{"id":1928,"date":"2000-04-01T00:00:00","date_gmt":"2000-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/jerusalem-ankara-les-dessous-d-une1928\/"},"modified":"2000-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-03-31T22:00:00","slug":"jerusalem-ankara-les-dessous-d-une1928","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1928","title":{"rendered":"J\u00e9rusalem-Ankara les dessous d&#8217;une alliance"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La pol\u00e9mique suscit\u00e9e par les d\u00e9clarations de Lionel Jospin, qualifiant les actions de la r\u00e9sistance libanaise de &#8220;terrorisme&#8221; a eu le m\u00e9rite de rappeler la guerre oubli\u00e9e qui se d\u00e9roule au Sud-Liban depuis 22 ans. <\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir envahi une partie du Sud-Liban en mars 1978, lanc\u00e9 une deuxi\u00e8me invasion qui ira jusqu&#8217;\u00e0 la capitale, Beyrouth, en juin 1982, s&#8217;\u00eatre partiellement retir\u00e9 en mai 1985, le gouvernement isra\u00e9lien annonce sa volont\u00e9 de retirer la totalit\u00e9 de ses troupes du territoire libanais avant juillet 2000. Les r\u00e9cents bombardements contre les infrastructures civiles libanaises (3 centrales \u00e9lectriques) et autres d\u00e9monstrations de force \u00e0 distance ne sauraient occulter l&#8217;origine de cette d\u00e9cision : la v\u00e9ritable d\u00e9faite de l&#8217;arm\u00e9e isra\u00e9lienne face \u00e0 une gu\u00e9rilla des plus aguerries. Elle intervient, par ailleurs, dans une phase d\u00e9licate d&#8217;un processus de paix qui \u00e9tait cens\u00e9 &#8220;changer la face du Moyen-Orient&#8221;, mais qui, plus de huit ans apr\u00e8s la conf\u00e9rence de Madrid, n&#8217;a abouti \u00e0 aucune solution durable ni sur le volet isra\u00e9lo-syrien, ni sur le volet isra\u00e9lo-palestinien. Le blocage des n\u00e9gociations, au-del\u00e0 des positions divergentes des acteurs, d\u00e9coule aussi d&#8217;un conflit des repr\u00e9sentations quant \u00e0 la nature du syst\u00e8me r\u00e9gional moyen-oriental \u00e0 venir apr\u00e8s la paix et \u00e0 la position de chacun d&#8217;entre eux en son sein. Loin de la rh\u00e9torique sur le nouveau Moyen-Orient, ch\u00e8re \u00e0 Shimon P\u00e9r\u00e8s, et sur la dynamique du march\u00e9 int\u00e9grateur ouvrant la voie \u00e0 l&#8217;avenir radieux, deux axes politico-militaires se constituent : l&#8217;axe Tel Aviv-Ankara et l&#8217;axe Damas-le Caire-Riyad-T\u00e9h\u00e9ran. Cette nouvelle donne laisse pr\u00e9sager, au mieux, une paix froide et le conflit au Sud-Liban appara\u00eet comme l&#8217;une des expressions de la nouvelle polarisation r\u00e9gionale.<\/p>\n<p>La fin de la guerre civile libanaise en octobre 1990 a constitu\u00e9 un tournant dans l&#8217;histoire du Hezbollah. Consacrant son activit\u00e9 militaire exclusivement \u00e0 la r\u00e9sistance contre l&#8217;occupation isra\u00e9lienne du Sud-Liban, il agit parall\u00e8lement pour une plus grande int\u00e9gration dans la vie sociale et politique du pays et une plus grande ouverture en direction des autres forces politiques et de l&#8217;Etat libanais. Abandonnant le mot d&#8217;ordre de R\u00e9publique islamique (1), son programme politique dans son volet int\u00e9rieur converge sur beaucoup de points avec ceux des partis de gauche et des partis la\u00efques. Les \u00e9lections l\u00e9gislatives de 1992 et 1996, qui marqueront le d\u00e9but de son int\u00e9gration institutionnelle (respectivement 9 et 12 d\u00e9put\u00e9s sur un parlement qui en compte 128), seront une occasion pour une alliance avec ces derniers.