{"id":191,"date":"1996-06-01T00:00:00","date_gmt":"1996-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-voix-des-plus-pauvres191\/"},"modified":"1996-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1996-05-31T22:00:00","slug":"la-voix-des-plus-pauvres191","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=191","title":{"rendered":"La voix des plus pauvres"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Table ronde avec G\u00e9rard Gantier, Julien Laupr\u00eatre et Didier Robert <\/p>\n<p><strong> C&#8217;est de d\u00e9truire la mis\u00e8re qu&#8217;il s&#8217;agit, affirment les associations humanitaires mobilis\u00e9es dans la lutte contre la grande pauvret\u00e9. Rencontre entre responsables d&#8217;ATD-Quart monde, d&#8217;Emmaus et du Secours populaire. <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Une enqu\u00eate du Credoc fait appara\u00eetre que les Fran\u00e7ais consid\u00e8rent la lutte contre la pauvret\u00e9 comme prioritaire. Plus de 70% pensent que les pouvoirs publics n&#8217;en font pas assez, que le Rmi est insuffisant et surtout que les Rmistes peuvent se r\u00e9ins\u00e9rer. Cette solidarit\u00e9 n&#8217;invalide-t-elle pas le terme d&#8217;exclusion, employ\u00e9 \u00e0 sati\u00e9t\u00e9 ? Le r\u00f4le des victimes elles-m\u00eames dans la lutte contre la pauvret\u00e9 commence \u00e0 \u00eatre pris en compte. Quelle est la position de vos trois associations sur ces points ?  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Didier Robert (ATD-Quart monde) : <\/strong> L&#8217;enqu\u00eate que vous \u00e9voquez est tr\u00e8s encourageante, je n&#8217;aurais pas fait un pronostic si optimiste. Il y a en effet un risque: \u00e0 force de parler d&#8217;exclus, ne risque-t-on pas d&#8217;accepter l&#8217;exclusion ? L&#8217;appellation inacceptable SDF deviendrait presque un statut social. C&#8217;est simplement oublier que la France n&#8217;est pas appauvrie au point qu&#8217;on ne puisse pas loger les gens ! Personne ici ne me contredira, les gens en situation difficile refusent radicalement tous ces qualificatifs qui les humilient. Le p\u00e8re Joseph Wresinski, le fondateur d&#8217;ATD, avait, il y a dix ans d\u00e9j\u00e0, dans son rapport au Conseil \u00e9conomique et social, refus\u00e9 ces &#8221; cat\u00e9gories &#8220;, exclus, immigr\u00e9s&#8230;, la classification qui fait, par exemple, une personne &#8221; a priori \u00e0 risque &#8221; d&#8217;une jeune fille enceinte de moins de 20 ans. Il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 parler de droits et de responsabilit\u00e9s, du cumul trop important de difficult\u00e9s; l&#8217;impossibilit\u00e9 d&#8217;acc\u00e9der aux droits fondamentaux et d&#8217;exercer sa responsabilit\u00e9 conduisant \u00e0 la grande pauvret\u00e9. Continuons d&#8217;aborder la question sans s\u00e9parer les d\u00e9munis des autres.<\/p>\n<p> <strong> Julien Laupr\u00eatre (Secours populaire fran\u00e7ais) : <\/strong> Je trouve tr\u00e8s douloureux que plus du quart des personnes que nous avons pu aider en 1995 (1 200 000 personnes) avaient moins de 25 ans. Franchir la porte d&#8217;une association humanitaire est tr\u00e8s dur pour la dignit\u00e9, encore plus \u00e0 cet \u00e2ge ! Nous notons aussi la mont\u00e9e de la pauvret\u00e9 dans les zones rurales, o\u00f9 les gens ont honte de demander du secours. Enfin, le nombre de ceux qui vivaient relativement bien il y a quelques ann\u00e9es et qui viennent demander de l&#8217;aide, cro\u00eet sans cesse. Encore s&#8217;agit-il de ceux que nous voyons. Combien n&#8217;osent pas venir ? C&#8217;est pour \u00eatre au plus pr\u00e8s de cette mis\u00e8re que nous avons d\u00e9centralis\u00e9 le SPF. L&#8217;exclusion frappe dans tous les domaines: la sant\u00e9 &#8211; les maladies infectieuses, la tuberculose, le sida, gagnent du terrain &#8211; la culture, le