{"id":1945,"date":"2000-05-01T00:00:00","date_gmt":"2000-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/un-radical-absolu1945\/"},"modified":"2000-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-04-30T22:00:00","slug":"un-radical-absolu1945","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1945","title":{"rendered":"Un radical absolu"},"content":{"rendered":"<p>De nombreux livres et revues continuent d&#8217;interroger l&#8217;un des auteurs majeurs de ce si\u00e8cle, Georges Bataille, dont l&#8217;oeuvre reste productive, notamment dans l&#8217;ordre de la transgression (1). Et aussi de sonder la confrontation Sartre\/Bataille, tout autant productive dans l&#8217;ordre de l&#8217;engagement (politique) des intellectuels.<\/p>\n<p>Signe du temps, les Temps modernes, (2) la revue fond\u00e9e par Sartre au lendemain de la guerre, consacrait, il y a un peu plus d&#8217;un an, un num\u00e9ro sp\u00e9cial \u00e0 Georges Bataille (3). Improbable il y a peu, car l&#8217;auteur de la Naus\u00e9e n&#8217;avait pas \u00e9t\u00e9 tendre pour celui de Histoire de l&#8217;oeil, notamment dans un article des Situations intitul\u00e9 &#8220;Un nouveau mystique&#8221;. Dans ce num\u00e9ro sp\u00e9cial, Jean-Fran\u00e7ois Louette, de mani\u00e8re convaincante, montre que, en s&#8217;attaquant \u00e0 Bataille, Sartre ne faisait rien d&#8217;autre que de r\u00e9gler ses comptes avec lui-m\u00eame, comme si Georges Bataille repr\u00e9sentait un fr\u00e8re de pens\u00e9e ou, du moins, de probl\u00e8mes. &#8220;Sartre et Bataille se d\u00e9finissent tous deux comme des h\u00e9ritiers compliqu\u00e9s de Nietzsche, lanc\u00e9s dans l&#8217;entreprise difficile de l&#8217;ath\u00e9isme&#8221;, note-t-il. De fait, l&#8217;une des images fondamentales de Bataille retenues par la post\u00e9rit\u00e9 est ce &#8220;mystique impossible&#8221;, ce mystique ath\u00e9e qui s&#8217;est peut-\u00eatre longtemps souvenu de sa crise religieuse d&#8217;adolescence. Un premier choix de lettres (1917 &#8211; 1962), publi\u00e9 en 1997, avait commenc\u00e9 \u00e0 jeter un peu de r\u00e9el sur une image d\u00e9ifi\u00e9e. L&#8217;\u00e9dition de Michel Surya montrait un Georges Bataille acharn\u00e9 au travail, soucieux de construire un groupe susceptible de progresser dans la r\u00e9flexion, attentif \u00e0 tous les arts, ce qui ne le distinguait pas de sa vocation fondamentale de philosophe : quoique n&#8217;\u00e9tant pas universitaire puisqu&#8217;il vient de l&#8217;\u00e9cole des Chartes : et surtout un ami infatigable et authentique bien que tr\u00e8s exigeant.<\/p>\n<p><strong> Sartre et Bataille, h\u00e9ritiers compliqu\u00e9s de Niezsche <\/strong><\/p>\n<p>Avec l&#8217;Apprenti sorcier, (4) l&#8217;auteur de l&#8217;\u00e9dition, Marina Galletti, livre une autre possibilit\u00e9 de lecture de la correspondance de Bataille. C&#8217;est qu&#8217;elle se consacre \u00e0 une p\u00e9riode encore insuffisamment connue du romancier du Bleu du ciel (d\u00e9marches individuelles sur fond de guerre d&#8217;Espagne et de stalinisme) : 1932-1939, soit la p\u00e9riode dite militante du biblioth\u00e9caire, puisque celui que Foucault tient pour &#8220;un des \u00e9crivains les plus importants de son si\u00e8cle&#8221; a d\u00fb travailler comme salari\u00e9 pratiquement toute sa vie pour se nourrir : chichement :, cela ajout\u00e9 \u00e0 un travail d&#8217;\u00e9dition, d&#8217;\u00e9crivain, de philosophe, d&#8217;anthropologue auquel il s&#8217;est donn\u00e9 tout entier. Bataille, d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es trente, collaborait activement \u00e0 la revue de Boris Souvarine, la Critique sociale, et fr\u00e9quentait, l\u00e0 ou ailleurs, Raymond Queneau, Michel Leiris, Pierre Kaan, Roger