{"id":196,"date":"1996-06-01T00:00:00","date_gmt":"1996-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-gauche-au-temps-du-front196\/"},"modified":"1996-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1996-05-31T22:00:00","slug":"la-gauche-au-temps-du-front196","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=196","title":{"rendered":"La gauche au temps du Front populaire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La sp\u00e9cificit\u00e9 du Front populaire tient \u00e0 ce qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas seulement d&#8217;un large mouvement social mais aussi d&#8217;un projet politique nouveau \u00e0 gauche et d&#8217;une exp\u00e9rience gouvernementale et parlementaire. <\/p>\n<p>La politique a mauvaise presse m\u00eame quand il s&#8217;agit d&#8217;\u00e9voquer un temps d&#8217;intense mobilisation. Mais les humeurs du temps pr\u00e9sent ne suffisent pas \u00e0 expliquer cet oubli. En fait, l&#8217;image politique du Front populaire semble bien plus jaunie que celle des luttes sociales: brandie de longue date, elle a subi de nombreuses retouches qui ont \u00e9galement contribu\u00e9 \u00e0 la brouiller. Le programme commun de la gauche sign\u00e9 en 1972 rappelait celui de janvier 1936, l&#8217;union du peuple de France, le mot d&#8217;ordre du XXIIe Congr\u00e8s du PCF \u00e9tait aussi celui du Congr\u00e8s de Villeurbanne, le VIIIe du PCF, en 1936 ! La gauche au gouvernement, en 1981-1983, invoquait encore le parrainage de 1936 et lui comparait avantageusement ses r\u00e9alisations. Ces r\u00e9f\u00e9rences successives, sans oublier celles de 1968 autour des usines occup\u00e9es, tout en reprenant ces souvenirs affaiblis, les troublaient autant qu&#8217;elles les r\u00e9activaient. Bient\u00f4t la figure politique du Front populaire p\u00e2lie s&#8217;inversa et devint un anti-mod\u00e8le politique. Le temps des divisions et des \u00e9checs appela les inventaires critiques des erreurs et des insuffisances. Les critiques r\u00e9apparurent avec les difficult\u00e9s puis l&#8217;\u00e9chec de l&#8217;union de la gauche: les d\u00e9sillusions suscit\u00e9es par le Front populaire et son \u00e9chec gouvernemental furent, dans les ann\u00e9es 80, plac\u00e9s au d\u00e9bit d&#8217;un mouvement communiste qui aurait fait la part trop belle aux accords de sommet entre organisations. Aujourd&#8217;hui, le soixanti\u00e8me anniversaire se d\u00e9roule dans un contexte o\u00f9 les interrogations de la gauche sur son identit\u00e9 et sur ses alliances relancent l&#8217;int\u00e9r\u00eat pour les exp\u00e9riences unitaires ant\u00e9rieures. Evitons cependant de relire le Front populaire avec ces seules pr\u00e9occupations pr\u00e9sentes car elles ne peuvent d\u00e9boucher que sur de nouveaux st\u00e9r\u00e9otypes r\u00e9ducteurs et inefficaces pour comprendre tant les permanences que les innovations politiques. L&#8217;originalit\u00e9 et l&#8217;importance historique du Front populaire en France sont souvent constat\u00e9es et doivent \u00eatre rappel\u00e9es: il ne s&#8217;agit pas seulement d&#8217;un large mouvement social mais aussi d&#8217;un projet politique nouveau \u00e0 gauche et d&#8217;une exp\u00e9rience gouvernementale et parlementaire. La vie sociale et politique fran\u00e7aises sont durablement marqu\u00e9es par cet \u00e9pisode historique qui impr\u00e8gne la r\u00e9sistance et l&#8217;apr\u00e8s-guerre, alors m\u00eame que l&#8217;exp\u00e9rience proprement dite s&#8217;ach\u00e8ve d\u00e8s 1938. Cette exp\u00e9rience de quatre ann\u00e9es foisonne d&#8217;\u00e9v\u00e9nements et de faits dont la connaissance explique l&#8217;impact comme les difficult\u00e9s du Front populaire. Les diff\u00e9rentes forces politiques et sociales protagonistes du Front populaire m\u00e9ritent d&#8217;\u00eatre examin\u00e9es car, alors, la figure de la gauche est transform\u00e9e dans ses \u00e9quilibres internes et la situation de chacune de ses composantes \u00e9volue. Le projet de Front populaire, lanc\u00e9 d\u00e8s 1934, constitue une innovation politique inscrite