{"id":1933,"date":"2000-04-01T00:00:00","date_gmt":"2000-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/annees-cinquante1933\/"},"modified":"2000-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-03-31T22:00:00","slug":"annees-cinquante1933","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1933","title":{"rendered":"Ann\u00e9es cinquante"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Voici donc le premier d&#8217;une s\u00e9rie d&#8217;articles bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 conter all\u00e9grement, avec n\u00e9cessaires ellipses et in\u00e9vitables injustices, les cinquante ans d&#8217;une musique populaire \u00e0 destination d&#8217;un public initialement juv\u00e9nile, que par commodit\u00e9 on se contentera d&#8217;appeler \u00abrock\u00bb pour le moment. Le plus simple, pour en comprendre le surgissement, l&#8217;\u00e9volution, les errements et les m\u00e9tamorphoses, c&#8217;est bien \u00e9videmment de l&#8217;accompagner au fil du demi-si\u00e8cle, un demi-si\u00e8cle dont il fait souvent chanter les r\u00e9voltes confuses. Ladies and Gentlemen, le show commence, place aux ann\u00e9es cinquante, cheveux brillantin\u00e9s et l\u00e8vres rouge baiser, en piste, \u00e7a va d\u00e9coiffer ! <\/p>\n<p>Ces temps-l\u00e0 \u00e9taient troubl\u00e9s. Entre la Cor\u00e9e et l&#8217;Indochine, les \u00e9meutes en Egypte et en Tunisie, l&#8217;ordre du monde bougeait, les bonnes vieilles valeurs coloniales s&#8217;effondraient, les peuples s&#8217;organisaient pour reprendre leur libert\u00e9. Dans les familles, en revanche, les vertus traditionnelles demeuraient fermes, la femme avait sa place au foyer, m\u00eame si d\u00e9sormais en France elle avait enfin le droit de voter, elle portait des robes serr\u00e9es \u00e0 la taille et des chaussures \u00e0 talon, des bas en nylon et un sac \u00e0 main, la pilule contraceptive \u00e9tait un r\u00eave et l&#8217;avortement un cauchemar clandestin. La t\u00e9l\u00e9 noir et blanc \u00e9tait rare, et les autobus \u00e9taient encore \u00e0 imp\u00e9riale. Les chars sovi\u00e9tiques entraient \u00e0 Budapest, on lisait le rapport Khrouchtchev sur la d\u00e9stalinisation, l&#8217;\u00e9tat d&#8217;urgence \u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 en Alg\u00e9rie, Dien Bien Phu \u00e9tait tomb\u00e9e, les Etats-Unis avaient adopt\u00e9 une loi sur la r\u00e9pression des activit\u00e9s anti-am\u00e9ricaines propos\u00e9e par le s\u00e9nateur Mc Carthy. Tout \u00e9tait violent, dans cette actualit\u00e9-l\u00e0. Tout demandait r\u00e9flexion, et prise de position. Les \u00e9poux Rosenberg ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s \u00e0 mort pour espionnage au profit de l&#8217;URSS. B\u00e9ria a \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9. On a connu l&#8217;ind\u00e9pendance et la partition du Vietnam. Massu et Salan bient\u00f4t se soul\u00e8vent. tout craque, se d\u00e9compose, se recompose. Deux blocs, trois mondes. la guerre froide fait rage, de nombreux pays d&#8217;Afrique s&#8217;insurgent.<\/p>\n<p>C&#8217;est dans cette atmosph\u00e8re-l\u00e0 que grandissent les gamins du baby-boom. Aux USA, on interdit le Parti communiste, mais la Cour supr\u00eame d\u00e9clare ill\u00e9gale la s\u00e9gr\u00e9gation raciale dans le syst\u00e8me scolaire.L&#8217;URSS envoie un satellite habit\u00e9 (par une chienne) dans l&#8217;espace, \u00e0 Little Rock, dans l&#8217;Arkansas, l&#8217;arm\u00e9e doit intervenir pour garantir l&#8217;acc\u00e8s des \u00e9coles aux enfants noirs, les premi\u00e8res centrales nucl\u00e9aires sont implant\u00e9es, et la Ve R\u00e9publique na\u00eet en France. Secousses, chocs, contradictions, temps des ind\u00e9pendances, temps des remises en question, temps des d\u00e9chirements. Nasser a nationalis\u00e9 Suez, Castro a pris le pouvoir. Khrouchtchev se rend aux Etats-Unis et rompt avec la Chine.