{"id":1948,"date":"2000-05-01T00:00:00","date_gmt":"2000-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-ecrit-comme-rappel-de-l-histoire1948\/"},"modified":"2000-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-04-30T22:00:00","slug":"l-ecrit-comme-rappel-de-l-histoire1948","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1948","title":{"rendered":"L&#8217;\u00e9crit comme rappel de l&#8217;histoire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La formation d&#8217;un gouvernement en Autriche auquel participent des membres du FP\u00d6 a r\u00e9veill\u00e9 la m\u00e9moire europ\u00e9enne. Des \u00e9crivains autrichiens n&#8217;avaient pas attendu cette circonstance pour travailler la m\u00e9moire de leur pays. Thomas Bernhard, notamment. <\/p>\n<p>Jamais les intellectuels autrichiens ne s&#8217;\u00e9taient fait d&#8217;illusions sur la soci\u00e9t\u00e9 autrichienne et sa capacit\u00e9 \u00e0 flirter en partie avec les vieux d\u00e9mons du fascisme. La guerre termin\u00e9e, une population qui, le 10 avril 1938, avait pl\u00e9biscit\u00e9 l&#8217;Annexion de l&#8217;Autriche par l&#8217;Allemagne nazie, s&#8217;\u00e9tait soudainement convertie \u00e0 une d\u00e9mocratie fond\u00e9e sur le mythe des victimes : autant d&#8217;Autrichiens, autant de victimes ! L&#8217;Autriche : premi\u00e8re victime entre toutes les victimes ! Les convertis fond\u00e8rent des partis d\u00e9mocratiques, un parti socialiste (SP\u00d6) et un parti conservateur populiste (\u00d6VP), se partag\u00e8rent le pouvoir et pratiqu\u00e8rent l&#8217;amalgame historique.<\/p>\n<p>Un exemple pris en Carinthie, le futur laboratoire de J\u00f6rg Haider. Les ruines de l&#8217;Autriche encore fumantes, on compta les morts. En Carinthie, on en compta 19 225. Il fallait une explication : ce qui s&#8217;\u00e9tait pass\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 un immense malentendu ; l&#8217;innocent peuple autrichien avait \u00e9t\u00e9 abus\u00e9 ; quant aux morts, ils avaient accompli leur devoir en servant fid\u00e8lement la patrie. En 1959, on consacra sur le mont Saint-Ulrich, pr\u00e8s de Klagenfurt, un monument au souvenir de &#8220;toutes les victimes&#8221; de la guerre, qui fort \u00e9videmment devint un lieu de p\u00e8lerinage des anciens combattants et de l&#8217;extr\u00eame droite. En d\u00e9pit d&#8217;illustres visites, l&#8217;endroit acquit une mauvaise r\u00e9putation. Qu&#8217;\u00e0 cela ne tienne, fort pein\u00e9e l&#8217;Association du mont Saint- Ulrich \u00e9largit le cercle des morts &#8220;au service de la patrie&#8221;. Une nouvelle plaque y suffit ; on y mentionna avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 les morts de la D\u00e9fense nationale, de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, des forces de l&#8217;ONU tu\u00e9s sur le Golan et m\u00eame, pour faire bonne mesure, les &#8220;victimes autrichiennes des troubles de 1934&#8221;, qui avaient oppos\u00e9 lors de sanglants combats les chr\u00e9tiens-sociaux aux socialistes. Par cette derni\u00e8re mention, la boucle \u00e9tait boucl\u00e9e, on honorait dans une m\u00eame vol\u00e9e les SS et ceux qui les avaient combattus ! Le Parti (dit) lib\u00e9ral autrichien (FP\u00d6), fond\u00e9 en 1949 avec un programme n\u00e9o-nazi et une bonne couche de nationalisme allemand, put longtemps appara\u00eetre comme inutile, les gouvernements se succ\u00e9dant \u00e9tant souvent dirig\u00e9s par des chanceliers populistes.