{"id":1953,"date":"2000-05-01T00:00:00","date_gmt":"2000-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/brassai-salgado-les-territoires-de1953\/"},"modified":"2000-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-04-30T22:00:00","slug":"brassai-salgado-les-territoires-de1953","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1953","title":{"rendered":"Brassa\u00ef, Salgado, les territoires de l&#8217;homme"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La r\u00e9trospective Brassa\u00ef, au Centre Pompidou, et les &#8220;Exodes&#8221; de Salgado, \u00e0 la Maison europ\u00e9enne de la photographie, montrent, chacune \u00e0 sa mani\u00e8re, l&#8217;espace de l&#8217;homme, la po\u00e9sie diffuse des villes, le tragique des camps et des destinations improbables. <\/p>\n<p>L&#8217;un est n\u00e9 Hongrois en 1899, l&#8217;autre Br\u00e9silien en 1944, les deux ont v\u00e9ritablement commenc\u00e9 leur carri\u00e8re de photographe \u00e0 Paris. L&#8217;un &#8220;pour saisir la beaut\u00e9 des rues, des jardins, dans la pluie et le brouillard, pour saisir la nuit&#8221;, l&#8217;autre pour se vouer au reportage social. Si leur commune volont\u00e9 de dire le r\u00e9el est indiscutable, leur domaine d&#8217;\u00e9lection et leurs mani\u00e8res sont si \u00e9loign\u00e9s que le passage de l&#8217;un \u00e0 l&#8217;autre pourrait sembler presque outrecuidant, s&#8217;ils n&#8217;avaient chacun en commun de nous informer sur la condition des hommes et de leurs territoires. Territoire du quartier aux r\u00e8gles &#8220;intimes&#8221; chez Brassa\u00ef, territoire improbable li\u00e9 aux bouleversements g\u00e9opolitiques chez Sebasti\u00e3o Salgado. Du coup, la confrontation est passionnante, terrible aussi quant \u00e0 ce qu&#8217;elle nous dit de nos soci\u00e9t\u00e9s, entre une r\u00e9alit\u00e9 disparue mais presque p\u00e9renne dans notre souvenir et une autre qui fuit inlassablement dans la douleur des hommes.<\/p>\n<p><strong> Le r\u00e9el rendu fantastique par la vision <\/strong><\/p>\n<p>Est-ce d&#8217;\u00eatre n\u00e9 dans une ville de Transylvanie, au pays des vampires, que Brassa\u00ef garda longtemps un go\u00fbt affirm\u00e9 de la nuit ? Qui sait ? Plus s\u00fbrement on peut penser que ses premi\u00e8res promenades dans Paris avec son p\u00e8re professeur de litt\u00e9rature fran\u00e7aise, sa d\u00e9couverte \u00e9merveill\u00e9e du jardin du Luxembourg, des Champs-Elys\u00e9es et des images cin\u00e9matographiques projet\u00e9es alors sur les Grands Boulevards furent d\u00e9terminantes. Tout autant qu&#8217;une ouverture d&#8217;esprit qui ne se d\u00e9mentit jamais et l&#8217;amena \u00e0 c\u00f4toyer \u00e0 l&#8217;\u00e9gal po\u00e8tes, peintres et \u00e9crivains. De Moholy-Nagy \u00e0 Kandinsky, de Kokoschka \u00e0 Var\u00e8se, au d\u00e9but des ann\u00e9es vingt \u00e0 Berlin, lorsqu&#8217;il poursuivait des cours \u00e0 l&#8217;acad\u00e9mie des Beaux-Arts de Charlottenburg, puis \u00e0 Paris \u00e0 partir de 1924 o\u00f9 la liste est longue de ses amiti\u00e9s durables : Michaux, Queneau, Fargue, Desnos, Pr\u00e9vert, Reverdy, Picasso, Miller&#8230; D&#8217;abord journaliste, correspondant d&#8217;un journal sportif hongrois et de magazines allemands, c&#8217;est \u00e0 des photographes comme Kert\u00e9sz qu&#8217;il s&#8217;adresse pour illustrer ses reportages : &#8220;Jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 30 ans je n&#8217;ai jamais eu une cam\u00e9ra en main et la photographie \u00e9tait compl\u00e8tement en dehors de mes pr\u00e9occupations. Mais \u00e0 Paris, pendant six ans, je menais une vie de noctambule, et lorsque satur\u00e9 des beaut\u00e9s de la nuit parisienne je me demandais par quel moyen je pourrais les capter, la photographie s&#8217;est impos\u00e9e, seule et unique.