<\/p>\n<p>Mais, pendant ce temps-l\u00e0, aussi, comme toujours, on vit, on sourit, on tombe amoureux, on regarde les \u00e9toiles en r\u00eavant de balade galactique, on est \u00e9pat\u00e9 par Simone Signoret dans Casque d&#8217;or, on sifflote le Pont de la rivi\u00e8re Kwa\u00ef, on roule en vespa, et on se rend un peu nerveux \u00e0 une &#8220;surprise-partie&#8221;&#8230; L\u00e0-bas, chez les &#8220;grands fr\u00e8res&#8221;, chez ceux qui, \u00e0 la Lib\u00e9ration, nous ont fait conna\u00eetre le tabac blond de Virginie et le chewing-gum, on \u00e9coute toujours Sinatra, mais une musique nouvelle vient d&#8217;exploser, avec un nomm\u00e9 Elvis Presley, qui, en enregistrant, en 1954, That&#8217;s All Right Mama, a tout bonnement r\u00e9invent\u00e9 le blues, l&#8217;a \u00e9nerv\u00e9, l&#8217;a surexcit\u00e9, et en a fait le rock&#8217;n roll.<\/p>\n<p>On sait que le blues jusqu&#8217;alors est une musique &#8220;noire&#8221;, pr\u00e9sent\u00e9e comme &#8220;race music&#8221;. Le coup de g\u00e9nie de Presley, c&#8217;est d&#8217;\u00eatre un petit Blanc du Sud, qui ose aimer et le blues, et le country, et les chants religieux : la musique du &#8220;p\u00e9ch\u00e9&#8221;:le blues:et la musique de son milieu, et qui va mixer le tout, avec une \u00e9nergie qui ne se cache pas d&#8217;\u00eatre largement sexuelle. Bien s\u00fbr, il n&#8217;est pas le seul. Mais c&#8217;est lui qui va symboliser le grand \u00e9lan brouillon d&#8217;une jeunesse remuante, nombreuse, p\u00e9tulante, coinc\u00e9e entre les guerres et les grandes batailles pour l&#8217;\u00e9galit\u00e9 des droits civiques, entre les contraintes de la moralit\u00e9 petite-bourgeoise et l&#8217;aspiration \u00e0 une plus grande libert\u00e9. Ce que Presley, Buddy Holly, Cochran, Gene Vincent le magnifique, Chuck Berry l&#8217;incomparable, Jerry Lee Lewis le g\u00e9nie dingue, Little Richard le frapp\u00e9 splendide vont faire, c&#8217;est exprimer, par le rock&#8217;n roll, \u00e0 la d\u00e9nomination si tranquillement sexuelle, le d\u00e9sir de ne plus \u00eatre gentils, corrects, dociles, le d\u00e9sir de ne plus \u00eatre inoffensifs, le d\u00e9sir de ne plus \u00eatre soit du c\u00f4t\u00e9 des crooners blancs soit du c\u00f4t\u00e9 des voyous noirs, bref, le d\u00e9sir&#8230; Le d\u00e9sir tout court, celui qui fait sauter, tr\u00e9pigner, danser, celui qui lib\u00e8re l&#8217;\u00e9nergie pour le plaisir, celui qui rappelle que la vie, ce n&#8217;est pas le travail, la famille, mais l&#8217;excitation des corps, le bonheur de jouer, la gratuit\u00e9 d&#8217;\u00eatre.<\/p>\n<p>Le rock&#8217;n roll fait raz de mar\u00e9e, parce qu&#8217;il chante la r\u00e9union du body and soul, du corps et de l&#8217;\u00e2me, sans complexe, en c\u00e9l\u00e9brant la pure jeunesse, celle qui veut se d\u00e9penser, et surtout pas se rentabiliser. Le rock&#8217;n roll submerge les teen-agers, parce qu&#8217;il fait rupture avec le interdits des adultes, et qu&#8217;il transcrit cet app\u00e9tit de vivre, en balayant les cat\u00e9gories, les normes \u00e0 respecter, qui triomphaient jusqu&#8217;\u00e0 