{"id":1939,"date":"2000-05-01T00:00:00","date_gmt":"2000-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-selection-par-les-maths1939\/"},"modified":"2000-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-04-30T22:00:00","slug":"la-selection-par-les-maths1939","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1939","title":{"rendered":"La s\u00e9lection par les maths"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Christine Charretton <\/p>\n<p><strong> Les maths, un monde d&#8217;hommes. Les filles ne s&#8217;orientent pas vers les sciences, en g\u00e9n\u00e9ral. Les st\u00e9r\u00e9otypes les plus \u00e9cul\u00e9s jouent encore&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Qu&#8217;est-ce qui a provoqu\u00e9 la cr\u00e9ation de votre association Femmes et maths ? Pensez-vous que les femmes ne s&#8217;int\u00e9ressent pas assez aux maths ?<\/p>\n<p><strong> Christine Charretton : <\/strong> Le d\u00e9clic fut la mixit\u00e9 des Ecoles normales (sup\u00e9rieures) en 1986, qui a entra\u00een\u00e9 une baisse consid\u00e9rable du potentiel de matheuses, avec des effets n\u00e9fastes (1) dans l&#8217;enseignement sup\u00e9rieur, alors que l&#8217;Ecole est le vivier de la recherche en maths. Tr\u00e8s peu de femmes r\u00e9ussissent d\u00e9sormais le concours en maths, une ou deux \u00e0 l&#8217;ENS de Lyon, c&#8217;est d\u00e9j\u00e0 un exploit ! D\u00e9j\u00e0 la mixit\u00e9 du concours de l&#8217;agr\u00e9gation apr\u00e8s 1968 avait caus\u00e9 des d\u00e9g\u00e2ts, qui ont \u00e9t\u00e9 amplifi\u00e9s. De plus, le syst\u00e8me tr\u00e8s \u00e9litiste de l&#8217;ENS pr\u00e9sente un aspect d\u00e9mocratique important car les \u00e9tudes sont financ\u00e9es : le dommage est double pour les femmes. Notre association, cr\u00e9\u00e9e en 1988, se fixe comme objectif de d&#8217;encourager les filles \u00e0 faire des maths. Elle a aussi pour objet d&#8217;offrir un lieu de d\u00e9bat aux math\u00e9maticiennes.<\/p>\n<p>Parce qu&#8217;elles en manquent ?<\/p>\n<p><strong> C.C. : <\/strong> Etant donn\u00e9 le nombre tr\u00e8s minoritaire des femmes en maths, on peut imaginer qu&#8217;un certain nombre d&#8217;entre elles ne se sentent pas tr\u00e8s bien, professionnellement et humainement, dans ce milieu. L&#8217;association leur offre un cadre et des manifestations o\u00f9 elles se retrouvent. Nous tenons \u00e0 ce que les femmes fassent les communications dans les d\u00e9bats que nous organisons. Dans les assembl\u00e9es publiques, ce sont les hommes qui prennent la parole : qui la monopolisent disent certaines, mais tout le monde n&#8217;est pas du m\u00eame avis ; les points de vue sur la mixit\u00e9 diff\u00e8rent dans l&#8217;association. Pour le moment, la r\u00e8gle est la non-mixit\u00e9 dans les prises de parole de nos manifestations.<\/p>\n<p>Il n&#8217;y a pas d&#8217;hommes adh\u00e9rents ?<\/p>\n<p><strong> C.C. : <\/strong> Quelques-uns parmi nos presque 200 adh\u00e9rents. L&#8217;association r\u00e9unit des femmes enseignants-chercheurs du sup\u00e9rieur et professeurs du secondaire et des chercheuses du CNRS. Nous \u00e9prouvons quelques difficult\u00e9s \u00e0 attirer les plus jeunes. Pour plusieurs raisons, \u00e0 mon avis. L&#8217;une est la crise g\u00e9n\u00e9rale du mouvement associatif. Une autre tient \u00e0 ce que nous sommes h\u00e9riti\u00e8res, de pr\u00e8s ou de loin, du mouvement f\u00e9ministe et que ce cadre politique est un peu rejet\u00e9 