{"id":1915,"date":"2000-04-01T00:00:00","date_gmt":"2000-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/bernard-henri-levy-anatomie-d-un1915\/"},"modified":"2000-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-03-31T22:00:00","slug":"bernard-henri-levy-anatomie-d-un1915","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1915","title":{"rendered":"Bernard-Henri L\u00e9vy. Anatomie d&#8217;un d\u00e9bat"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Affluence le 16 mars, \u00e0 l&#8217;espaceregards, o\u00f9 Bernard-Henri L\u00e9vy d\u00e9fendait la lecture de Jean-Paul Sartre qu&#8217;il publie \u00e0 l&#8217;occasion du vingti\u00e8me anniversaire de la mort de cet &#8220;homme-monument&#8221; (1). Le philosophe Philippe Petit a, lui, publi\u00e9 un ouvrage remarqu\u00e9 dont la th\u00e8se est que Sartre resta jusqu&#8217;\u00e0 sa mort un homme sans cesse r\u00e9engag\u00e9 dans son temps et dans l&#8217;histoire de son pays (2). Philippe Petit s&#8217;est donc trouv\u00e9 \u00eatre l&#8217;invit\u00e9 surprise de ce jeudi. <\/p>\n<p>Jean-Paul Jouary qui anima le d\u00e9bat, s&#8217;est d&#8217;abord adress\u00e9 \u00e0 ceux qui : absents : avaient manifest\u00e9 une certaine r\u00e9serve quant \u00e0 la tenue de cette soir\u00e9e. Il rappela que les auditions mensuelles avec un ou une philosophe n&#8217;impliquent pas le moins du monde que regards et espacesmarx, les organisateurs, soient pr\u00e9alablement en accord avec l&#8217;invit\u00e9 (e). Il \u00e9voqua la venue r\u00e9cente d&#8217;Alain Finkielkraut, ou celle de Julia Kristeva. L&#8217;int\u00e9r\u00eat de ces rencontres, souligna-t-il, r\u00e9side dans la pr\u00e9sence de la &#8220;pens\u00e9e-en-actes&#8221; d&#8217;un autre avec qui il est possible de dialoguer et de d\u00e9battre sur le fond. Cela n&#8217;est-il pas de nature \u00e0 favoriser une connaissance plus fine des conjonctures id\u00e9ologiques ? Ne convient-il pas, pour cela, insista Jean-Paul Jouary, de &#8220;se casser les os de la t\u00eate&#8221; ?Bernard-Henry L\u00e9vy n&#8217;avait pas pr\u00e9par\u00e9 d&#8217;expos\u00e9. Il choisit, compte tenu du caract\u00e8re particulier de cette initiative, de privil\u00e9gier le dialogue avec ceux qui, selon lui, le lui refusaient hier : &#8220;Les temps ont chang\u00e9, affirma-t-il d&#8217;embl\u00e9e. Nous aussi, mais vous davantage que moi. Le Parti communiste et les intellectuels qui lui sont plus ou moins li\u00e9s ont \u00e9volu\u00e9 : \u00e0 mon avis : en mieux. Dans ces conditions, le dialogue ici m&#8217;int\u00e9resse davantage qu&#8217;ailleurs.&#8221; Jean-Paul Jouary a donc men\u00e9 cette rencontre sous la forme libre d&#8217;un \u00e9change questions-r\u00e9ponses.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re interrogation a port\u00e9 sur l&#8217;\u00e9trange relation qu&#8217;aurait eue Jean-Paul Sartre avec le patrimoine philosophique et litt\u00e9raire dont il s&#8217;est r\u00e9clam\u00e9, explicitement ou non. &#8220;Sartre, \u00e9crit Bernard-Henri L\u00e9vy, inocule son propre venin dans les auteurs qu&#8217;il pille&#8221;. L&#8217;auteur du Si\u00e8cle de Sartre pr\u00e9cise que, pour lui, un \u00e9crivain est &#8220;toujours en guerre&#8221; et qu&#8217;il l&#8217;est d&#8217;autant plus qu&#8217;il est naissant. &#8220;C&#8217;est toute une aventure, dit-il, de poser sa voix sur un territoire d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9.&#8221; Pour Sartre, le probl\u00e8me aurait d&#8217;abord \u00e9t\u00e9 d&#8217;\u00e9chapper, en ce qui concerne l&#8217;\u00e9crivain, au &#8220;bien \u00e9crire&#8221; d&#8217;Andr\u00e9 Gide et, en ce qui concerne le philosophe, \u00e0 la pens\u00e9e fran\u00e7aise dans ce qu&#8217;elle avait de plus \u00e9clatant \u00e0 l&#8217;\u00e9poque : le bergsonisme. Il emprunte, pour ce faire, trois v\u00e9hicules : la pens\u00e9e du philosophe Husserl, celle d&#8217;Heidegger, et des bribes de celle de Nietzsche. Lectures int\u00e9ress\u00e9es, affirme r\u00e9trospectivement BHL, car dans les trois cas son propos est moins de p\u00e9n\u00e9trer le texte dans sa v\u00e9rit\u00e9 que d&#8217;effectuer un travail un peu d\u00e9sinvolte de pillard ou de corsaire. C&#8217;est ainsi qu&#8217;il se fabrique une th\u00e9orie du sujet, c&#8217;est-\u00e0-dire d&#8217;une conscience sans int\u00e9riorit\u00e9 qui n&#8217;existerait que dans l&#8217;acte de conscientiser un objet.