sport, les vacances&#8230;<\/p>\n<p> <strong> G\u00e9rard Gantier (Emmaus) : <\/strong> &#8221; Soulager la mis\u00e8re et lutter pour en \u00e9liminer les causes &#8220;, disait le manifeste d&#8217;Emmaus, d\u00e8s l&#8217;origine, il y a une cinquantaine d&#8217;ann\u00e9es. Il reste actuel, il y a toujours besoin \u00e0 la fois d&#8217;aide imm\u00e9diate et d&#8217;action pour une soci\u00e9t\u00e9 plus juste, plus solidaire. Notre mouvement est install\u00e9 dans 40 pays et tous les 4 ans nous organisons une assembl\u00e9e mondiale, cette ann\u00e9e, elle a pour th\u00e8me &#8221; Solidaires pour la justice&#8221;. C&#8217;est l&#8217;exclusion que nous refusons. Je partage votre point de vue, qualifier d&#8217;exclu c&#8217;est d\u00e9j\u00e0 exclure. La devise d&#8217;Emmaus est &#8221; accueil, travail, service &#8220;. Les communaut\u00e9s et les autres structures d&#8217;Emmaus s&#8217;efforcent d&#8217;accueillir les plus pauvres. Emmaus travaille beaucoup sur le logement, pas seulement l&#8217;h\u00e9bergement mais un vrai habitat, adapt\u00e9 aux besoins de chacun. Le droit au travail est beaucoup plus difficile \u00e0 faire respecter dans cette soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 tant d&#8217;emplois ont disparu \u00e0 cause d&#8217;une recherche excessive du profit et d&#8217;une trop grande robotisation. Une solution peut passer par le partage du travail.<\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> Nos trois associations ont cette caract\u00e9ristique commune qu&#8217;elles font tout pour que les exclus participent \u00e0 sortir de l&#8217;exclusion. Le SPF est fier de voir des victimes de l&#8217;exclusion devenus des dirigeants d&#8217;associations&#8230;<\/p>\n<p> <strong> G. G.: <\/strong> L&#8217;esprit d&#8217;Emmaus est fond\u00e9 sur les communaut\u00e9s. Elles donnent aux exclus la possibilit\u00e9 de se remettre debout, de se remettre en marche. Accueillir et soulager est insuffisant, les gens doivent participer, sinon ils sont compl\u00e8tement d\u00e9socialis\u00e9s. Dans les Boutiques solidarit\u00e9 on en voit par centaines, qui en ont peut-\u00eatre trop vu pour s&#8217;en sortir. Mais les jeunes ? Faisons tout pour les remettre sur le chemin de la vie normale \u00e0 laquelle tout le monde a droit.<\/p>\n<p> <strong> D. R.: <\/strong> Chacune de nos organisations s&#8217;enracine dans son histoire. ATD a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 par le p\u00e8re Wresinski qui venait du monde de la grande pauvret\u00e9. Sa premi\u00e8re initiative a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9e car certaines personnes de son entourage avaient des d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec la justice. On lui a dit: &#8221; On ne fait pas une association loi 1901 avec des gens de cette sorte&#8221;. ATD est b\u00e2ti sur l&#8217;id\u00e9e que les plus pauvres interpellent la soci\u00e9t\u00e9. Avec bien s\u00fbr la contribution d&#8217;autres personnes. Mais ce n&#8217;est pas ATD qui va vers les plus pauvres. C&#8217;est l&#8217;inverse. Nos universit\u00e9s populaires ne r\u00e9pondent pas aux besoins imm\u00e9diats des participants. Elles sont des lieux de dialogue et d&#8217;expression, \u00e0 la fois l&#8217;universit\u00e9 \u00e0 laquelle on n&#8217;a pas eu la chance d&#8217;aller et la source de notre interpellation de la soci\u00e9t\u00e9. Nous nous interdisons de penser qu&#8217;une personne pourrait ne pas \u00eatre &#8221; r\u00e9cup\u00e9rable&#8221;. D\u00e8s qu&#8217;on se dit que quelqu&#8217;un est perdu, le fondement m\u00eame de notre lutte s&#8217;\u00e9croule.