par les jeunes g\u00e9n\u00e9rations. Une jeune femme qui soutient une th\u00e8se et obtient un poste pense qu&#8217;elle n&#8217;a pas souffert de s\u00e9gr\u00e9gation. C&#8217;est apr\u00e8s que les ennuis commencent, quand elle se retrouve dans ce milieu extr\u00eamement masculin, o\u00f9 les postes hi\u00e9rarchiques sont r\u00e9serv\u00e9s aux hommes&#8230; Enfin, la vie des enseignants-chercheurs est de moins en moins facile. Les postes sont moins nombreux, une course effr\u00e9n\u00e9e \u00e0 l&#8217;embauche se d\u00e9veloppe, o\u00f9 ceux qui ont le plus de chances sont des professionnels de la recherche. Or, tout le temps consacr\u00e9 \u00e0 la recherche l&#8217;est exclusivement \u00e0 cette activit\u00e9. Et la recherche en maths, contrairement \u00e0 la sociologie ou l&#8217;histoire, ne donne pas \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur la soci\u00e9t\u00e9, du moins dans l&#8217;imm\u00e9diatet\u00e9. Il faut d&#8217;abord en sortir. Ces conditions expliquent aussi la moindre pr\u00e9sence de jeunes chercheuses dans une association comme la n\u00f4tre. Une des actions que nous menons s&#8217;adresse particuli\u00e8rement \u00e0 elles, ce sont les forums des jeunes math\u00e9maticiennes, en janvier ou f\u00e9vrier de chaque ann\u00e9e, o\u00f9 se tiennent des conf\u00e9rences de jeunes math\u00e9maticiennes et de math\u00e9maticiennes confirm\u00e9es et une conf\u00e9rence sur les probl\u00e8mes sociaux du milieu. Cette ann\u00e9e, nous avons abord\u00e9 l&#8217;histoire des rapports des femmes avec les techniques, avec une communication de l&#8217;historienne Delphine Gardey et la pr\u00e9sence de Michelle Perrot, elle m\u00eame historienne.<\/p>\n<p>Avez-vous le soutien d&#8217;autres associations f\u00e9ministes et d&#8217;autres associations de math\u00e9matiques?<\/p>\n<p><strong> C.C. : <\/strong> Les deux principales associations de maths en France, la Soci\u00e9t\u00e9 math\u00e9matique de France et la Soci\u00e9t\u00e9 des math\u00e9matiques appliqu\u00e9es et industrielles, dont sont membres certaines de nos adh\u00e9rentes, m\u00e8nent des actions communes avec nous. Leur aide pourrait se concr\u00e9tiser davantage, par exemple en nous accordant la r\u00e9ciprocit\u00e9 dans les r\u00e9ductions de cotisations. La pr\u00e9sidente actuelle de la SMF, Mireille Martin-Deschamps appelle nos adh\u00e9rentes \u00e0 se pr\u00e9senter dans les conseils d&#8217;administration de la SMF, mais les femmes ne postulent pas spontan\u00e9ment, ces soci\u00e9t\u00e9s de maths repr\u00e9sentant des mondes d&#8217;hommes. Hors ces associations, nous avons une collaboration r\u00e9guli\u00e8re avec l&#8217;Association fran\u00e7aise des femmes dipl\u00f4m\u00e9es de l&#8217;universit\u00e9, avec l&#8217;Association des femmes ing\u00e9nieurs, qui sont tr\u00e8s actives. Sur le plan europ\u00e9en, il existe une soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne de femmes math\u00e9maticiennes, European women in Mathematics, dont notre association est correspondante. Nous sommes de plus en liaison avec les organismes et les mouvements de type institutionnel, comme Maths 2000, pour contribuer \u00e0 combattre les images extr\u00eamement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es des maths. C&#8217;est vraiment n\u00e9cessaire. Un exemple r\u00e9cent, le num\u00e9ro de Pour la science (excellent au demeurant) consacr\u00e9 \u00e0 Bourbaki. Y figurent deux femmes, perdues dans un monde d&#8217;hommes, dont Simone Weil (2) parce qu&#8217;elle \u00e9tait la soeur d&#8217;Andr\u00e9 Weil&#8230;<\/p>\n<p>Un monde d&#8217;hommes plus que les autres sciences ? Comment l&#8217;expliquez-vous ?