{"id":1949,"date":"2000-05-01T00:00:00","date_gmt":"2000-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/ollage1949\/"},"modified":"2000-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-04-30T22:00:00","slug":"ollage1949","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1949","title":{"rendered":"ollage"},"content":{"rendered":"<p>On dit le Nasdaq, la nouvelle \u00e9conomie, les Start up&#8230;. Un matin, on peut se retrouver riche, la fortune en dormant ou quelque chose comme \u00e7a. L&#8217;avenir est l\u00e0. C&#8217;est peut-\u00eatre vrai, mais les anciennes valeurs ne s&#8217;en portent pas moins bien, l&#8217;immobilier entre autres. La pierre, comme on disait au temps o\u00f9 les bourgeois de Balzac faisaient b\u00e2tir du c\u00f4t\u00e9 de la Madeleine. Ainsi le journal le Monde du dimanche 2 avril pouvait-il donner de bonnes raisons d&#8217;investir dans une soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, la Wackenhut Corrections Corp. Cette honorable compagnie g\u00e8re en effet dans treize Etats des USA, et \u00e0 Porto Rico une quarantaine d&#8217;\u00e9tablissements, repr\u00e9sentant quelques milliers de lits comme le fait savoir une publicit\u00e9, par laquelle elle se proclame &#8220;leader dans cette branche de l&#8217;industrie&#8221;. On peut ajouter qu&#8217;elle a vocation internationale, puisqu&#8217;elle g\u00e8re au total quarante mille lits au Royaume-Uni, et prospecte d&#8217;autres march\u00e9s dans le monde.<\/p>\n<p>Tant de savoir-faire ne pouvait \u00eatre que r\u00e9compens\u00e9. Son chiffre d&#8217;affaires, selon le m\u00eame journal, a augment\u00e9 de 23 % en 1999, pour atteindre 2,2 milliards de dollars. En cinq ans, pr\u00e9cise l&#8217;agence \u00e9conomique Bloomberg, la &#8220;croissance des b\u00e9n\u00e9fices de cette soci\u00e9t\u00e9 a \u00e9t\u00e9 cinq fois plus forte que celle de l&#8217;indice S &#038; P 500 de Wall Street.&#8221; Le profane n&#8217;est pas oblig\u00e9 de savoir ce que peut repr\u00e9senter cette \u00e9chelle \u00abS &#038; P 500\u00bb, pour se douter que les actionnaires font ais\u00e9ment le calcul, et que cela ne doit pas \u00eatre mauvais pour eux. Ces lits g\u00e9r\u00e9s par la Wackenhut Corrections Corp. sont install\u00e9s, il faut quand m\u00eame le dire, dans des pi\u00e8ces soigneusement boucl\u00e9es et surveill\u00e9es jour et nuit par des gardiens. Car ce n&#8217;est pas une cha\u00eene d&#8217;h\u00f4tels qu&#8217;exploite, apr\u00e8s les avoir construits, cette entreprise &#8220;leader dans sa branche d&#8217;industrie&#8221;, mais des prisons priv\u00e9es construites dans un nombre de plus en plus grand aux Etats-Unis et dans les pays qui le tiennent pour mod\u00e8le.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame article, le Monde r\u00e9v\u00e8le que le d\u00e9partement de la justice am\u00e9ricain a port\u00e9 plainte contre cette soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la suite de mauvais traitements inflig\u00e9s \u00e0 des adolescents dans le Centre de justice juv\u00e9nile de Jena en Louisiane. Le juge Doherty, qui a fait lib\u00e9rer six d&#8217;entre eux, &#8220;a cit\u00e9 le cas d&#8217;un adolescent de dix-sept ans, coupable de vol et qui \u00e9tait encore soign\u00e9 pour blessures par balles, que ses gardes-chiourme ont contraint \u00e0 s&#8217;allonger sur le ventre, tandis qu&#8217;on lui enfon\u00e7ait violemment un genou dans le dos.&#8221; Et l&#8217;on parle encore d&#8217;un d\u00e9tenu qui a tent\u00e9 de se suicider une vingtaine de fois en avalant des lames de rasoir, d&#8217;autres qui se sont mutil\u00e9s volontairement pour \u00eatre envoy\u00e9s \u00e0 l&#8217;infirmerie et \u00e9chapper aux viols r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. On parle surtout de l&#8217;incomp\u00e9tence de gardiens, peu ou mal form\u00e9s, de l&#8217;insuffisance de nourriture et du manque de couvertures et de v\u00eatements en hiver.