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;art, ce virus destructeur du pouvoir et de l&#8217;\u00e9conomie <\/strong><\/p>\n<p>Dans ces conditions, l&#8217;Autriche connut des p\u00e9riodes plus &#8220;populistes&#8221; que d&#8217;autres. Dans les ann\u00e9es 60 , une rigoureuse politique de mise \u00e0 l&#8217;\u00e9cart de l&#8217;art moderne (&#8220;d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9&#8221;) pratiqu\u00e9e par le \u00d6VP contraignit des cr\u00e9ateurs \u00e0 quitter le pays (Gerhard R\u00fchm par exemple). R\u00e9cemment, le \u00d6VP perdant de l&#8217;audience et le FP\u00d6 en gagnant, ce dernier put reprendre ouvertement le flambeau de la d\u00e9fense du b\u00e9otisme artistique : l\u00e0 o\u00f9 le parti de Haider est au pouvoir, seul un &#8220;art sain&#8221; m\u00e9rite d&#8217;\u00eatre encourag\u00e9 : c&#8217;est-\u00e0-dire subventionn\u00e9. Une lecture de la prose haiderienne \u00e9difie. La premi\u00e8re phrase de son programme &#8220;La libert\u00e9 \u00e0 laquelle je pense&#8221; (1993), donne le ton : &#8220;Les id\u00e9es dominantes concernant l&#8217;Europe et les syst\u00e8mes sociaux qui ont pouss\u00e9 sur le sol des Lumi\u00e8res sont d\u00e9pass\u00e9s, ont \u00e9chou\u00e9 ou fini par \u00e9chouer. Cela vaut aussi bien pour le socialisme que pour le lib\u00e9ralisme.&#8221; Les artistes et ceux qui les soutiennent sont des &#8220;anarchistes de la culture&#8221;, des &#8220;mafieux de la culture&#8221;, des &#8220;parasites sociaux&#8221;, des &#8220;propres \u00e0 rien pseudo-intellectuels, des poseurs et des fain\u00e9ants, qui squattent nos immeubles et touchent l&#8217;aide sociale&#8221;, bref des gens qui, dans le &#8220;lit de paresse d&#8217;opulentes subventions&#8221; produisent de l&#8217;id\u00e9ologie &#8220;rouge&#8221;.<\/p>\n<p>Le ma\u00eetre \u00e0 penser du FP\u00d6, un certain Andreas Molzer, a \u00e9crit un jour dans l&#8217;hebdomadaire d&#8217;extr\u00eame droite Zur Zeit, tristement c\u00e9l\u00e8bre pour ses caricatures antis\u00e9mites : &#8220;La politique culturelle socialiste a fait de l&#8217;art une putain.&#8221; Pour le FP\u00d6, l&#8217;art est un virus destructeur du pouvoir et de son \u00e9conomie : &#8220;En \u00e9conomie, ce qui vaut c&#8217;est l&#8217;ordre, la discipline, les r\u00e9sultats [&#8230;], alors que dans la sph\u00e8re culturelle, ce sont l&#8217;expressivit\u00e9, le d\u00e9sengagement et la spontan\u00e9it\u00e9 qui dominent.&#8221;<\/p>\n<p>De ces slogans \u00e0 la charge directe, il n&#8217;y avait qu&#8217;un pas, franchi par le FP\u00d6 par exemple lors d&#8217;une campagne publicitaire en 1995 \u00e0 Vienne. Sur d&#8217;immenses affiches, o\u00f9 un violoncelle et son archet \u00e9taient r\u00e9quisitionn\u00e9s pour figurer &#8220;l&#8217;art sain&#8221;, on pouvait lire : &#8220;AIMEZ-VOUS Scholten, Jelinek, H\u00e4upl, Peymann, Pasterk&#8230; OU l&#8217;art et la culture ? Libert\u00e9 de l&#8217;art \u00e0 la place d&#8217;artistes socialistes d&#8217;Etat. Les lib\u00e9raux viennois.&#8221;<\/p>\n<p>On ne s&#8217;\u00e9tonnera pas que des artistes, des \u00e9crivains y aient vu clair et que cette conscience ait eu une grande influence sur leur oeuvre, indirecte chez les &#8220;exp\u00e9rimentateurs&#8221; du Wiener Gruppe, Konrad Bayer, Hans Carl Hartmann, Ernst Jandl, Gerhard R\u00fchm, Oswald Wiener, qui consid\u00e9raient que la transformation du monde passe par une transformation du langage, directe chez les tenants d&#8217;une critique du r\u00e9el, Peter Turrini, Peter Rosei, Elfriede Jelinek, Thomas Bernhard.