<\/p>\n<p><strong> C.C. : <\/strong> La repr\u00e9sentation f\u00e9minine p\u00e8che dans toutes les instances de tous les milieux professionnels, la r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale \u00e9tant l&#8217;absence ou l&#8217;extr\u00eame raret\u00e9 des femmes dans les hi\u00e9rarchies. Dans l&#8217;universit\u00e9 aussi, dans les sciences en g\u00e9n\u00e9ral aussi, m\u00eame dans les disciplines o\u00f9 les femmes sont nombreuses. Mais les maths sont plus, beaucoup plus que toutes les autres disciplines, un monde d&#8217;hommes. Rien, objectivement rien en math\u00e9matique ne le justifie. Aucune raison valable n&#8217;existe qui en fasse une sp\u00e9cialit\u00e9 masculine. L&#8217;enseignement secondaire en maths est d&#8217;ailleurs tr\u00e8s f\u00e9minis\u00e9. C&#8217;est l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 la recherche en maths qui est r\u00e9put\u00e9 masculin et le milieu de la recherche qui est r\u00e9gi par des lois masculines. Cela vient-il de ce que les femmes ne sont pas pr\u00e9par\u00e9es \u00e0 la coupure d&#8217;avec le monde que requiert la recherche en maths, qui exige un travail tr\u00e8s solitaire, une \u00e9norme concentration ?<\/p>\n<p>Pourquoi les maths se sont-elles vues attribuer un r\u00f4le s\u00e9lectif?<\/p>\n<p><strong> C.C. : <\/strong> La s\u00e9lection sociale op\u00e9r\u00e9e par les maths ne constitue pas un axe de travail de notre association, mais nos coll\u00e8gues du secondaire sont tr\u00e8s sensibilis\u00e9es \u00e0 ce probl\u00e8me.Je dirais que les maths ont \u00e9t\u00e9 choisies parce qu&#8217;elles forment une discipline \u00e0 la fois porteuse de progr\u00e8s scientifique et r\u00e9put\u00e9e neutre, donc d\u00e9nu\u00e9e de contenu id\u00e9ologique, contrairement aux sciences humaines ou \u00e0 la litt\u00e9rature. Cette neutralit\u00e9 est apparente : ni l&#8217;enseignement, ni les programmes, ni la repr\u00e9sentation sociale de la discipline, et encore moins les corrections de copies ne sont neutres. Mais ce caract\u00e8re &#8220;objectif&#8221; (un th\u00e9or\u00e8me vrai n&#8217;est pas r\u00e9vis\u00e9 ; on ne change pas de point de vue en maths, il y a enrichissement des connaissances) me para\u00eet fondamental dans le choix des maths comme crit\u00e8re de s\u00e9lection. Il me semble aussi que le caract\u00e8re &#8220;gratuit&#8221; des maths, disons leur abstraction, joue dans le sens d&#8217;une s\u00e9lection sociale. Comment d\u00e9montrer leur &#8220;utilit\u00e9&#8221; sociale, alors que rien n&#8217;est plus difficile que de mod\u00e9liser une situation concr\u00e8te, de la math\u00e9matiser. Et cela en d\u00e9pit de la n\u00e9cessit\u00e9 de poss\u00e9der une culture scientifique et des connaissances en maths pour des m\u00e9tiers de plus en plus nombreux. Il se rajoute un autre \u00e9l\u00e9ment, qui est scientifiquement d\u00e9montr\u00e9 : le lien tr\u00e8s fort entre la ma\u00eetrise du langage et l&#8217;apprentissage des math\u00e9matiques. Les carences du premier peuvent entra\u00eener des difficult\u00e9s d&#8217;apprentissage des secondes. En tendance, les enfants \u00e9pargn\u00e9s par les difficult\u00e9s inh\u00e9rentes au langage ne