<\/p>\n<p> <strong> G. G.: <\/strong> Raison de plus pour que nos associations soient compl\u00e9mentaires. Emmaus poss\u00e8de des centres d&#8217;accueil h\u00e9bergeant des individus qui repartent le matin, des Boutiques solidarit\u00e9 qui donnent une aide mat\u00e9rielle et une \u00e9coute imm\u00e9diate. Mais Emmaus est avant tout fond\u00e9 sur les communaut\u00e9s de travail. Les hommes qui y vivent doivent avoir assez de force physique et morale pour travailler sept \u00e0 huit heures par jour. Tout le monde ne peut fournir cet effort, malheureusement.<\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> Je m&#8217;associe \u00e0 votre hommage \u00e0 Joseph Wresinski. J&#8217;insiste sur la pauvret\u00e9 des jeunes, qui m&#8217;appara\u00eet dramatique et dangereuse pour la soci\u00e9t\u00e9. Certains d&#8217;entre eux nous disent m\u00eame: &#8221; Ne vous occupez plus de nous, on est foutus (ils ont vingt ans !) occupez-vous de nos petits fr\u00e8res !&#8221; Ce sentiment d&#8217;impuissance et de d\u00e9sespoir est terrible. La crise et le ch\u00f4mage persistant produisent la pauvret\u00e9, cela semble tomber sous le sens. Cela dit, dans les ann\u00e9es cinquante, la pauvret\u00e9 existait quand le plein emploi permettait \u00e0 tous d&#8217;avoir un travail ! Les pauvres d&#8217;hier \u00e9taient-ils diff\u00e9rents de ceux d&#8217;aujourd&#8217;hui ?<\/p>\n<p> <strong> G. G.: <\/strong> Dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, les compagnons de l&#8217;abb\u00e9 Pierre \u00e9taient vraiment des marginaux, des isol\u00e9s. Aujourd&#8217;hui, la marginalit\u00e9 devient massive, et plus grave encore, cette masse a tendance \u00e0 gonfler sans cesse.<\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> Le SPF, cr\u00e9\u00e9 en 1945, avait pour t\u00e2che essentielle la solidarit\u00e9 aux victimes de la d\u00e9portation, aux enfants des fusill\u00e9s. Peu \u00e0 peu, il en est venu \u00e0 aider les victimes de la pauvret\u00e9. Maintenant, l&#8217;explosion de la mis\u00e8re exige notre mobilisation permanente. Les banlieues difficiles ne sont que l&#8217;iceberg d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 8 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvret\u00e9, c&#8217;est-\u00e0-dire 80F par jour, la moiti\u00e9 du Smic ! La souffrance qu&#8217;entra\u00eene la pauvret\u00e9 est pire qu&#8217;autrefois car les moyens de mieux vivre sont sans commune mesure avec le pass\u00e9.<\/p>\n<p> <strong> G. G.: <\/strong> Le pouvoir d&#8217;achat des m\u00e9nages a tripl\u00e9 depuis les ann\u00e9es cinquante, pendant ce temps celui des plus d\u00e9favoris\u00e9s est tomb\u00e9, le foss\u00e9 se creuse.<\/p>\n<p> <strong> D. R.: <\/strong> Le nombre de pauvres aujourd&#8217;hui est en augmentation, c&#8217;est \u00e9vident, pourtant notre soci\u00e9t\u00e9 a la m\u00e9moire courte ! ATD s&#8217;est cr\u00e9\u00e9 en 1957 avec 250 familles dans un bidonville de Noisy-le-Grand, des familles en grande pauvret\u00e9. Il y avait alors de l&#8217;emploi, mais quand on perdait le sien, on perdait aussi les allocations familiales. Il n&#8217;y avait pas de Rmi, c&#8217;\u00e9tait catastrophique. Quand le p\u00e8re n&#8217;arrivait pas \u00e0 tenir dans un emploi, la famille \u00e9tait plong\u00e9e dans une situation inextricable, et culpabilis\u00e9e parce que le ch\u00f4mage n&#8217;\u00e9tait pas un probl\u00e8me. On a oubli\u00e9de tirer une exp\u00e9rience de cette pauvret\u00e9. Mais \u00e0 cette \u00e9poque, donner la parole aux plus exclus \u00e9tait incompr\u00e9hensible. Aujourd&#8217;hui, avec beaucoup de difficult\u00e9s et de pr\u00e9cautions &#8211; et sans d\u00e9magogie car donner la parole aux pauvres n&#8217;est pas leur offrir un micro dans la rue pour leur demander ce qu&#8217;ils pensent &#8211; on peut faire entendre plus fort leur voix. Dans une d\u00e9l\u00e9gation, en janvier 1995, aupr\u00e8s de l&#8217;ancien premier ministre Edouard Balladur, une femme disait: &#8221; Si on n&#8217;investit pas dans la qualit\u00e9 on ne peut rien construire en France. Si tu vois que les autres ont pr\u00e9vu quelque chose de qualit\u00e9 pour toi, tu te sens un \u00eatre humain. Comme vous, nous avons de l&#8217;ambition pour nos enfants.