<\/p>\n<p><strong> Jean et Paul : la fracture Sartre <\/strong><\/p>\n<p>Il faut encore ajouter \u00e0 ces lectures trois grandes &#8220;incorporations ou inoculations r\u00e9ciproques&#8221; qui lui servent de mod\u00e8les int\u00e9rieurs. Il s&#8217;agit des romanciers am\u00e9ricains Faulkner et Hemingway, de Joyce avec sa pratique du monologue int\u00e9rieur, et surtout: m\u00eame si cela est moins connu : de Louis Ferdinand C\u00e9line. BHL \u00e9voque ici la mise en parall\u00e8le, tr\u00e8s \u00e9difiante selon lui, de la Naus\u00e9e et du Voyage au bout de la nuit. La phrase en exergue de la Naus\u00e9e n&#8217;est-elle pas extraite du premier texte de C\u00e9line, l&#8217;Eglise, juste avant le Voyage ?<\/p>\n<p>Autant de chevaux de Troie ou de machines de guerre visant, avec d&#8217;autres comme Kafka ou Bataille, \u00e0 fracturer la porte de l&#8217;entr\u00e9e en philosophie et en litt\u00e9rature. En entendant l&#8217;orateur, on ne pouvait que s&#8217;interroger sur le r\u00f4le, d\u00e9terminant ou non, de l&#8217;ambition dans les motivations du jeune Sartre qui plus tard, on le sait, devait refuser le Prix Nobel&#8230;<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me questionnement propos\u00e9 par Jean-Paul Jouary portait sur le fractionnement du &#8220;devenir-Sartre&#8221; op\u00e9r\u00e9 par l&#8217;auteur. Le premier Sartre est plut\u00f4t individualiste. Et puis, il y a cette &#8220;nuit&#8221; au Stalag de Tr\u00e8ves, o\u00f9 Sartre aurait eu la r\u00e9v\u00e9lation de la fraternit\u00e9 humaine, de l&#8217;id\u00e9e de communaut\u00e9, de militantisme collectif. Est-ce cela qui, selon vous, demande de fa\u00e7on un peu abrupte l&#8217;animateur, l&#8217;aurait pr\u00e9destin\u00e9 \u00e0 un certain totalitarisme ? Bonne question, s&#8217;exclame Bernard-Henri L\u00e9vy qui y substitue aussit\u00f4t l&#8217;interrogation suivante : qu&#8217;est-ce qui permet \u00e0 Sartre d&#8217;\u00eatre l&#8217;ap\u00f4tre du groupe fusionnel et de d\u00e9crire l&#8217;humaniste comme un bouffon ? Qu&#8217;est-ce qui l&#8217;autorise \u00e0 dire \u00e0 la fois que l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un \u00e9crivain communiste est contradictoire dans les termes et, plus tard, qu&#8217;un anticommuniste est un chien ? BHL forme l&#8217;hypoth\u00e8se d&#8217;une fracture interne. Il y aurait &#8220;la tradition de Jean et celle de Paul, le double foyer du myope, deux visions du monde adverses&#8221;. Et tout cela aurait bascul\u00e9 une nuit de No\u00ebl 1940, comme pour Pascal. Pour Sartre, insiste l&#8217;orateur, la seule mani\u00e8re d&#8217;\u00e9chapper au naufrage c&#8217;est d&#8217;abord d&#8217;affirmer la subjectivit\u00e9, puis soudainement vient la bonne nouvelle de &#8220;l&#8217;apparition d&#8217;un petit Messie&#8221;. Il y aurait glissement d&#8217;une position pessimiste \u00e0 une sorte d&#8217;optimisme ontologique. Bien s\u00fbr, BHL ne confond pas le collectif avec le totalitaire. Mais le totalitarisme est l\u00e0, selon lui, d\u00e8s que surgit le spectre de la &#8220;bonne&#8221; collectivit\u00e9. Affirmer l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un homme de meilleure qualit\u00e9 rapprocherait Sartre du totalitarisme. Il sera encore question de l&#8217;antiracisme philosophique de Sartre, \u00e0 propos duquel l&#8217;invit\u00e9 d\u00e9clare que, s&#8217;il est tout \u00e0 fait radical, cela n&#8217;emp\u00eache pas Sartre de flirter avec l&#8217;id\u00e9e que ce qui fait le lien entre les hommes, c&#8217;est la nature.