Caillois, Andr\u00e9 Masson&#8230;<\/p>\n<p><strong> Emp\u00eacher les gens &#8220;de pr\u00e9f\u00e9rer jouer les marmottes&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Que ce soit \u00e0 la Critique sociale ou aux revues qu&#8217;il a ensuite lui-m\u00eame fond\u00e9es (Documents en 1929 ; Contre-Attaque en 1935 ; Ac\u00e9phale, une revue et une soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8-te, en 1936), Bataille ne se d\u00e9partit pas d&#8217;une attitude faite d&#8217;exigence, de rigueur, d&#8217;abn\u00e9gation. Dans l&#8217;Apprenti sorcier, on comprend mieux encore combien Bataille devait \u00eatre difficile \u00e0 vivre, compte tenu des imp\u00e9ratifs qu&#8217;il entend satisfaire : &#8220;voir s&#8217;il est possible d&#8217;aider les gens \u00e0 prendre conscience de ce qu&#8217;ils vivent et \u00e0 les emp\u00eacher, si c&#8217;est possible, de pr\u00e9f\u00e9rer jouer les marmottes.&#8221; Ce qu&#8217;il abhorre avant tout, et qu&#8217;il sent venir : le fascisme : d&#8217;o\u00f9 sa hargne au combat. &#8220;L&#8217;humanit\u00e9 enti\u00e8re est menac\u00e9e d&#8217;une r\u00e9duction \u00e0 un immense syst\u00e8me d&#8217;esclavage de tous&#8221;, craint-il. Et il ne cache pas, en la circonstance, sa d\u00e9ception du socialisme dans sa version stalinienne, ce qui lui fait dire : &#8220;Le \u00abmonstre\u00bb dont nous devons triompher a trois t\u00eates, trois t\u00eates ennemies, christianisme, socialisme et fascisme.&#8221; On comprend, apr\u00e8s cela, que Bataille, dans les ann\u00e9es trente, ait connu une certaine forme de solitude plus souvent qu&#8217;\u00e0 son tour.<\/p>\n<p>Ce qui peut g\u00eaner chez Bataille est la profusion de l&#8217;oeuvre : il n&#8217;est aucun domaine du r\u00e9el qu&#8217;il ne tente de faire sien, portant son attention sur des choses auxquelles on pr\u00eatait peu, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, de consid\u00e9ration. La sexualit\u00e9, ne commentons pas, mais que dire d&#8217;un travail dont un pan se consacrait : si l&#8217;on tient \u00e0 conserver les classements habituels : \u00e0 l&#8217;\u00e9conomie d&#8217;une fa\u00e7on pour le moins h\u00e9t\u00e9rodoxe, en pensant les soci\u00e9t\u00e9s non en fonction de la production, mais de la d\u00e9pense, notion essentielle d&#8217;un ensemble qui soul\u00e8ve toujours autant de difficult\u00e9s th\u00e9oriques. De son vivant, d\u00e9j\u00e0, on se m\u00e9fiait de cet homme au savoir extra-universitaire impressionnant et qui se m\u00ealait de tout, sans souci de chapelle ou de coterie quelconques.<\/p>\n<p><strong> Flageller &#8220;la honte et la peur que les hommes ont de leur nature&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Devant &#8220;la d\u00e9faillance du monde actuel&#8221;, il passe donc les ann\u00e9es trente \u00e0 lutter sous de multiples formes contre le fascisme et les oppressions, quelles qu&#8217;elles soient. Il va jusqu&#8217;\u00e0 cr\u00e9er une soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te, avec ses rites et sa sacralit\u00e9. C&#8217;est que le sacr\u00e9, de m\u00eame qu&#8217;une nouvelle morale, se doivent d&#8217;accompagner les r\u00e9volutions authentiques, auxquelles il consacre toute son \u00e9nergie jusqu&#8217;\u00e0 la guerre. &#8220;Nous flagellerons la honte et la peur que les hommes ont de leur nature&#8221; clame-t-il sans ambages avant de d\u00e9finir que &#8220;l&#8217;homme ne vaut pas suivant le travail utile qu&#8217;il fournit, mais suivant la force contagieuse dont il dispose pour entra\u00eener les autres dans une libre d\u00e9pense de leur \u00e9nergie, de leur joie et de leur vie&#8221;. Totale, l&#8217;oeuvre de Bataille n&#8217;est pas pour autant cl\u00f4tur\u00e9e. Elle n\u00e9cessite un