&#8221; Cette r\u00e9flexion exprim\u00e9e devant un premier ministre n&#8217;aurait pas \u00e9t\u00e9 possible autrefois, c&#8217;est un changement positif. Il y a tout de m\u00eame une contradiction entre le recul de la commis\u00e9ration envers les pauvres et leur isolement, leur solitude, qui peut-\u00eatre existait moins auparavant ?<\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> La solidarit\u00e9, le succ\u00e8s des appels \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 indiquent que l&#8217;isolement r\u00e9gresse, me semble-t-il. De plus en plus de gens s&#8217;investissent dans les associations. J&#8217;en profite pour protester contre l&#8217;attitude du ministre de l&#8217;Int\u00e9rieur, qui a fait un amalgame entre les associations, apr\u00e8s le scandale de l&#8217;ARC. J&#8217;ai eu l&#8217;occasion de lui dire que c&#8217;\u00e9tait injuste envers tous les b\u00e9n\u00e9voles aux prises avec la mis\u00e8re devant laquelle ils sont quelquefois impuissants. Cette France solidaire doit \u00eatre encourag\u00e9e. Cela pose la question des taxes, de la TVA, des frais postaux, que paient nos associations, qui n&#8217;ont aucun avantage&#8230; C&#8217;est d&#8217;autant plus d\u00e9solant que monte de plus en plus l&#8217;id\u00e9e que nous serions des auxiliaires des pouvoirs publics. Ce que nous ne sommes pas.<\/p>\n<p> <strong> La loi d&#8217;orientation contre l&#8217;exclusion, qui devait \u00eatre vot\u00e9e au printemps et qui est report\u00e9e, est-elle indispensable ? Vos associations ont-elles particip\u00e9 \u00e0 sa pr\u00e9paration ? Les dispositions l\u00e9gales existantes sont-elles insuffisantes ? Inappliqu\u00e9es ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. R.: <\/strong> Les associations ont remis un document aux pouvoirs publics dans cette campagne de pr\u00e9paration. Pourquoi cette loi ? Le rapport du Conseil \u00e9conomique et social pr\u00e9sent\u00e9 par Genevi\u00e8ve de Gaulle en juillet 1995 r\u00e9pond \u00e0 la question. Il est le fruit d&#8217;une enqu\u00eate aupr\u00e8s de 750 personnes pr\u00e9sum\u00e9es en difficult\u00e9s, \u00e9chantillon cibl\u00e9 dans toute la France. Une premi\u00e8re, cette enqu\u00eate. Il en est ressorti que peu de personnes n&#8217;\u00e9taient concern\u00e9es par aucune politique mais que tr\u00e8s peu l&#8217;\u00e9taient par plusieurs politiques durables. Cela a officialis\u00e9 le constat quotidien que nombre de gens passent du Rmi \u00e0 un Contrat emploi solidarit\u00e9, puis au ch\u00f4mage, puis encore au Rmi, puis dans un stage&#8230; Tout s&#8217;encha\u00eene dans la pr\u00e9carit\u00e9. Jamais les conditions ne sont r\u00e9unies pour en sortir. Les gens n&#8217;en peuvent plus. Le besoin se fait jour d&#8217;une loi d&#8217;orientation, d&#8217;un programme sur plusieurs ann\u00e9es pour s&#8217;obliger \u00e0 \u00e9valuer la coh\u00e9rence des mesures anti-pauvret\u00e9. A Emmaus on peut citer les noms des programmes successifs d&#8217;aide au logement, de gouvernement en gouvernement: c&#8217;est toujours la m\u00eame ligne budg\u00e9taire dont l&#8217;habillage change. Pour l&#8217;emploi, m\u00eame chose ! Cette succession d&#8217;improvisations co\u00fbte tr\u00e8s cher et n&#8217;est pas efficace. Il faut donc un programme dans la dur\u00e9e, auquel nous comptons \u00eatre associ\u00e9s.