cependant dans une histoire politique fran\u00e7aise \u00e0 laquelle il n&#8217;\u00e9chappe pas. Le terme de Front populaire antifasciste avanc\u00e9 par Maurice Thorez au nom du PCF en octobre 1934 s&#8217;adresse, au-del\u00e0 du Parti socialiste avec lequel il avait sign\u00e9 un pacte unitaire d\u00e8s le mois de juillet 1934, au parti radical qui pourtant gouvernait avec la droite depuis les journ\u00e9es de f\u00e9vrier. Cette initiative \u00e0 l&#8217;intention d&#8217;un parti consid\u00e9r\u00e9 jusqu&#8217;alors comme bourgeois rompait avec les discours traditionnels sur le front unique ouvrier. D&#8217;autre part, le PCF \u00e9tait alors beaucoup plus faible, en terme d&#8217;adh\u00e9rents et d&#8217;\u00e9lectorat, que ses partenaires. Cette situation ne laissait d&#8217;ailleurs pas d&#8217;inqui\u00e9ter les dirigeants de l&#8217;Internationale communiste qui craignaient que le parti soit prisonnier d&#8217;une telle alliance et y perde son identit\u00e9. Ce mot d&#8217;ordre, loin de susciter l&#8217;enthousiasme des organisations pressenties, provoque une certaine m\u00e9fiance car les communistes brouillent les cartes ! Cette initiative rencontre cependant un \u00e9cho tr\u00e8s important dans l&#8217;\u00e9lectorat \u00e0 l&#8217;occasion des \u00e9lections municipales de 1935 et parmi les mouvements et comit\u00e9s antifascistes. La comm\u00e9moration du 14 juillet 1935 est le moment constitutif du Front populaire comme mouvement social structur\u00e9 par un accord entre organisations autour d&#8217;une charte qui se r\u00e9clame de l&#8217;h\u00e9ritage de la R\u00e9volution fran\u00e7aise en mati\u00e8re des droits et des libert\u00e9s tout en r\u00e9clamant la justice sociale contre les privil\u00e9gi\u00e9s de la fortune, les &#8221; 200 familles &#8220;. Parall\u00e8lement \u00e0 la mobilisation sociale, les n\u00e9gociations et les discussions entre organisations se prolongent des mois durant. Le programme commun, finalement adopt\u00e9 en janvier 1936, est une plate-forme \u00e9lectorale mais aussi une charte commune \u00e0 laquelle pr\u00e8s d&#8217;une centaine d&#8217;organisations sociales, syndicales, culturelles s&#8217;associent. L&#8217;alliance de Front populaire a donc \u00e9t\u00e9 un processus de plus d&#8217;un an, de m\u00eame que la r\u00e9unification syndicale entre le CGT et la CGTU. Ce double rapprochement entre organisations ouvri\u00e8res et forces de gauche constituait une innovation dans la mesure o\u00f9 il mettait fin \u00e0 une p\u00e9riode de division ouverte par l&#8217;apr\u00e8s-guerre. Il s&#8217;inscrivait cependant dans une tradition r\u00e9publicaine d&#8217;affrontements gauche-droite r\u00e9activ\u00e9e par la crise et la mont\u00e9e du fascisme en Europe. L&#8217;innovation politique vient de la capacit\u00e9 \u00e0 renouveler cette tradition en lui donnant un contenu social que les anciennes mobilisations r\u00e9publicaines n&#8217;avaient pas au m\u00eame niveau. L&#8217;engagement syndical et l&#8217;impulsion des communistes sont, avec la participation des intellectuels, le fait nouveau d&#8217;un rassemblement dont la finalit\u00e9 n&#8217;est pas seulement \u00e9lectorale. Les \u00e9ch\u00e9ances \u00e9lectorales de 1935 et 1936 scandent le d\u00e9veloppement du Front populaire mais n&#8217;en constituent que des \u00e9tapes: loin de ralentir les autres formes de mobilisations, elles les stimulent, les manifestations du 14-Juillet suivent en 1935 les premiers succ\u00e8s unitaires des \u00e9lections municipales, tandis que les gr\u00e8ves \u00e9clatent trois semaines apr\u00e8s la victoire des partis du Front populaire lors des \u00e9lections l\u00e9gislatives. Cette dynamique profite au PCF et \u00e0 la CGT qui apparaissent en 1936 comme les forces motrices du mouvement. Les gr\u00e8ves, les occupations d&#8217;entreprises sont des moments de renforcement sans pr\u00e9c\u00e9dent des organisations ouvri\u00e8res. C&#8217;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 seulement que les rapports de forces entre courant socialiste et communiste