<\/p>\n<p>Renforc\u00e9e par son changement d&#8217;orientation politique, son action militaire fait d\u00e9sormais consensus parmi les forces communautaires et la\u00efques et jouit d&#8217;un soutien consid\u00e9rable de l&#8217;Etat libanais, surtout depuis l&#8217;\u00e9lection du pr\u00e9sident Emile Lahoud. Son efficacit\u00e9 militaire, son enracinement populaire et son r\u00e9alisme politique font de lui, non seulement &#8220;une carte gagnante aux mains du Liban, de l&#8217;Iran et de la Syrie&#8221;, selon son porte-parole Na\u00efm Qassem (2), mais aussi un interlocuteur cr\u00e9dible, et peut-\u00eatre un alli\u00e9 pour des acteurs r\u00e9gionaux &#8220;mod\u00e9r\u00e9s&#8221; comme l&#8217;Egypte et l&#8217;Arabie Saoudite. En t\u00e9moignent la r\u00e9cente visite de solidarit\u00e9 du pr\u00e9sident Hosni Moubarak au Liban, une premi\u00e8re dans l&#8217;histoire diplomatique des deux pays, et la d\u00e9claration commune \u00e9gypto-libanaise appuyant la r\u00e9sistance ; comme la visite et les d\u00e9clarations du prince h\u00e9ritier saoudien Abdallah.<\/p>\n<p>Si le soutien au Hezbollah et l&#8217;insistance sur l&#8217;ins\u00e9parabilit\u00e9 des questions du Sud-Liban et du Golan (occup\u00e9 par Isra\u00ebl depuis 1967) constituent les seules cartes de pression dont dispose la Syrie dans ses n\u00e9gociations avec l&#8217;Etat h\u00e9breu, les prises de position \u00e9gyptienne et saoudienne d\u00e9voilent un autre aspect du conflit isra\u00e9lo-arabe : la divergence des repr\u00e9sentations arabe et isra\u00e9lienne de l&#8217;avenir du syst\u00e8me r\u00e9gional apr\u00e8s la paix. L&#8217;accord de principe des deux parties sur l&#8217;impossibilit\u00e9 d&#8217;une issue militaire au conflit et sur la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;une solution n\u00e9goci\u00e9e n&#8217;y change rien. Le chercheur Volker Perthes distingue les deux repr\u00e9sentations (3).<\/p>\n<p>La premi\u00e8re, &#8220;repr\u00e9sentation de la compl\u00e9mentarit\u00e9&#8221; qui pr\u00f4ne une forme d&#8217;int\u00e9gration \u00e9conomique r\u00e9gionale, est pr\u00e9conis\u00e9e par Shimon P\u00e9r\u00e8s, une partie de l&#8217;\u00e9lite isra\u00e9lienne et les Etats-Unis. L&#8217;ouverture des fronti\u00e8res \u00e0 la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes et le d\u00e9veloppement d&#8217;infrastructures \u00e9conomiques, technologiques et de communications communes susciteraient, par la dynamique du march\u00e9, parall\u00e8lement une r\u00e9volution copernicienne des esprits, permettant de transcender &#8220;les passions&#8221; nationalistes et les &#8220;litiges&#8221; territoriaux.<\/p>\n<p>La seconde, dite de la s\u00e9paration, craint que l&#8217;int\u00e9gration r\u00e9gionale ne se traduise par une domination \u00e9conomique et une supr\u00e9matie militaire isra\u00e9liennes. Le pr\u00e9sident syrien Assad exprima clairement cette opinion lorsqu&#8217;il d\u00e9clara, en 1994, que Damas pr\u00e9f\u00e9rait le statu quo \u00e0 une paix aux conditions isra\u00e9liennes et am\u00e9ricaines. L&#8217;Egypte, par la voix de son ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res, M. Amr Moussa, d\u00e9fend une position similaire.