&#8221; Alors, en 1929 il s&#8217;ach\u00e8te un appareil Voigtl\u00e4nder, et trois ann\u00e9es plus tard para\u00eet son Paris de nuit, extraordinaire t\u00e9moignage en soixante deux images, &#8220;comme illumin\u00e9es de l&#8217;int\u00e9rieur&#8221;, d&#8217;un amoureux de la po\u00e9sie \u00e9parse dans la ville et de l&#8217;ivresse qui en \u00e9mane, de Montparnasse aux Halles, du canal de l&#8217;Ourcq au canal Saint-Martin, de la place d&#8217;Italie \u00e0 M\u00e9nilmontant et aux Lilas \u00e0 Belleville. C&#8217;est cette m\u00eame ann\u00e9e 1932 que Brassa\u00ef va commencer \u00e0 fixer sur la pellicule ces graffitis, exemples de l&#8217;art populaire qu&#8217;il engrengera pendant des ann\u00e9es et auquel il sera presque plus attach\u00e9 qu&#8217;aux alc\u00f4ves et aux visages de son fameux Paris secret des ann\u00e9es 30 qui firent davantage sa gloire. Artiste prot\u00e9iforme, il s&#8217;embarque encore dans d&#8217;in\u00e9dits grattages m\u00ealant dessin et photo (1) et r\u00e9alise avec Salvador Dali une suite de Sculptures involontaires. Proche des surr\u00e9alistes, il ne se consid\u00e9ra pourtant jamais comme l&#8217;un des leurs, et s&#8217;en expliquera : &#8220;Le Surr\u00e9alisme de mes images ne fut pas autre que le r\u00e9el rendu fantastique par la vision. Je ne cherchais qu&#8217;\u00e0 exprimer la r\u00e9alit\u00e9, car rien n&#8217;est plus surr\u00e9el.&#8221;<\/p>\n<p>S&#8217;il reste amoureux de la nuit, il n&#8217;en photographie pas moins la cit\u00e9 le jour, s&#8217;int\u00e9ressant aux monuments, aimant \u00e0 suivre l&#8217;homme de la ville absorb\u00e9 \u00e0 ses occupations quotidiennes. Ainsi de nombreuses \u00e9tudes de personnages se pr\u00e9sentent-elles sous forme de s\u00e9ries qu&#8217;il nomme &#8220;\u00e9tudes filmiques&#8221;. Son Paris, contrairement \u00e0 ce qu&#8217;un raccourci un peu rapide voudrait, ne comporte pas les seuls Apaches ou belles de nuit que l&#8217;on trouve dans l&#8217;univers de Pr\u00e9vert et de Carn\u00e9, on y croise \u00e9galement le beau monde, les amazones au bois et les membres \u00e9l\u00e9gants du Jockey-club, on y pousse la porte de l&#8217;H\u00f4tel Crillon et des soir\u00e9es de gala \u00e0 l&#8217;Op\u00e9ra, pas de mode ni de publicit\u00e9, pas plus que travail en agence (hormis un rapide passage chez Rapho). En v\u00e9rit\u00e9, l&#8217;homme ne se laisse pas enfermer. On le voit r\u00e9aliser des d\u00e9cors photographiques pour le th\u00e9\u00e2tre (En passant, de Queneau, 1947, D&#8217;amour et d&#8217;eau fra\u00eeche, d&#8217;Elsa Triolet, 1950), publier Histoire de Marie, pr\u00e9fac\u00e9 par Henry Miller (1949), collaborer \u00e0 Harper&#8217;s Bazaar, parcourir le monde (Gr\u00e8ce, Irlande, Italie, Br\u00e9sil, Etats-Unis) et recevoir en 1956 \u00e0 Cannes un curieux &#8220;Prix de l&#8217;originalit\u00e9&#8221; pour un film tourn\u00e9 au Zoo de Vincennes, Tant qu&#8217;il y aura des b\u00eates. Avec les ann\u00e9es soixante et soixante-dix, la publication de plusieurs livres majeurs (2) et des expositions en France et aux Etats-Unis, arrive le temps d&#8217;une juste cons\u00e9cration. Brassa\u00ef s&#8217;\u00e9teint \u00e0 Nice en 1984. L&#8217;exposition constitu\u00e9e de plus de quatre cent cinquante pi\u00e8ces dont une centaine in\u00e9dites devrait \u00eatre un bonheur.<\/p>\n<p>Natif de Aimores, Mineras Gerais, dans le Sud-Est du Br\u00e9sil, \u00e9conomiste et statisticien de formation (il travailla en 1968-1969 au minist\u00e8re des finances \u00e0 Sao Paulo), Sebasti\u00e3o Salgado nous entra\u00eene sur des terrains o\u00f9 la po\u00e9sie est malheureusement beaucoup moins pr\u00e9sente. C&#8217;est alors qu&#8217;il se trouve en Afrique, en mission pour l&#8217;Organisation internationale du caf\u00e9 que, confront\u00e9 \u00e0 la mis\u00e8re, il d\u00e9cide, \u00e0 vingt-neuf ans, de sa carri\u00e8re de photographe, une carri\u00e8re enti\u00e8rement tourn\u00e9e vers le reportage social, et plus, le plaidoyer social. Il s&#8217;installe \u00e0 Paris, entre \u00e0 l&#8217;agence Sygma en 1974, passe chez Gamma l&#8217;ann\u00e9e suivante, puis d\u00e9cide de quitter les news pour s&#8217;atteler \u00e0 des travaux de plus longue haleine n\u00e9cessitant la dur\u00e9e, et rejoint l&#8217;\u00e9quipe Magnum Photos en 1979. Autres