<\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> Les informations dont nous disposons nous font craindre un nouvel habillage de l&#8217;existant. Si l&#8217;on veut prendre en compte l&#8217;\u00e9tendue de la pauvret\u00e9, il faut mettre des moyens. L&#8217;Etat pourrait faire plus. Les associations humanitaires ont th\u00e9oriquement un r\u00f4le de compl\u00e9ment \u00e0 l&#8217;action publique. Aujourd&#8217;hui, elles font l&#8217;essentiel. Le Rmi est une bouff\u00e9e d&#8217;oxyg\u00e8ne, c&#8217;est certain. Mais nous sommes assaillis de demandes quotidiennes de Rmistes qui ne s&#8217;en sortent pas, ce qui d\u00e9montre que cette mesure n&#8217;a jamais pu favoriser l&#8217;insertion des b\u00e9n\u00e9ficiaires&#8230;<\/p>\n<p> <strong> G. G.: <\/strong> Les associations vivent sur le terrain, connaissent les probl\u00e8mes, ont une capacit\u00e9 d&#8217;action rapide que n&#8217;aura jamais le vaisseau g\u00e9ant de l&#8217;Etat, \u00e0 l&#8217;inertie consid\u00e9rable. D\u00e9j\u00e0, si on appliquait toutes les lois vot\u00e9es, ce serait un progr\u00e8s, mais elles restent presque lettre morte. La loi Besson sur le logement a six ans, elle est positive mais n&#8217;est pas appliqu\u00e9e. Esp\u00e9rons que la loi d&#8217;orientation sera int\u00e9ressante. Les associations de base, les b\u00e9n\u00e9voles, lui donneront vie. La lutte contre la pauvret\u00e9 est certes \u00e9conomique mais elle exige aussi du coeur.<\/p>\n<p> <strong> D. R.: <\/strong> J&#8217;attends de cette loi d&#8217;orientation qu&#8217;elle oblige d\u00e9j\u00e0 \u00e0 appliquer les lois qui existent et qu&#8217;elle aille plus loin. Les droits de l&#8217;homme sont une r\u00e9f\u00e9rence parfois oubli\u00e9e. Voici un exemple de ce qu&#8217;on ne peut pas accepter. Une famille devait \u00eatre expuls\u00e9e. Comme on craignait une violence du p\u00e8re, au lieu d&#8217;envoyer un renfort de police, on l&#8217;a convoqu\u00e9 au commissariat pour soi-disant lui parler de l&#8217;affaire, pendant qu&#8217;on expulsait sa femme et ses enfants. Cette famille est rest\u00e9e sans logement pendant deux mois. Nous avons port\u00e9 plainte, le premier jugement du tribunal a consid\u00e9r\u00e9 qu&#8217;il n&#8217;y avait pas lieu de porter plainte. On ne sortira jamais de ces drames s&#8217;il n&#8217;existe pas une r\u00e9f\u00e9rence aux droits de l&#8217;Homme, sup\u00e9rieure \u00e0 la loi, si celle-ci ne permet pas de juger comme tel l&#8217;inacceptable.<\/p>\n<p> <strong> Les pouvoirs publics ne font pas assez appel \u00e0 vous ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> Ils ne font pas ce qui leur revient, d&#8217;abord. Et, de plus, ils ne nous donnent pas assez de moyens financiers. Nous devons renforcer sans cesse notre aide alimentaire, par exemple. Mais nous ne pouvons pas emp\u00eacher la destruction de produits alimentaires, faute de moyens logistiques. Le statut du b\u00e9n\u00e9vole pose aussi probl\u00e8me: le b\u00e9n\u00e9volat est limit\u00e9 aux gens en dehors du circuit du travail. Les gouvernements successifs ont montr\u00e9 leur inaptitude \u00e0 nous aider, par crainte sans doute que les associations humanitaires soient des contrepouvoirs, alors que leur r\u00f4le essentiel est d&#8217;aiguillonner les pouvoirs publics.<\/p>\n<p> <strong> D. R.: <\/strong> Les gens sans emploi, sans qualifications, illettr\u00e9s, ne repr\u00e9sentent aucun poids politique dans le pays, c&#8217;est \u00e9vident. Qu&#8217;il y ait besoin d&#8217;eux pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la situation est une id\u00e9e tr\u00e8s minoritaire. Nos associations subissent forc\u00e9ment le contrecoup. La seule exception fut cette \u00e9valuation des politiques publiques de lutte contre la pauvret\u00e9. Si elle sert de base \u00e0 la future loi, celle-ci rendra compte peut-\u00eatre de la vie.<\/p>\n<p> <strong> G. G.: <\/strong> Il y a tout de m\u00eame une dotation d&#8217;Etat aux associations&#8230;<\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> La dotation du SPF a \u00e9t\u00e9 diminu\u00e9e de moiti\u00e9, sous le motif officiel qu&#8217;il y avait besoin de fonds pour le Rmi ! Le r\u00e9sultat est que nous avons encore moins les moyens d&#8217;aider les Rmistes.