s&#8217;inversent sur le plan quantitatif. De 1934 \u00e0 1936, la dynamique unitaire impuls\u00e9e par les communistes, non sans certaines h\u00e9sitations et r\u00e9ticences au d\u00e9but de l&#8217;ann\u00e9e 1934, a donc \u00e9t\u00e9 le fait d&#8217;une organisation minoritaire \u00e0 gauche qui, au prix d&#8217;une rupture avec la doctrine classe contre classe, la sienne jusque l\u00e0, a r\u00e9ussi \u00e0 initier un mouvement dont elle a recueilli \u00e0 terme le b\u00e9n\u00e9fice politique. C&#8217;est sans doute aussi le r\u00e9sultat de l&#8217;unification syndicale, car bon nombre de syndiqu\u00e9s \u00e0 la CGTU se consid\u00e9raient comme des r\u00e9volutionnaires sinon comme des communistes. Le renforcement du PCF est \u00e0 mettre en rapport avec une audience qui \u00e9tait beaucoup plus large que son organisation. Ainsi le Front populaire a d&#8217;abord b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 au PCF qui, au printemps 1936, apparaissait comme son inventeur. La formation du gouvernement de Front populaire, la non-participation communiste et l&#8217;adoption rapide des quelques grandes lois sociales changent la situation. Rapidement, c&#8217;est L\u00e9on Blum qui incarne, dans l&#8217;opinion publique et une partie de la gauche, le Front populaire instigateur de r\u00e9formes dont la popularit\u00e9 b\u00e9n\u00e9ficie davantage aux partis gouvernementaux qu&#8217;au Parti communiste rest\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9cart. Le Parti socialiste ne tire pas, en tant que tel, un b\u00e9n\u00e9fice de sa direction gouvernementale car ses divisions internes s&#8217;aggravent. Mais le Parti communiste perd l&#8217;initiative qu&#8217;il avait r\u00e9ussi jusqu&#8217;alors \u00e0 conserver. A l&#8217;\u00e9cart du gouvernement, tout en ayant le souci de sa r\u00e9ussite, il cumule les inconv\u00e9nients puisqu&#8217;il ne peut peser directement sur les d\u00e9cisions tout en ayant le souci de consolider le Front populaire. En politique \u00e9trang\u00e8re comme en politique \u00e9conomique, le PCF est d&#8217;autant plus en difficult\u00e9 pour peser avec efficacit\u00e9 que le mouvement social est essentiellement centr\u00e9 sur l&#8217;application des lois sociales. La d\u00e9gradation de la situation internationale, plus encore que les difficult\u00e9s \u00e9conomiques, paralysent le Front populaire. Les divergences minent la majorit\u00e9 parlementaire qui \u00e9clate en 1938 \u00e0 l&#8217;occasion des accords de Munich puis lors des d\u00e9crets lois qui abolissent les 40 heures. Les communistes, dans l&#8217;hiver 38-39, se retrouvent seuls \u00e0 d\u00e9fendre l&#8217;id\u00e9e de Front populaire. Ralli\u00e9s \u00e0 l&#8217;id\u00e9e de nationalisations et de participation gouvernementale, ils pr\u00e9conisent un programme de gouvernement centr\u00e9 sur la d\u00e9fense de l&#8217;ind\u00e9pendance nationale. Ces propositions reprises, en janvier 1939, lors de la Conf\u00e9rence nationale de Gennevilliers, sans \u00e9cho imm\u00e9diat, irriguent la pens\u00e9e du Parti les ann\u00e9es suivantes et lui serviront de r\u00e9f\u00e9rence durant la R\u00e9sistance.<\/p>\n<p>* Historienne, sp\u00e9cialiste de l&#8217;histoire politique fran\u00e7aise du XXe si\u00e8cle<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La sp\u00e9cificit\u00e9 du Front populaire tient \u00e0 ce qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas seulement d&#8217;un large mouvement social mais aussi d&#8217;un projet politique nouveau \u00e0 gauche et d&#8217;une exp\u00e9rience gouvernementale et parlementaire. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-196","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/196","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=196"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/196\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=196"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=196"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=196"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}