{"id":1941,"date":"2000-05-01T00:00:00","date_gmt":"2000-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/horreurs-et-merveilles-de-l-utopie1941\/"},"modified":"2000-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-04-30T22:00:00","slug":"horreurs-et-merveilles-de-l-utopie1941","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1941","title":{"rendered":"Horreurs et merveilles de l&#8217;utopie"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Utopie : vaste territoire, incommensurable peut-\u00eatre, qui habite depuis toujours le temps et l&#8217;espoir des hommes. Qui vient de loin. L&#8217;Age d&#8217;Or. Le Jardin d&#8217;Eden. Et plus proches, les r\u00e9volutions qui ont travers\u00e9 les deux derniers si\u00e8cles. Jamais atteinte, si bien que l&#8217;utopie ne serait qu&#8217;utopie, et la soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale, pas de ce monde. Un Paradis perdu : qui aurait donc exist\u00e9, o\u00f9 ? Mais pour que les hommes y aient, et continuent, d&#8217;y consacrer tant d&#8217;\u00e9nergie, il faut bien qu&#8217;il y ait quelques v\u00e9rit\u00e9s dans les &#8220;r\u00e9cits fondateurs&#8221;. Car l&#8217;utopie, c&#8217;est aussi un genre litt\u00e9raire. Qui a pris la forme du roman de Science-Fiction. Deux manifestations invitent \u00e0 l&#8217;utopie. A Paris, \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France et au festival Etonnants voyageurs \u00e0 Saint-Malo. <\/p>\n<p>Est-ce parce qu&#8217;aujourd&#8217;hui l&#8217;utopie s&#8217;efface qu&#8217;elle entre au mus\u00e9e ? A l&#8217;heure o\u00f9 semble triompher l&#8217;individualisme, o\u00f9 l&#8217;imaginaire para\u00eet en panne de projet collectif, la Biblioth\u00e8que nationale de France, en partenariat avec la New York Public Library, propose une exposition intitul\u00e9e &#8220;Utopie. La qu\u00eate de la soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale en Occident&#8221; o\u00f9 l&#8217;on s&#8217;efforce de cerner, de l&#8217;utopie, les contours d\u00e9sormais improbables, les pouvoirs et les aspects contradictoires. La contradiction, compte tenu de l&#8217;\u00e9tymologie, n&#8217;est-elle pas inh\u00e9rente \u00e0 l&#8217;utopie ? Forg\u00e9 sur le grec, le mot se nie en se disant : l&#8217;utopie est ce qui n&#8217;est &#8220;en aucun lieu&#8221;. Et pourtant elle a v\u00e9cu. Du dessein libertaire et humaniste qui fut le sien, tremp\u00e9 dans la plume d&#8217;une fiction tr\u00e8s profonde chez Thomas More, n&#8217;est-elle pas devenue, en des temps plus atroces, la compagne douteuse d&#8217;un totalitarisme qui partagea avec elle de bien curieuses tendances : surveillance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, subordination de l&#8217;individu \u00e0 l&#8217;Etat, tentation mortif\u00e8re de la puret\u00e9 ?<\/p>\n<p>L&#8217;exposition s&#8217;attarde longuement sur ce qui n&#8217;est d&#8217;abord qu&#8217;un genre litt\u00e9raire. L&#8217;Utopie s&#8217;invente donc sous la plume de More, conseiller du roi Henri VIII d&#8217;Angleterre. Dans son oeuvre latine en prose, d\u00fbment dialogu\u00e9e, l&#8217;auteur place l&#8217;utopie sur une \u00eele imaginaire, o\u00f9 r\u00e8gne un Etat id\u00e9al. Le livre, publi\u00e9 en 1516 \u00e0 Louvain, agit \u00e0 la mani\u00e8re d&#8217;un mythe, en un lointain \u00e9cho fictif des &#8220;terrae incognitae&#8221; d\u00e9couvertes depuis peu par Christophe Colomb. L&#8217;auteur livre, sous forme br\u00e8ve, sa vision de la &#8220;meilleure forme de gouvernement&#8221;. L&#8217;ouvrage annonce \u00e0 plus d&#8217;un titre les temps modernes. More le dit bien : le paradis sur la terre peut exister sans recours \u00e0 la gr\u00e2ce divine. L&#8217;homme a beau \u00eatre marqu\u00e9 par la Chute, il doit r\u00e9ussir \u00e0 r\u00e9aliser une soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale. Ainsi l&#8217;\u00e9crivain d\u00e9coupe-t-il au rasoir, sous couvert de fiction r\u00e9aliste, la doctrine chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p><strong> Visages changeants d&#8217;une \u00e9tymologie contradictoire <\/strong><\/p>\n<p>Le retour aux sources fait l&#8217;objet de la premi\u00e8re partie de l&#8217;exposition qui en compte quatre, More occupant la seconde. Les r\u00e9cits fondateurs venus de la Bible, de l&#8217;Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-latine et du Moyen Age chr\u00e9tien, dispensent les ferments d&#8217;un lieu id\u00e9al quasi introuvable, \u00e0 l&#8217;origine des temps, qu&#8217;ils d\u00e9sh\u00e9ritent. L&#8217;Age d&#8217;Or chant\u00e9 par H\u00e9siode, Adam et Eve au Jardin d&#8217;Eden, les pays de Cocagne s&#8217;impriment d&#8217;abondance sur parchemins, se gravent \u00e0 la pointe douce, s&#8217;enluminent, s&#8217;emprisonnent enfin sur la face lisse des mappemondes. Au Moyen Age, la qu\u00eate du paradis perdu encourage les voyages \u00e0 la recherche du lieu providentiel.