rencontrent aucun probl\u00e8me avec les math\u00e9matiques. Bien \u00e9videmment, l&#8217;h\u00e9ritage culturel familial et social est d\u00e9terminant, donnant un avantage d\u00e9cisif aux enfants de milieux favoris\u00e9s.La r\u00e9forme des programmes du second degr\u00e9 accorde moins de place aux math\u00e9matiques. Encore faut-il examiner la s\u00e9lection cach\u00e9e en vigueur aujourd&#8217;hui au lyc\u00e9e, en fonction des options, par exemple, qui b\u00e9n\u00e9ficie \u00e0 plein \u00e0 ceux qui ont acc\u00e8s \u00e0 la connaissance du syst\u00e8me scolaire et universitaire et de ses lois. Finalement, les enfants des familles moins favoris\u00e9es auront une formation scientifique moindre. Le r\u00f4le s\u00e9lectif des maths joue tout autant peut \u00eatre, sans que les choses soient dites.<\/p>\n<p>Comment se joue la s\u00e9lection par genre ? Comment se construit-elle dans l&#8217;enseignement secondaire ?<\/p>\n<p><strong> C.C. : <\/strong> Les filles ne s&#8217;orientent pas vers les sciences en g\u00e9n\u00e9ral. Une des prochaines actions de l&#8217;association est, d&#8217;ailleurs, une exposition itin\u00e9rante \u00e0 destination des lyc\u00e9es. Elle met en sc\u00e8ne des math\u00e9maticiennes et donne \u00e0 voir que les maths peuvent \u00eatre un plaisir et un vrai m\u00e9tier, o\u00f9 les femmes ont leur place. Il existe une image r\u00e9pulsive de la math\u00e9maticienne, une croyance selon laquelle faire des maths n&#8217;est pas un m\u00e9tier de femme. Le po\u00e8te Jacques Roubaud raconte dans son livre Math\u00e9matique (3) un dialogue avec une jeune doctorante : &#8220;Qu&#8217;est ce que tu as fait samedi ? &#8211; Je suis all\u00e9e danser&#8230; Je n&#8217;ai surtout pas dit que j&#8217;\u00e9tais math\u00e9maticienne&#8230;&#8221; Celle qui aime les maths n&#8217;est pas une femme ! Les st\u00e9r\u00e9otypes les plus \u00e9cul\u00e9s jouent encore tr\u00e8s fort, on ne parle plus de &#8220;bas-bleus&#8221; mais les &#8220;bonnes en maths&#8221; continuent d&#8217;\u00eatre la ris\u00e9e de la classe. S&#8217;il y a identification \u00e0 une prof admir\u00e9e, les filles ne voient dans les maths que le moyen de devenir enseignante, sans attacher d&#8217;int\u00e9r\u00eat \u00e0 la discipline. La question de la place qu&#8217;on est autoris\u00e9-e \u00e0 tenir dans la soci\u00e9t\u00e9 se pose toujours pour les filles. Vouloir \u00eatre ing\u00e9nieur ou enseignant-chercheur est consid\u00e9r\u00e9 comme de l&#8217;ambition, cette ambition est permise aux gar\u00e7ons, beaucoup moins aux filles, m\u00eame dans les milieux intellectuels.<\/p>\n<p>1. Voir &#8220;Le sexe des anges&#8221;, Regards, janvier 1997.<\/p>\n<p>2. Certes pas math\u00e9maticienne, mais la philosophe aurait m\u00e9rit\u00e9 mieux, peut-\u00eatre ? <\/p>\n<p>3. Jacques Roubaud, Math\u00e9matique : r\u00e9cit, Seuil, collection Fiction et cie, 1997, 279 p, 123F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Christine Charretton <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1939","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1939","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1939"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1939\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1939"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1939"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1939"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}