<\/p>\n<p>On n&#8217;ira pas, ici, jusqu&#8217;\u00e0 s&#8217;en \u00e9tonner. Cot\u00e9e en bourse, la Wackenhut Corrections Corp. doit faire le maximum de b\u00e9n\u00e9fices pour le minimum de d\u00e9penses. C&#8217;est seulement \u00e0 cette condition qu&#8217;elle pourra se situer honorablement sur l&#8217;\u00e9chelle S &#038; P 500. Et que ses actionnaires la remercieront. Le juge Doherty a raison de s&#8217;indigner, il a raison de faire lib\u00e9rer six adolescents maltrait\u00e9s. Mais il y a aux Etats-Unis cent vingt mille d\u00e9tenus dans les prisons &#8220;priv\u00e9es&#8221;, pour deux millions de prisonniers au total. Et l&#8217;on sait bien que, priv\u00e9es ou publiques, ces prisons am\u00e9ricaines, dont certaines ont r\u00e9introduit les cha\u00eenes aux pieds des condamn\u00e9s, ne sauraient \u00eatre tenues pour des mod\u00e8les de r\u00e9insertion dans la soci\u00e9t\u00e9. Que pourra, seul, dans la petite ville de Jena, Louisiane, un juge \u00e9pris de justice ?<\/p>\n<p>A Paris, \u00e0 la Halle Saint-Pierre, centre culturel municipal, se tient une exposition &#8220;Ha\u00efti, anges &#038; d\u00e9mons&#8221;. Des formes humaines se lovent dans un cadre de couleurs, serpents-dieux qui s&#8217;arrachent \u00e0 la terre m\u00e8re, le &#8220;Baron Samedi&#8221; chapeau haut de forme sur une t\u00eate o\u00f9 se lit l&#8217;osseuse blancheur de la bo\u00eete cr\u00e2nienne se prom\u00e8ne dans un cimeti\u00e8re, conduisant son arm\u00e9e de &#8220;Gu\u00e9gu\u00e9s&#8221;, fant\u00f4mes sans visage, madame Erzulie se pavane dans ses amples jupons. Ce monde de tous les jours, mis\u00e8re tropicale, est habit\u00e9 de d\u00e9esses secourables, de g\u00e9nies vengeurs. Richesse d&#8217;un pays o\u00f9, s&#8217;exclama Malraux en 1975, vit le &#8220;premier peuple de peintres&#8221;.<\/p>\n<p>Cette peinture ha\u00eftienne telle qu&#8217;on la conna\u00eet aujourd&#8217;hui, n&#8217;est pas si vieille. L&#8217;un de ses p\u00e8res, Hector Hippolyte, n\u00e9 en 1894 est mort en 1948. Peintre en b\u00e2timents et &#8220;houngan&#8221; (pr\u00eatre de la religion vaudou), il d\u00e9corait les &#8220;hounforts&#8221;, lieux de culte et les tombes, mais ne refusait pour autant aucun travail profane : les oiseaux et les fleurs venaient habiter portes et fa\u00e7ades de son village, partout o\u00f9 il \u00e9tait pass\u00e9. En 1943, un Am\u00e9ricain un peu r\u00eaveur, Dewitt Peters, ayant ouvert \u00e0 Port-Au-Prince o\u00f9 il enseignait l&#8217;anglais, un Centre d&#8217;art, d\u00e9couvrit une de ces portes d\u00e9cor\u00e9es et partit aussit\u00f4t \u00e0 la recherche du peintre qui, selon son jugement, savait fort bien occuper un espace. Ainsi Hippolyte fut-il invit\u00e9 \u00e0 venir travailler au Centre et d\u00e9couvrit la peinture de chevalet. On apprendra cela dans le catalogue \u00e9dit\u00e9 pour cette exposition.<\/p>\n<p>Cela et bien d&#8217;autres choses, autant sur ces peintres et sculpteurs que sur le vaudou et ses dieux venus de la terre africaine avec les esclaves d\u00e9port\u00e9s. C&#8217;est eux qui les aid\u00e8rent \u00e0 survivre au pire des arrachements, \u00e0 r\u00eaver d&#8217;Afrique perdue qu&#8217;ils retrouveraient dans la mort. Eux encore leur donn\u00e8rent la force, en 1804, apr\u00e8s la c\u00e9r\u00e9monie du Bois Ca\u00efman, o\u00f9 ils furent invoqu\u00e9s dans la nuit, de se r\u00e9volter contre les blancs qui en interdisaient le culte et de cr\u00e9er la &#8220;premi\u00e8re r\u00e9publique des mis\u00e9rables&#8221;. Religion