<\/p>\n<p>Ce dernier, en plus de trente ans d&#8217;\u00e9criture, n&#8217;a eu de cesse de d\u00e9noncer l&#8217;hypocrisie d&#8217;une bonne partie du peuple autrichien. Ses textes autobiographiques \u00e9crits entre 1975 et 1982 n&#8217;\u00e9chappent pas \u00e0 cette obsession. Dans l&#8217;Origine Simple indication, r\u00e9cit o\u00f9 sont racont\u00e9s les mois v\u00e9cus dans un internat salzbourgeois \u00e0 la fin de la guerre et apr\u00e8s la lib\u00e9ration, il \u00e9crit : Salzbourg, &#8220;si elle n&#8217;a pas glorifi\u00e9 en toutes choses et m\u00eame admir\u00e9 avec extase&#8221; le totalitarisme national-socialiste, &#8220;l&#8217;a toujours favoris\u00e9&#8221;. Ses habitants \u00e9taient et sont &#8220;uniquement concentr\u00e9s sur leurs possessions et leur r\u00e9putation, compl\u00e8tement absorb\u00e9s dans la cr\u00e9tinit\u00e9 catholique ou nationale-socialiste&#8221;. Ils &#8220;sont froids jusqu&#8217;\u00e0 la moelle des os et leur pain quotidien est la bassesse, le calcul abject est leur marque particuli\u00e8re.&#8221; Thomas Bernhard d\u00e9crit ses souffrances d&#8217;adolescent solitaire dans ce qui s&#8217;appelait un &#8220;foyer scolaire national-socialiste&#8221;.<\/p>\n<p>Quelques mois apr\u00e8s la guerre, l&#8217;\u00e9tablissement fut transform\u00e9 en &#8220;\u00e9tablissement strictement catholique, le Johanneum&#8221;. Un eccl\u00e9siastique rempla\u00e7a le directeur tortionnaire sans doute &#8220;incarc\u00e9r\u00e9 \u00e0 cause de son pass\u00e9 national-socialiste&#8221;. Il \u00e9tait second\u00e9 par un autre eccl\u00e9siastique qui &#8220;avait recueilli en bon catholique l&#8217;h\u00e9ritage du [directeur] national-socialiste.&#8221; Et il constate : nous avons &#8220;\u00e9t\u00e9 tout d&#8217;abord au nom d&#8217;Adolf Hitler \u00e9duqu\u00e9s jusqu&#8217;\u00e0 notre ruine et quotidiennement \u00e9duqu\u00e9s \u00e0 mort puis, apr\u00e8s la guerre nous l&#8217;avons \u00e9t\u00e9 au nom de J\u00e9sus-Christ et le national-socialisme a eu sur ces jeunes hommes le m\u00eame effet d\u00e9vastateur qu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent le catholicisme.&#8221; Et de conclure : &#8220;Intellectuellement coinc\u00e9s entre le catholicisme et le national-socialisme nous avons grandi et nous avons \u00e9t\u00e9 finalement broy\u00e9s entre Hitler et J\u00e9sus-Christ en tant que reproductions de leurs images, faites pour ab\u00eatir le peuple.&#8221;<\/p>\n<p><strong> Salzburg, souffrances d&#8217;un adolescent solitaire <\/strong><\/p>\n<p>Conclusion qui entra\u00eene l&#8217;am\u00e8re constatation dans ces conditions de la disparition de la m\u00e9moire individuelle et collective : &#8220;Quand je parle ici avec des gens qui effectivement sont de vieux habitants de cette ville et qui ont d\u00fb \u00eatre t\u00e9moins des m\u00eames choses que moi, je parle avec des gens au comble de l&#8217;irritation, de l&#8217;ignorance, de l&#8217;oubli, on dirait que je parle \u00e0 une unique volont\u00e9 d&#8217;ignorance blessante et, en particulier, blessante pour l&#8217;esprit.