<\/p>\n<p> <strong> G. G.: <\/strong> Il serait excessif de dire que l&#8217;Etat ne fait rien, mais son apport reste insuffisant. La loi r\u00e9tablira-t-elle des rapports plus fructueux entre lui et nous ? Nous avons la responsabilit\u00e9 de l&#8217;interpeller mais l&#8217;Etat doit \u00eatre pourvoyeur d&#8217;argent. Nous apportons ensuite notre savoir-faire.<\/p>\n<p> <strong> Une part de vos fonds ne vient-elle pas de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 publique ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> G. G.: <\/strong> Les communaut\u00e9s Emmaus vivent de leur travail et non de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 publique, \u00e0 l&#8217;exception de la fondation Abb\u00e9- Pierre, directement adoss\u00e9e \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 publique, plus ou moins al\u00e9atoire. Mais Emmaus fonctionne sur la base du travail de ses membres. Je suis b\u00e9n\u00e9vole, responsable d&#8217;un comit\u00e9 d&#8217;amis, dans l&#8217;Oise. On ramasse, on remet en \u00e9tat, on vend. Le produit des ventes, amput\u00e9 des frais g\u00e9n\u00e9raux, nous fait vivre, sans subventions ni collectes. C&#8217;est le message de l&#8217;abb\u00e9 Pierre: &#8221; Tu te remets debout en travaillant avec les autres &#8220;.<\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> L&#8217;essentiel des fonds du SPF vient de nos efforts. Nous n&#8217;accepterions pas, par principe, de vivre seulement des subventions. Les associations dans ce cas disparaissent au moindre changement politique. Nous sommes jaloux de notre ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p> <strong> Vous avez parl\u00e9 du collectif des associations, vous ressentez le besoin de coordonner vos actions ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> Il y a trente ans, les associations se pla\u00e7aient souvent en concurrence. Ce n&#8217;est plus le cas, gr\u00e2ce \u00e0 la richesse de leurs exp\u00e9riences particuli\u00e8res et diff\u00e9rentes. Et parce que l&#8217;ampleur des besoins nous oblige \u00e0 coop\u00e9rer. Il y a bien longtemps que les associations se rencontrent et qu&#8217;elles ont trouv\u00e9 des passerelles et des routes communes. Elles ont besoin les unes des autres.<\/p>\n<p> <strong> G. G.: <\/strong> On peut parler de partenariat. Emmaus cr\u00e9e une \u00e9picerie sociale dans l&#8217;Oise, avec le soutien du SPF, des Restos du coeur. L&#8217;action est concert\u00e9e face \u00e0 la hausse des besoins alimentaires. Les gens manquent d&#8217;aliments de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9. Nous les leur procurons \u00e0 15% ou 20% de leur prix. Ce paiement les \u00e9loigne de l&#8217;assistanat.<\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> Le Secours populaire a organis\u00e9 une grande rencontre \u00e0 Bercy, pour que les familles d\u00e9munies ach\u00e8tent des marchandises, \u00e0 l&#8217;aide de ch\u00e8ques qu&#8217;elles avaient pay\u00e9s 25 francs.10 000 d&#8217;entre elles sont venues. C&#8217;est dire que la faim est r\u00e9elle. Mais faire payer, m\u00eame un peu, c&#8217;est respecter la dignit\u00e9 des gens.<\/p>\n<p> <strong> D. R.: <\/strong> Bien s\u00fbr. Mais qu&#8217;on ne laisse pas au d\u00e9vouement du mouvement associatif toute la responsabilit\u00e9 de combattre la faim et la mis\u00e8re. Derri\u00e8re la demande pressante de regrouper nos associations, pour \u00eatre plus efficaces, j&#8217;ai peur d&#8217;entendre: &#8221; Soyez si efficaces que vous nous lib\u00e9riez de la question ! &#8221; Je suis attach\u00e9 \u00e0 l&#8217;ind\u00e9pendance des organisations parce que les gens en difficult\u00e9 ont le droit de choisir leur interlocuteur. Il a \u00e9t\u00e9 question de donner aux sans domicile une adresse administrative pour faciliter leurs d\u00e9marches. L&#8217;adresse des associations, donc. ATD en a d\u00e9battu longtemps, pour finir par refuser. Pourquoi ? Pour que les maisons Quart-monde restent des lieux de libert\u00e9 totale. Mais si nous avons pu d\u00e9cider cela, c&#8217;est que d&#8217;autres associations ont accept\u00e9 de servir de domicile administratif. Si elles ne l&#8217;avaient pas fait, nous n&#8217;aurions pu choisir de refuser.