<\/p>\n<p>Le refus des Etats arabes de se voir satellis\u00e9s par un &#8220;march\u00e9 \u00e9conomique moyen-oriental&#8221; qui aurait pour centre Isra\u00ebl ou de se voir marginalis\u00e9s politiquement et strat\u00e9giquement par l&#8217;alliance isra\u00e9lo-turque, conduira \u00e0 la constitution d&#8217;un axe syro-\u00e9gypto-saoudo-iranien. Apr\u00e8s avoir longtemps pari\u00e9 sur un possible r\u00e9\u00e9quilibrage de la politique moyen-orientale des USA en faveur de partenaires arabes, pari qui les m\u00e8nera \u00e0 participer \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s \u00e0 la guerre contre l&#8217;Irak, ces pays &#8220;red\u00e9couvriront&#8221; le caract\u00e8re organique de l&#8217;alliance am\u00e9ricano-isra\u00e9lienne. Il est \u00e0 noter que l&#8217;Egypte est l&#8217;initiatrice de cet axe et apporte un soutien pr\u00e9cieux aux n\u00e9gociateurs palestinien et syrien, agissant d\u00e9sormais pour une reconstitution du syst\u00e8me r\u00e9gional arabe, disloqu\u00e9 depuis la guerre du Golfe. Profitant d&#8217;une situation int\u00e9rieure favorable : victoire sur les groupes islamistes arm\u00e9s, soutien de l&#8217;opinion \u00e0 sa politique arabe, embellie \u00e9conomique : elle peut \u00e0 nouveau et se consacrer au r\u00f4le de leader du monde arabe (4).<\/p>\n<p>L&#8217;alliance avec la Turquie constitue pour Isra\u00ebl, un retour \u00e0 ce que Benjamin Beit Hallahmi appelle &#8220;la strat\u00e9gie p\u00e9riph\u00e9rique&#8221;. Elabor\u00e9e \u00e0 la fin des ann\u00e9es cinquante, elle reposait sur l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;Isra\u00ebl devait faire alliance avec les pays non arabes \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie du groupe des Etats arabes, donc avec la Turquie, l&#8217;Ethiopie et l&#8217;Iran (avant la chute du Shah) (5). Une grande proximit\u00e9 des repr\u00e9sentations du rapport \u00e0 l&#8217;Occident et au monde arabe, chez les \u00e9lites politico-militaires sionistes et k\u00e9malistes, servait de fondement id\u00e9ologique \u00e0 cette alliance. Occultant les r\u00e9alit\u00e9s g\u00e9ographiques et historiques, elle proc\u00e9dait \u00e0 une survalorisation &#8220;du lien suppos\u00e9 ou r\u00e9el \u00e0 la culture occidentale et entretenait un \u00e9vident complexe de sup\u00e9riorit\u00e9 vis \u00e0 vis des Arabes, Etats comme individus&#8221; (6). Cependant, l&#8217;alliance repr\u00e9sente aujourd&#8217;hui, gr\u00e2ce au progr\u00e8s technologique, une r\u00e9volution g\u00e9opolitique : &#8220;Les accords de coop\u00e9ration ouvrent aux appareils de combats isra\u00e9liens la quasi-int\u00e9gralit\u00e9 de l&#8217;espace a\u00e9rien turc. D\u00e9sormais, Isra\u00ebl menace la Syrie sur trois fronts : Golan, Liban et Turquie.<\/p>\n<p>Elle menace aussi les r\u00e9gions p\u00e9trolif\u00e8res septentrionales en Irak qui se trouvent \u00e0 la merci d&#8217;une frappe imm\u00e9diate, massive ou chirurgicale. (&#8230;) La menace devient une variable de la prise de d\u00e9cision iranienne dans le dossier concernant Isra\u00ebl&#8221; (7). Par ailleurs, l&#8217;ouverture \u00e0 Isra\u00ebl de l&#8217;immense espace turcophone qu&#8217;est l&#8217;Asie centrale ex-sovi\u00e9tique, avec ce qu&#8217;elle comporte comme opportunit\u00e9s \u00e9conomiques et militaires, lui permet de poursuivre une strat\u00e9gie de contournement du monde arabe et d&#8217;acc\u00e9der ainsi au rang de puissance semi-continentale.