05\/vertical_rouge-36d-203x300.png 203w\" sizes=\"auto, (max-width: 270px) 100vw, 270px\" \/><\/a><\/p>\n<p>A l&#8217;oppos\u00e9, le fameux &#8220;rire hom\u00e9rique&#8221; dont se r\u00e9clamait Nietzsche : alors que les Grecs \u00e9taient polyth\u00e9istes &#8220;pour emp\u00eacher que l&#8217;un d&#8217;eux ne prenne le pouvoir&#8221;, lorsqu&#8217;un dieu pr\u00e9tend \u00eatre le seul, les autres meurent de rire ! A l&#8217;oppos\u00e9 aussi, les Cyniques grecs, refusant le logos pour les images et le jeu, mani\u00e8res de parler sans raisonnement. Jean Maurel \u00e9voque aussi, dans cette lign\u00e9e, tout ce que Kant doit au Diderot du Neveu de Rameau, formidable &#8220;\u00e9clatement des voix&#8221; qui pr\u00e9pare ce qui rendra possibles Sartre, Foucault, Merleau-Ponty, etc. : les romans du XIXe si\u00e8cle. Et de remarquer que, hors d&#8217;Auguste Comte, le XIXe si\u00e8cle fran\u00e7ais ne compte aucun grand philosophe, tout passant alors par la litt\u00e9rature : Hugo, Stendhal, Balzac&#8230; Ceux-ci cr\u00e9ent une philosophie pol\u00e9mique qui disloque la V\u00e9rit\u00e9. C&#8217;est ce &#8220;philosopher&#8221; a\u00e9rien, fou, ouvert, libre, qui fera jouer Nietzsche avec la langue fran\u00e7aise sous l&#8217;Allemand.<\/p>\n<p><strong> Sartre, comme Flaubert : le projet de &#8220;sortir de la pens\u00e9e de la pierre, du s\u00e9rieux&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Jean Maurel \u00e9voque pour finir Victor Hugo, critique du cogito cart\u00e9sien, reprochant \u00e0 Descartes de n&#8217;avoir pas plut\u00f4t conclu &#8220;je donc je&#8221;, parce que je suis toujours autre chose que moi-m\u00eame, \u00e0 l&#8217;instar de Jean Valjean, litt\u00e9ralement &#8220;Jean qui va vers Jean&#8221;, des Mis\u00e9rables, qui d&#8217;ailleurs change sans cesse de nom. Puis Flaubert, qui &#8220;file la m\u00e9taphore comme un chasseur file le gibier&#8221;, c&#8217;est-\u00e0-dire fait sans cesse fuir la pens\u00e9e pour que la pens\u00e9e soit en mouvement. Puis Sartre, et l&#8217;Antoine Roquentin de la Naus\u00e9e, emprunt\u00e9 \u00e0 Flaubert (Antoine, mais aussi &#8220;roquentin&#8221; qui, chez Flaubert, d\u00e9signe souvent le gardien d&#8217;un fort, born\u00e9) comme figure de l&#8217;attachement \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 p\u00e9trifi\u00e9e, ce de quoi il faut s&#8217;arracher, la b\u00eatise. C&#8217;est que Sartre, comme Flaubert, \u00e0 la fois philosophe et \u00e9crivain, s&#8217;efforce de s&#8217;en arracher avec la litt\u00e9rature, en exposant les concepts \u00e0 la dure \u00e9preuve de la pierre. Sartre connaissait d&#8217;ailleurs Flaubert beaucoup mieux que Husserl, et partageait avec lui le projet de &#8220;sortir de la pens\u00e9e de la pierre, du s\u00e9rieux&#8221;.<\/p>\n<p>Au cours de la discussion que cet expos\u00e9 suscitait, Jean Maurel pr\u00e9cisait encore que, si les premiers ro-manciers allemands avaient plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 de m\u00e9diocres litt\u00e9raires, ils le devaient sans doute \u00e0 leur d\u00e9pendance tenace \u00e0 Hegel, tandis qu&#8217;un Victor Hugo par exemple avait, comme romancier, r\u00e9ussi une remise en question de toutes les formes modernes du platonisme. La litt\u00e9rature lui appara\u00eet ainsi comme critique en son fond, version moderne de la philosophie. Celle-ci a, selon lui, trop privil\u00e9gi\u00e9 les concepts, sans assez ruminer les textes. Ainsi, pour Jean Maurel, si &#8220;on sait le mal que peut faire la philosophie&#8221;, &#8220;on ne sait pas ce que peut la litt\u00e9rature&#8221;, au sens o\u00f9 Spinoza disait qu&#8217;on ne sait pas ce que peut le corps. Et de se demander quel r\u00f4le effectif a pu jouer l&#8217;oeuvre de Victor Hugo dans la transformation de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise au XIXe si\u00e8cle. &#8220;Quand on a lu les Mis\u00e9rables, on n&#8217;est plus le m\u00eame homme&#8230;&#8221; n J.-P.J.<\/p>\n<p>Jean Maurel publiera prochainement un ouvrage sur Nietzsche.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-1962 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/vertical_rouge-0ee.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/vertical_rouge-0ee-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"vertical_rouge.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> L&#8217;universitaire Jean Maurel \u00e9tait le philosophe invit\u00e9 le 24 f\u00e9vrier dernier aux soir\u00e9es philosophiques organis\u00e9es par regards. 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