<\/p>\n<p><strong> Espace et Temps, grands v\u00e9hicules utopiques <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;utopie, un jour, prend racines. Ce sera donc avec les grandes d\u00e9couvertes g\u00e9ographiques donnant corps au genre litt\u00e9raire naissant, lequel porte toujours un regard aigu sur le monde alentour. Plus tard, aux temps des r\u00e9volutions qui secou\u00e8rent l&#8217;Occident dans la fin du XVIIIe si\u00e8cle, l&#8217;utopie se vend sous le manteau telle une action cot\u00e9e ou non en Bourse. Les sp\u00e9culations utopiques remplissent le r\u00e9el. Les programmes s&#8217;affichent, la propri\u00e9t\u00e9 collective des moyens de productions devient le trait le plus saillant, la vis\u00e9e, le but. L&#8217;utopie s&#8217;inscrit dans la radicalit\u00e9 politique de son temps. La R\u00e9volution fran\u00e7aise r\u00e9ussit en un instant \u00e0 mettre un si\u00e8cle de distance entre l&#8217;homme du jour et celui de demain et n&#8217;h\u00e9site pas \u00e0 r\u00e9nover l&#8217;espace et le temps, ces grands v\u00e9hicules utopiques. Le calendrier r\u00e9volutionnaire donne un second bapt\u00eame aux travaux et aux jours. L&#8217;espace de la nation s&#8217;organise, r\u00e9gi par d\u00e9partements. Temps et espace r\u00e9attribu\u00e9s donnent du poids \u00e0 l&#8217;utopie citoyenne d&#8217;un peuple enfin souverain au sein d&#8217;une nation transparente et d\u00e9christianis\u00e9e.<\/p>\n<p><strong> Quand l&#8217;utopie est confront\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 intraitable <\/strong><\/p>\n<p>Pass\u00e9es les r\u00e9volutions, \u00e0 l&#8217;aube du XIXe si\u00e8cle, l&#8217;av\u00e8nement d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale semble juste affaire de temps. Le socialisme naissant, dans sa phase utopique, : \u00e0 quoi s&#8217;oppose la phase dite &#8220;scientifique&#8221; domin\u00e9e par Marx : attribue toutes les vertus \u00e0 la vie communautaire, soud\u00e9e dans le travail et le partage des fruits en commun. Les utopies sociales de l&#8217;\u00e2ge romantique, celles de Saint-Simon (1760-1825) ou de Fourier (1772-1837), donnent naissance \u00e0 des projets de vie. A M\u00e9nilmontant, les saint-simoniens vivent ensemble, li\u00e9s par une s\u00fbre entraide. Leur gilet blanc et rouge, boutonn\u00e9 dans le dos, en atteste. N&#8217;\u00e9tait-il pas impossible de se v\u00eatir sans l&#8217;assistance d&#8217;un pair ? Dans le m\u00eame temps, Charles Fourier dans le Nouveau Monde amoureux, envisage de b\u00e2tir un Phalanst\u00e8re (nom qu&#8217;il donne \u00e0 sa communaut\u00e9 id\u00e9ale) o\u00f9 les travailleurs, associ\u00e9s en groupes composites, changeraient de t\u00e2che jusqu&#8217;\u00e0 huit fois par jour, ne faisant jamais deux heures d&#8217;affil\u00e9e la m\u00eame chose.<\/p>\n<p>Au sein de ces deux utopies qui pouss\u00e8rent dans les esprits sans vraiment prendre corps, progr\u00e8s social et progr\u00e8s \u00e9conomique oeuvraient en commun pour le bonheur de tous. L&#8217;\u00e9chec des r\u00e9volutions de 1848, la publication du Manifeste communiste de Marx et Engels la m\u00eame ann\u00e9e, coupent net aux id\u00e9aux optimistes des utopistes socialistes. Dans ce monde devenu plus vaste march\u00e9, les rapports de classes prennent le pas sur le mythe de la fraternit\u00e9. Le r\u00eave ouvrier, l&#8217;espoir des soul\u00e8vements populaires, s&#8217;effondrent tandis que la Semaine sanglante fait ses milliers de morts. En 1871, durant la Commune, les utopies politiques tournent \u00e0 la trag\u00e9die. De la Commune de Paris \u00e0 la r\u00e9volution d&#8217;Octobre, l&#8217;utopie sera confront\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 intraitable.