<\/p>\n<p>Les consid\u00e9rations d&#8217;Ankara sont multiples. Il y a d&#8217;abord sa volont\u00e9 de valoriser son importance strat\u00e9gique aux yeux des USA dans le monde de l&#8217;apr\u00e8s-guerre froide. L&#8217;axe Tel-Aviv-Ankara constitue en ce sens la pierre angulaire du dispositif strat\u00e9gique global des Etats-Unis au Moyen-Orient. Il y a ensuite une tentative d&#8217;intensifier les pressions sur le voisin syrien avec lequel la tension n&#8217;a cess\u00e9 de s&#8217;accro\u00eetre ces derni\u00e8res ann\u00e9es en raison de s\u00e9rieux diff\u00e9rends (la question de l&#8217;eau, le soutien au PKK).<\/p>\n<p>Il y a aussi une volont\u00e9 de profiter de &#8220;l&#8217;exp\u00e9rience isra\u00e9lienne&#8221; en mati\u00e8re de lutte anti-guerilla. Il y a enfin la possibilit\u00e9 d&#8217;obtenir le soutien du puissant lobby pro-isra\u00e9lien aux Etats-Unis face aux critiques grandissantes de la violation permanente des droits de l&#8217;Homme par Ankara dans le conflit l&#8217;opposant au mouvement kurde, mais aussi face \u00e0 l&#8217;action des lobbies arm\u00e9nien et grec. La constitution de ces deux axes conjugu\u00e9e aux \u00e9volutions ult\u00e9rieures possibles en Irak (l&#8217;\u00e9clatement du pays suite \u00e0 un effondrement du r\u00e9gime), dans les territoires palestiniens (d\u00e9c\u00e8s d&#8217;Arafat avant la conclusion d&#8217;un accord final) ou au Sud-Liban (retrait isra\u00e9lien sans accord pr\u00e9alable avec le Liban et la Syrie) tracent de sombres perspectives quant \u00e0 l&#8217;avenir de la r\u00e9gion. Une m\u00e9diation impartiale reste une n\u00e9cessit\u00e9 pour infl\u00e9chir le cours des \u00e9v\u00e9nements, r\u00f4le que l&#8217;Europe et, en particulier, la France pourrait jouer, \u00e0 condition de maintenir sa politique arabe, contrairement \u00e0 ce que pense M. Jospin.<\/p>\n<p>1. Lib\u00e9ration, 8-3-2000.<\/p>\n<p>2. Magazine, 1-11-99, Beyrouth.<\/p>\n<p>3. Volker Perthes, la S\u00e9paration ou la compl\u00e9men-tarit\u00e9 ?, (en arabe), Shuiun al Awsat, n\u00b0 48, 1-1-96.<\/p>\n<p>4. Bechir Nafie, 8-3-2000, (en arabe), Al Qods Al Arabi.<\/p>\n<p>5. Benjamin Beit Hallahmi, &#8220;la Pens\u00e9e strat\u00e9gique d&#8217;Isra\u00ebl&#8221;, dans les Enjeux strat\u00e9giques en M\u00e9diterran\u00e9e, \u00e9ditions l&#8217;Harmattan, 1992.<\/p>\n<p>6. Frederic Encel, Israel, grande puissance \u00e0 venir, LIMES n\u00b0 1, hiver 2000, p. 20.<\/p>\n<p>7. Op. cit., p. 21.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La pol\u00e9mique suscit\u00e9e par les d\u00e9clarations de Lionel Jospin, qualifiant les actions de la r\u00e9sistance libanaise de &#8220;terrorisme&#8221; a eu le m\u00e9rite de rappeler la guerre oubli\u00e9e qui se d\u00e9roule au Sud-Liban depuis 22 ans. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1928","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1928","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1928"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1928\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1928"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1928"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1928"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}