approfondissement constant, des relectures presque permanentes et, avant toute autre chose, l&#8217;abandon de tout pr\u00e9jug\u00e9.Marina Galletti a effectu\u00e9 un gros travail en publiant ces textes, lettres et documents ; certes, en raison d&#8217;un appareil critique tr\u00e8s cons\u00e9quent, mais aussi parce que Bataille n&#8217;est pas seul \u00e0 y parler. De sorte qu&#8217;on comprend mieux les conflits qui peuvent survenir et qu&#8217;on se fait une id\u00e9e peut-\u00eatre plus proche de la r\u00e9alit\u00e9 que celle impliqu\u00e9e par le Choix de lettres \u00e9tabli par Michel Surya (Gallimard, 1997) et qui brasse une p\u00e9riode plus \u00e9tendue et vari\u00e9e, de 1917 \u00e0 1962, ann\u00e9e de la mort. Surtout, ce recueil permet de sortir de l&#8217;id\u00e9e fausse qu&#8217;on pouvait nourrir, \u00e0 savoir celle du sulfureux prosateur de Histoire de l&#8217;oeil (sign\u00e9 Lord Auch), ou de<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re ou le Mort, ces deux derniers textes parus de mani\u00e8re posthume. C&#8217;est \u00e0 croire que le penseur n&#8217;accordait probablement pas \u00e0 son oeuvre romanesque la place qu&#8217;elle devrait occuper dans l&#8217;ensemble et dans l&#8217;histoire de la litt\u00e9rature tout court. A moins que : et l&#8217;usage du pseudonyme peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 en ce sens : Bataille n&#8217;ait pas voulu entamer l&#8217;image respectable du biblioth\u00e9caire de la BN (biblioth\u00e8que nationale) ou de celle d&#8217;Orl\u00e9ans o\u00f9 il a termin\u00e9 sa carri\u00e8re, d&#8217;ailleurs interrompue par la mort. Les censures qui ont perdur\u00e9 jusqu&#8217;aux ann\u00e9es 70, ont conduit les livres de Bataille dans les arri\u00e8re-boutiques ou dans les sex shop. Impossible (mot bataillien !) pendant longtemps de le trouver en librairie. Comment deviner, donc, derri\u00e8re l&#8217;image sulfureuse, le philosophe, l&#8217;\u00e9conomiste, l&#8217;ethnologue, l&#8217;esth\u00e8te qu&#8217;il fut ? (5)<\/p>\n<p>1. Sartre\/Bataille, Revue Lignes, nouvelle s\u00e9rie, n\u00b01, mars 200. Editions L\u00e9o Scheer, 22 rue de l&#8217;Arcade, 75008 Paris. Lire aussi Philippe Solers, &#8220;Solitude de Bataille&#8221; in l&#8217;Infini n\u00b0 69, printemps 2000.<\/p>\n<p>2. N\u00b0 602 dat\u00e9 d\u00e9cembre 1998 &#8211; janvier et f\u00e9vrier 1999.<\/p>\n<p>3. Bataille est, lui, le fondateur de la Revue Critique, aujourd&#8217;hui \u00e9dit\u00e9e par les \u00e9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>4. Etablie et formidablement comment\u00e9e par Marina Galletti l&#8217;Apprenti Sorcier, concerne les textes, lettres et documents couvrant la p\u00e9riode 1932 &#8211; 1939, soit la p\u00e9riode &#8220;communiste anti-stalinienne&#8221; de Bataille. Editions de la Diff\u00e9rence, coll. Les essais, 1998.<\/p>\n<p>5. Les oeuvres compl\u00e8tes, en 12 volumes, sont disponibles chez Gallimard. Nombre d&#8217;ouvrages sont disponibles en poche, notamment les plus connus (la Litt\u00e9rature et le mal ; les Larmes d&#8217;Eros ; le Coupable ; Th\u00e9orie de la religion ; l&#8217;Exp\u00e9rience int\u00e9rieure ; Histoire de l&#8217;oeil ; Ma m\u00e8re, etc.) ou aux \u00e9ditions de Minuit (la Part maudite ; l&#8217;Abb\u00e9 C., etc.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De nombreux livres et revues continuent d&#8217;interroger l&#8217;un des auteurs majeurs de ce si\u00e8cle, Georges Bataille, dont l&#8217;oeuvre reste productive, notamment dans l&#8217;ordre de la transgression (1). Et aussi de sonder la confrontation Sartre\/Bataille, tout autant productive dans l&#8217;ordre de l&#8217;engagement (politique) des intellectuels. 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