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me et derni\u00e8re batterie de questions exprim\u00e9es par Jean-Paul Jouary qui, apr\u00e8s avoir salu\u00e9, dans le &#8220;devenir-Sartre&#8221; la proximit\u00e9 de l&#8217;existence et de l&#8217;oeuvre, s&#8217;interroge afin de savoir pourquoi, d\u00e8s lors qu&#8217;il s&#8217;agit des communistes contemporains de Sartre, BHL ne discerne plus les contradictions chez ses interlocuteurs. N&#8217;y aurait-il donc, de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, qu&#8217;une seule fa\u00e7on de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Marx ? Bernard-Henri L\u00e9vy estime qu'&#8221;il n&#8217;y a pas, dans les ann\u00e9es cinquante, de marxisme fran\u00e7ais au pays de Julien Sorel&#8221;. Lorsque Sartre parle du marxisme, il pense \u00e0 Hegel, \u00e0 la fin de l&#8217;histoire, et \u00e0 la fin de la philosophie. A la question : qui est mieux marxiste, Sartre ou les staliniens ?, il entend r\u00e9torquer qu'&#8221;au royaume des aveugles, [il] ne voit pas qui est le borgne&#8221;. Toutefois, il demande \u00e0 l&#8217;assistance de noter qu&#8217;il &#8220;n&#8217;a jamais pens\u00e9 que les communistes \u00e9taient des chiens et qu'[il] ne confond pas fascisme et communisme&#8221;. Il admet qu&#8217;il puisse y avoir plus de v\u00e9rit\u00e9 dans les erreurs sartriennes que dans les v\u00e9rit\u00e9s corrig\u00e9es de Raymond Aron. Mais pour lui, une v\u00e9rit\u00e9 tient davantage \u00e0 sa solidit\u00e9 qu&#8217;au fait qu&#8217;elle a \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9e \u00e0 l&#8217;erreur. Il fait sienne cette formule de Canguilhem selon laquelle une conviction politique n\u00e9cessite une v\u00e9rit\u00e9 sans cesse rectifi\u00e9e.<\/p>\n<p><strong> La passion du r\u00e9el <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est alors au tour de Philippe Petit de plaider la Cause de Sartre. Pour lui, il y a, en fin de compte, une profonde unit\u00e9 de l&#8217;oeuvre sartrienne, qui est celle d&#8217;un homme qui n&#8217;a jamais c\u00e9d\u00e9 sur l&#8217;essentiel. L&#8217;humanit\u00e9 est irr\u00e9ductible, aussi bien \u00e0 ce qui la produit qu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;elle engendre. Ne faut-il pas reconna\u00eetre que Sartre n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 proprement parler marxiste, dans la mesure o\u00f9 il nous enseigne que le seul moyen que nous avons de parler de l&#8217;histoire demande que l&#8217;on recoure \u00e0 une conscience individuelle ? Sartre est un philosophe qui a la passion du r\u00e9el et qui se refuse \u00e0 r\u00e9duire la qualit\u00e9 d&#8217;une action \u00e0 son efficacit\u00e9, alors m\u00eame que la pens\u00e9e dominante est d\u00e9j\u00e0 structurellement \u00e9conomiste. Avec Deleuze, il fait remarquer que l&#8217;\u00e9chec des r\u00e9volutions : et ce d\u00e8s la Commune : n&#8217;a jamais emp\u00each\u00e9 les gens d&#8217;\u00eatre r\u00e9volutionnaires. Il termine en se demandant : qu&#8217;est-ce qui peut bien faire du r\u00e9el une passion ? C&#8217;est, dit-il, que le r\u00e9el n&#8217;est jamais donn\u00e9 et qu&#8217;il faut le d\u00e9masquer. C&#8217;est sur cette probl\u00e9matique que s&#8217;ouvre, pour finir, le d\u00e9bat avec la salle. n A.S.<\/p>\n<p>1. Bernard-Henri L\u00e9vy, le Si\u00e8cle de Sartre, Grasset, 670 p., 148 F.<\/p>\n<p>2. Philippe Petit, la Cause de Sartre, PUF, 252 p., 125 F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Affluence le 16 mars, \u00e0 l&#8217;espaceregards, o\u00f9 Bernard-Henri L\u00e9vy d\u00e9fendait la lecture de Jean-Paul Sartre qu&#8217;il publie \u00e0 l&#8217;occasion du vingti\u00e8me anniversaire de la mort de cet &#8220;homme-monument&#8221; (1). Le philosophe Philippe Petit a, lui, publi\u00e9 un ouvrage remarqu\u00e9 dont la th\u00e8se est que Sartre resta jusqu&#8217;\u00e0 sa mort un homme sans cesse r\u00e9engag\u00e9 dans son temps et dans l&#8217;histoire de son pays (2). 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