complexe, et art qui ne l&#8217;est pas moins. Car on apprend aussi, \u00e0 visiter cette exposition, que cet art, s&#8217;il explosa \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es quarante, et conquit les milieux intellectuels europ\u00e9ens et am\u00e9ricains avec Andr\u00e9 Breton qui le d\u00e9couvrit alors, existait depuis longtemps, souterrainement, si l&#8217;on peut dire, dans la surcharge baroque des d\u00e9corations d&#8217;autels, qu&#8217;on retrouve ici, dans les subtiles arabesques des &#8220;v\u00e8v\u00e8s&#8221;, ces dessins trac\u00e9s sur le sol pour appeler les dieux. Aussi Michel-Philippe Lerebours peut-il justement \u00e9crire, dans une des pr\u00e9faces fort bien document\u00e9es qui ouvrent le catalogue : &#8220;Il est bon de rappeler que beaucoup de peintres ha\u00eftiens : quand bien m\u00eame ils ne l&#8217;avouent pas : sont des initi\u00e9s. Plus d&#8217;un a franchi les \u00e9tapes et est devenu houngan. Ils ont presque tous trac\u00e9 des v\u00e8v\u00e8s. C&#8217;est l\u00e0 une technique qui exige une grande s\u00fbret\u00e9 de main et un tr\u00e8s long apprentissage. Le v\u00e8v\u00e8 doit \u00eatre bien fait, il doit \u00eatre ressemblant. Chaque v\u00e8v\u00e8 est individuel, a son propre trac\u00e9 dans un vaste r\u00e9pertoire de pr\u00e8s de 200 figures, o\u00f9 les diff\u00e9rences sont parfois quasi imperceptibles.<\/p>\n<p>C&#8217;est le trac\u00e9 des v\u00e8v\u00e8s qui, en grande partie, va expliquer la spontan\u00e9it\u00e9 du dessin, le sens imm\u00e9diat de la composition et de l&#8217;\u00e9quilibre des formes.&#8221; \u00c9tonnants rapports entre magie et technique qui pr\u00e9sident \u00e0 la naissance d&#8217;un art plastique. Mais n&#8217;est-ce pas une histoire que, de Lascaux aux Cyclades, on retrouvera \u00e0 toutes les origines ?<\/p>\n<p>C&#8217;est un grand voyage que permet cette exposition. Il s&#8217;ach\u00e8ve sur les murs et les palissades de New York, avec ce couronnement exceptionnel de la maturit\u00e9 d&#8217;un art, quelques toiles de Jean-Michel Basquiat, peintre de g\u00e9nie n\u00e9 d&#8217;un p\u00e8re ha\u00eftien et d&#8217;une m\u00e8re portoricaine, \u00e9lev\u00e9 dans les rues de la m\u00e9tropole am\u00e9ricaine, mort en gloire \u00e0 27 ans et qui retrouve dans ses graffitis hurlants la violence des dieux qui firent, il y a deux si\u00e8cles la travers\u00e9e d&#8217;Afrique aux Am\u00e9riques, avec des hommes et des femmes encha\u00een\u00e9s dans les cales sans air des bateaux n\u00e9griers.<\/p>\n<p>Bouclons ce &#8220;collage&#8221; de deux informations si diff\u00e9rentes par ce mot de V\u00f4 Nguyen Giap, le g\u00e9n\u00e9ral vietnamien p\u00e8re des offensives qui chass\u00e8rent de son pays d&#8217;abord les Fran\u00e7ais, puis les Am\u00e9ricains. Il a 88 ans et vient de donner \u00e0 Hanoi une conf\u00e9rence de presse \u00e0 destination des journalistes \u00e9trangers. \u00c0 propos des bombardements am\u00e9ricains par les &#8220;forteresses volantes&#8221; qui devaient faire plier son pays, il a dit : &#8220;Contre les B-52, ce fut la victoire de l&#8217;intelligence vietnamienne sur l&#8217;argent et la technologie des Am\u00e9ricains. Au bout du compte, le facteur humain prime : il faut comprendre les gens, leur histoire, leur culture.&#8221;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On dit le Nasdaq, la nouvelle \u00e9conomie, les Start up&#8230;. Un matin, on peut se retrouver riche, la fortune en dormant ou quelque chose comme \u00e7a. L&#8217;avenir est l\u00e0. C&#8217;est peut-\u00eatre vrai, mais les anciennes valeurs ne s&#8217;en portent pas moins bien, l&#8217;immobilier entre autres. 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