lui. Les rockers seront noirs ou blancs, peu importe, si ce sont de bons rockers. Les rockers ne seront pas des &#8220;gendres id\u00e9aux&#8221;, ils seront des &#8220;objets de d\u00e9sir&#8221;, y compris quand, comme Little Richard, ils osent affirmer une sexualit\u00e9 carr\u00e9ment shocking. Ils ne cherchent pas \u00e0 faire de l&#8217;art, m\u00eame mineur, ils veulent faire danser, faire bouger, c&#8217;est primaire ? Tant mieux. Ils sont les pionniers, ceux qui marquent la d\u00e9couverte d&#8217;un nouveau continent, d&#8217;un nouveau pouvoir : celui de l&#8217;adolescence.<\/p>\n<p>Et \u00e7a d\u00e9ferle. Place aux voyous. Place aux excit\u00e9s. Termin\u00e9e, l&#8217;harmonie, finie, la douceur. O\u00f9 est l&#8217;harmonie, dans ce monde ? On crie, on s&#8217;\u00e9br\u00e8che la voix, derri\u00e8re la batterie fait boum boum comme le coeur, \u00e7a va vite, \u00e7a se r\u00e9p\u00e8te, et \u00e7a fait courir le sang plus vite. Histoires de grands gamins qui s&#8217;ennuient, qui veulent s&#8217;amuser, qui regardent les filles et tout ce qui brille dans la nuit. L&#8217;industrie permet le d\u00e9ferlement : on vient de mettre en place le quarante-cinq tours, la radio est en pleine forme, le juke-box s&#8217;\u00e9panouit. En Grande-Bretagne, on aime le rock le plus br\u00fblant, Vincent, Cochran. En France, on l&#8217;adopte si bien qu&#8217;il parle gaulois, et qu&#8217;il en oublie d&#8217;\u00eatre teigneux : c&#8217;est le temps des copains, Johnny en 60 qui chante un Makin&#8217;love adapt\u00e9 en T&#8217;aimer follement. On glisse vers le twist, le rock&#8217;n roll en France est tr\u00e8s, tr\u00e8s vite bien plus la d\u00e9couverte d&#8217;un &#8220;march\u00e9 jeunes&#8221; que l&#8217;appropriation de zones interdites. Le jean, jusqu&#8217;alors tr\u00e8s tax\u00e9 \u00e0 l&#8217;import, voit ses tarifs lib\u00e9r\u00e9s, les ados commencent \u00e0 appara\u00eetre comme une sourde menace : ah, les blousons noirs : Gloria Lasso et Bob Azam prennent un coup de vieux, mais le rock fran\u00e7ais reste pourtant p\u00e2lot, lui qui se contente de d\u00e9calquer ce qui, ailleurs, fut de fait une vraie d\u00e9claration de guerre au &#8220;politiquement correct&#8221;. Tant pis. En Angleterre, on \u00e9coute le rock&#8217;n roll made in US, et on y entend le blues, et on y rep\u00e8re que les bornes du bon go\u00fbt sont franchies avec d\u00e9termination. On commence \u00e0 en sentir la port\u00e9e subversive, le chant noir, obsc\u00e8ne, sauvage, de la r\u00e9volte.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t, le rock&#8217;n roll premi\u00e8re \u00e9poque, dispara\u00eetra : en 1964, les Beatles vont appara\u00eetre. Mais c&#8217;est lui qui ressourcera r\u00e9guli\u00e8rement la musique qui en proc\u00e9dera, comme on le verra au cours des prochains \u00e9pisodes. Car c&#8217;est lui qui vient rappeler qu&#8217;on a besoin, pour \u00eatre \u00e0 vif, de tout ce que l&#8217;id\u00e9ologie dominante tient \u00e0 exclure.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Voici donc le premier d&#8217;une s\u00e9rie d&#8217;articles bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 conter all\u00e9grement, avec n\u00e9cessaires ellipses et in\u00e9vitables injustices, les cinquante ans d&#8217;une musique populaire \u00e0 destination d&#8217;un public initialement juv\u00e9nile, que par commodit\u00e9 on se contentera d&#8217;appeler \u00abrock\u00bb pour le moment. 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