<\/p>\n<p><strong> Messianisme, aspiration au changement et totalitarisme <\/strong><\/p>\n<p>Mais \u00e0 l&#8217;aube du XXe si\u00e8cle, elle retrouve un souffle nouveau, attis\u00e9 par les id\u00e9es de progr\u00e8s dans les sciences. L&#8217;aspiration au changement, l&#8217;exaltation d&#8217;artistes futuristes comme Marinetti (1876-1944) &#8211; lequel devint fasciste dans les ann\u00e9es trente : sont grandes. Sous la foi messianique en un progr\u00e8s scientifique, on entend pourtant sourdre les coups de boutoir du totalitarisme qui s&#8217;annonce avec son culte de la race chez les nazis. L&#8217;exposition, fort f\u00e2cheusement, semble \u00e9tablir un trait d&#8217;\u00e9galit\u00e9 entre deux formes de totalitarisme, sans expliciter clairement les vis\u00e9es radicalement diff\u00e9rentes de l&#8217;un et l&#8217;autre. La R\u00e9volution d&#8217;octobre 1917 constitue bien une utopie en acte, m\u00eame si les peuples sovi\u00e9tiques auront le temps de d\u00e9chanter. L&#8217;\u00e9pop\u00e9e initiale se muera en trag\u00e9die, mais soudera, contre l&#8217;invasion nazie, des milliers d&#8217;\u00eatres acharn\u00e9s \u00e0 d\u00e9fendre le sol ancestral. L&#8217;entrain et la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale en vue de l&#8217;avenir radieux ne cache plus, pour finir, le d\u00e9sir de l&#8217;Etat, confondu avec le Parti, d&#8217;annihiler la soci\u00e9t\u00e9 civile \u00e0 coup de purges, et de camps de &#8220;r\u00e9\u00e9ducation&#8221;.<\/p>\n<p><strong> Communautarismes d&#8217;aujourd&#8217;hui : acceptant et refusant la marge <\/strong><\/p>\n<p>Derri\u00e8re une toile blanche, o\u00f9 l&#8217;on projette des plans de cit\u00e9s id\u00e9ales, s&#8217;ach\u00e8ve l&#8217;exposition. Dans ce coin, cach\u00e9 du reste, comme en son enfer, la BNF r\u00e9serve un exemplaire de Mein Kampf, dat\u00e9 de 1933 et une s\u00e9rie d&#8217;eaux-fortes de Zoran Music, d\u00e9port\u00e9 \u00e0 Dachau en 1944-1945, intitul\u00e9e &#8220;Nous ne sommes pas les derniers&#8221; (1985). Au sortir du tunnel, une salle de cin\u00e9ma propose une visite acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e des derni\u00e8res traces d&#8217;une utopie grev\u00e9e par l&#8217;Histoire. Il y eut bien de nouvelles utopies entre 1960 et 1970, plus tard aussi. On pense aux mouvements &#8220;hippies&#8221; des Etats-Unis, ou \u00e0 Mai-68, utopie petite-bourgeoise qui a donn\u00e9 (en partie) ce qu&#8217;aujourd&#8217;hui nous sommes. C&#8217;est aussi le f\u00e9minisme et les homosexuels. Sont-ce vraiment des utopies ? Ne s&#8217;agit-il pas plut\u00f4t de nouveaux communautarismes o\u00f9 se r\u00e9unissent \u00e0 leur gr\u00e9 des individus refusant et acceptant la marge en m\u00eame temps ?<\/p>\n<p>L&#8217;utopie. La qu\u00eate de la soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale en Occident,<\/p>\n<p>jusqu&#8217;au 9 juillet 2000, la Biblioth\u00e8que nationale de France, Site Fran\u00e7ois-Mitterrand, Grande et petite galeries, hall Est. 11, quai Fran\u00e7ois-Mauriac, 75013 Paris. Ouvert tous les jours de 10 h \u00e0 19 h. Le dimanche de 12 h \u00e0 18 h. Ferm\u00e9 le lundi. Entr\u00e9e : 35 francs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Utopie : vaste territoire, incommensurable peut-\u00eatre, qui habite depuis toujours le temps et l&#8217;espoir des hommes. Qui vient de loin. L&#8217;Age d&#8217;Or. Le Jardin d&#8217;Eden. Et plus proches, les r\u00e9volutions qui ont travers\u00e9 les deux derniers si\u00e8cles. Jamais atteinte, si bien que l&#8217;utopie ne serait qu&#8217;utopie, et la soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale, pas de ce monde. Un Paradis perdu : qui aurait donc exist\u00e9, o\u00f9 ? Mais pour que les hommes y aient, et continuent, d&#8217;y consacrer tant d&#8217;\u00e9nergie, il faut bien qu&#8217;il y ait quelques v\u00e9rit\u00e9s dans les &#8220;r\u00e9cits fondateurs&#8221;. Car l&#8217;utopie, c&#8217;est aussi un genre litt\u00e9raire. Qui a pris la forme du roman de Science-Fiction. 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A Paris, \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France et au festival Etonnants voyageurs \u00e0 Saint-Malo. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1941","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1941","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1941"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1941\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1941"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1941"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1941"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}