&#8221;<\/p>\n<p>Quelques mois avant sa mort (le 12\/2\/89), Thomas Bernhard vit son dernier triomphe th\u00e9\u00e2tral lors de la premi\u00e8re de sa pi\u00e8ce Place des h\u00e9ros le 14 novembre 1988 au Burgtheater de Vienne. Et provoque un \u00e9norme scandale \u00e0 travers l&#8217;Autriche. Des phrases, des extraits sortent de la salle de r\u00e9p\u00e9tition. La presse \u00e9crite (populaire et populiste), la radio et la t\u00e9l\u00e9vision lancent une campagne de d\u00e9nigrement d&#8217;un texte inconnu, puisque non encore publi\u00e9. Un proc\u00e8s d&#8217;intention en pleine pr\u00e9sidence de Kurt Waldheim (1986-1992). D\u00e9nonciation encore de l&#8217;Autriche et de l&#8217;essentiel de ses habitants, cette fois pour leur antis\u00e9mitisme. Peymann met en sc\u00e8ne une famille d&#8217;universitaires juifs qui, apr\u00e8s avoir \u00e9migr\u00e9 en Angleterre, revient \u00e0 Vienne et souffre de l&#8217;insensibilit\u00e9 autrichienne, de la m\u00e9chancet\u00e9 et de la bestialit\u00e9 du vieil antis\u00e9mitisme rebadigeonn\u00e9, et s&#8217;\u00e9croule. La veuve du vieux professeur Schuster, qui a fini, juste avant que la pi\u00e8ce ne commence, par se jeter par l&#8217;une des fen\u00eatres de son appartement : l&#8217;obsession du suicide chez Thomas Bernhard : devenue folle, ne cesse d&#8217;entendre sur la Heldenplatz &#8220;la clameur des masses \u00e0 l&#8217;arriv\u00e9e d&#8217;Hitler sur la place des H\u00e9ros en mille neuf cent trente-huit&#8221;, manifestation \u00e0 la suite de laquelle la population viennoise, toute \u00e0 sa joie d&#8217;accueillir d&#8217;Hitler, le fils prodige de l&#8217;Autriche, s&#8217;\u00e9tait livr\u00e9e \u00e0 de sanglants pogroms.<\/p>\n<p><strong> Une volont\u00e9 d&#8217;ignorance blessante pour l&#8217;esprit <\/strong><\/p>\n<p>Le parti de Haider au gouvernement, des cr\u00e9ateurs autrichiens ont r\u00e9agi. Elfriede Jelinek interdit que ses pi\u00e8ces soient mont\u00e9es en Autriche. G\u00e9rard Mortier, directeur du Festival de Salzbourg, annonce d&#8217;abord son intention de d\u00e9missionner puis revient sur sa d\u00e9cision. En France, \u00e0 l&#8217;instar des hommes politiques boycottant leurs homologues autrichiens dans les instances internationales, des intellectuels ont appel\u00e9 au boycott de l&#8217;Autriche. Si nous pouvons soutenir les premiers, gardons-nous de suivre \u00e0 la lettre l&#8217;appel des seconds. La cr\u00e9ation autrichienne a, au contraire, besoin de notre soutien. Des metteurs en sc\u00e8ne montent des pi\u00e8ces de Thomas Bernhard, de Peter Turrini, de Werner Schwab. Que d&#8217;autres continuent et allons voir les uns et les autres ! On dispose en France de nombreuses et bonnes traductions de romans autrichiens, traduisons, \u00e9ditons-en encore plus. Et lisons ! Lisons Thomas Bernhard, Elfriede Jelinek, Peter Handke, Joseph Winkler, Christoph Ransmayr, et faisons lire aux adolescents Christine N\u00f6stlinger, Renate Welsh, entre autres. Et pour mieux comprendre le fait autrichien, lisons le Caract\u00e8re subversif de l&#8217;Autriche de F\u00e9lix Kreissler.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La formation d&#8217;un gouvernement en Autriche auquel participent des membres du FP\u00d6 a r\u00e9veill\u00e9 la m\u00e9moire europ\u00e9enne. Des \u00e9crivains autrichiens n&#8217;avaient pas attendu cette circonstance pour travailler la m\u00e9moire de leur pays. 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