Am\u00e9riques, qui para\u00eetra en 1984, est son premier travail d&#8217;envergure : une fresque sur l&#8217;archa\u00efsme des modes de vie et des conditions de travail des paysans dans un monde o\u00f9 le sacr\u00e9 et la mort restent omnipr\u00e9sents. Lui succ\u00e8de en 1986, Sahel : l&#8217;homme en d\u00e9tresse, qui marquera profond\u00e9ment une opinion publique d\u00e9couvrant les ravages de la s\u00e9cheresse \u00e0 travers les visages d&#8217;enfants squelettiques et de populations errantes. Sebasti\u00e3o Salgado, de plus en plus frapp\u00e9 par le d\u00e9s\u00e9quilibre croissant entre pays riches et pays pauvres, entreprend alors ce qui deviendra la Main de l&#8217;homme (1993), une somme de plus de trois cent photos sur le travail manuel dans le monde et les souffrances encourues dans ces modernes M\u00e9tropolis que sont les mines d&#8217;or de la serra Pelada, au Br\u00e9sil, ou encore un barrage en construction dans le Rajasthan.<\/p>\n<p><strong> La r\u00e9organisation de la famille humaine <\/strong><\/p>\n<p>En 1994, il cr\u00e9e avec sa femme, L\u00e9ila Wanick, une agence enti\u00e8rement vou\u00e9e \u00e0 son travail, Amazonas Images. C&#8217;est alors qu&#8217;il pose les bases d&#8217;un projet de recherche dont l&#8217;ambition est de dire en images la saga de la &#8220;r\u00e9organisation de la famille humaine&#8221; en cette fin de si\u00e8cle, de conter l&#8217;histoire de centaines de millions d&#8217;\u00eatres humains rompant avec la stabilit\u00e9 mill\u00e9naire de leur ancienne fixation communautaire. Pendant six ans, au contact des fugitifs qui se pressent sur les routes ou les camps, Salgado va parcourir plus de quarante pays d&#8217;Afrique, d&#8217;Am\u00e9rique latine et d&#8217;Asie. Il s&#8217;agit ni plus ni moins de montrer l&#8217;\u00e9tendue, la diversit\u00e9 et les origines de ces immenses d\u00e9placements de populations. Tr\u00e8s au-del\u00e0 du seul constat, &#8220;Exodes&#8221; se pr\u00e9sente comme un plaidoyer pour tous les d\u00e9plac\u00e9s et ceux qui les accueillent. Salgado veut, bien s\u00fbr, montrer leur courage dans l&#8217;\u00e9preuve, mais aussi leur volont\u00e9 d&#8217;insertion, &#8220;montrer qu&#8217;ils apportent leur esprit d&#8217;entreprise et la richesse de leurs diff\u00e9rences ; montrer, \u00e0 travers l&#8217;exemple des migrations, qu&#8217;il faut fonder la famille de toute l&#8217;esp\u00e8ce humaine sur la solidarit\u00e9 et le partage.&#8221; n J.P.<\/p>\n<p>Brassai, r\u00e9trospective, Centre Georges-Pompidou jusqu&#8217;au 26 juin. Brassa\u00ef, la monographie, Ed. Centre Pompidou\/Le Seuil. 320p.390F<\/p>\n<p>Sebasti\u00e3o Salgado, &#8220;Exodes&#8221;, Maison europ\u00e9enne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, 75004 Paris. Jusqu&#8217;au 3 septembre. Rencontre avec Sebastiao Salgado, le 23 juin \u00e0 18h. Exodes, Ed. de la Martini\u00e8re.112 p., 250F.<\/p>\n<p>1. Regards n\u00b056.<\/p>\n<p>2. Histoire de Marie (Actes Sud), Graffitis (Flammarion), Conversation avec Picasso, Henry Miller grandeur nature, Henry Miller rocher heureux, le Paris secret des ann\u00e9es 30, Marcel Proust sous l&#8217;emprise de la photographie (Gallimard), les Artistes de ma vie (Deno\u00ebl).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La r\u00e9trospective Brassa\u00ef, au Centre Pompidou, et les &#8220;Exodes&#8221; de Salgado, \u00e0 la Maison europ\u00e9enne de la photographie, montrent, chacune \u00e0 sa mani\u00e8re, l&#8217;espace de l&#8217;homme, la po\u00e9sie diffuse des villes, le tragique des camps et des destinations improbables. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1953","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1953","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1953"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1953\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1953"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1953"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1953"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}