<\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> Certaines f\u00e9d\u00e9rations du Secours populaire servent d&#8217;adresse, d&#8217;autres non. Les ateliers d&#8217;insertion ont adopt\u00e9 la m\u00eame d\u00e9marche. A propos de ces ateliers, nous sommes soucieux de ne pas laisser courir l&#8217;illusion qu&#8217;ils pourraient r\u00e9gler le probl\u00e8me de l&#8217;emploi.10% \u00e0 15% des stagiaires trouvent du travail \u00e0 la sortie. Ces lieux servent \u00e0 remettre les gens dans le circuit social, \u00e0 leur donner confiance, c&#8217;est tout. La mis\u00e8re ne d\u00e9bouche presque jamais sur des r\u00e9actions de violence&#8230;<\/p>\n<p> <strong> J. L.: <\/strong> Quand j&#8217;entends des jeunes de 20 ans dire que leur vie est &#8221; foutue&#8221;, je pense que cette violence souterraine est une bombe \u00e0 retardement&#8230; Surtout si la crise continue \u00e0 s&#8217;aggraver. Les gens sont au bout du rouleau. Je tiens \u00e0 signaler, \u00e0 propos de violence, ce qui se d\u00e9veloppe autour du racisme. Le Front national est en train de cr\u00e9er des associations dites humanitaires destin\u00e9es aux seuls Fran\u00e7ais. L&#8217;\u00e9tranger n&#8217;y a pas droit. C&#8217;est une initiative r\u00e9duite, mais qui trouve des participants, car le racisme a gagn\u00e9 du terrain en France.<\/p>\n<p> <strong> D. R.: <\/strong> Si la menace d&#8217;une \u00e9ventuelle violence des plus pauvres \u00e9tait la raison de combattre la pauvret\u00e9, ce serait d\u00e9sastreux. Je me demande comment certains, dans les conditions de vie qu&#8217;ils connaissent, trouvent la force de se lever chaque matin. Ils ont une force qui n&#8217;est pas de la violence mais qui accuse la soci\u00e9t\u00e9. Je m&#8217;inqui\u00e8te comme vous des initiatives qui cassent les solidarit\u00e9s. La loi antiterroriste, par exemple. Evidemment, il faut combattre le terrorisme. Est-il l\u00e9gitime pour autant d&#8217;assimiler au terrorisme des gestes de solidarit\u00e9 ? Un pr\u00eatre a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 parce qu&#8217;il avait h\u00e9berg\u00e9 un clandestin !<\/p>\n<p> <strong> G. G.: <\/strong> Nous demandons le retrait de ce texte, qui stipule: &#8221; Sont susceptibles d&#8217;\u00eatre poursuivis les ascendants, descendants, conjoints, et les associations fournissant une aide humanitaire, etc.&#8221; Nous sommes bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 continuer d&#8217;apporter notre aide sans but lucratif \u00e0 toute personne en d\u00e9tresse, quels que soient sa nationalit\u00e9 ou son statut administratif. La solidarit\u00e9 est un devoir, pas un d\u00e9lit.<\/p>\n<p>* Vice-pr\u00e9sident d&#8217;Emmaus France<\/p>\n<p>** Pr\u00e9sident national du Secours populaire fran\u00e7ais<\/p>\n<p>*** D\u00e9l\u00e9gu\u00e9 national d&#8217;ATD-Quart monde pour la France<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Table ronde avec G\u00e9rard Gantier, Julien Laupr\u00eatre et Didier Robert <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-191","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/191","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=191"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/191\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=191"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=191"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=191"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}