{"id":1903,"date":"2000-04-01T00:00:00","date_gmt":"2000-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-militant-de-l-ecriture1903\/"},"modified":"2000-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-03-31T22:00:00","slug":"le-militant-de-l-ecriture1903","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1903","title":{"rendered":"Le militant de l&#8217;\u00e9criture"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Voir aussi <\/p>\n<p>Sartre au Panth\u00e9on<strong> Sartre a mauvaise r\u00e9putation d&#8217;\u00e9crivain. De doctes &#8220;critiques&#8221;, masqu\u00e9s et plum\u00e9s, ont d\u00e9clar\u00e9 sentencieusement : &#8220;Sartre n&#8217;a pas de style.&#8221; A lire sa litt\u00e9rature &#8211; essais, romans, th\u00e9\u00e2tre &#8211; on se demande qui lit quoi. <\/strong><\/p>\n<p>Quiconque a lu Sartre ne peut que rester pantois devant l&#8217;assertion &#8220;Sartre n&#8217;a pas de style&#8221;. Il est des lecteurs, heureusement, qui lisent encore. Pas seulement des biographies, qui leur apprennent que rien, en dehors de l&#8217;\u00e9criture, ne comptait pour l&#8217;homme de Saint-Germain-des-Pr\u00e9s. Le moins qu&#8217;on puisse dire est qu&#8217;il y a pire que la Naus\u00e9e pour entrer en litt\u00e9rature. Qu&#8217;on le relise : des phrases courtes, efficaces, disent le malaise d&#8217;\u00eatre, d&#8217;\u00eatre confront\u00e9 \u00e0 soi, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 sa libert\u00e9. La trilogie inachev\u00e9e les Chemins de la libert\u00e9, parue entre 1945 et 1949, r\u00e9v\u00e8le assez ce qui pr\u00e9occupe Sartre, romancier m\u00e9taphysicien et, pour cette raison, longtemps soup\u00e7onn\u00e9 d&#8217;\u00e9crire des romans pour concr\u00e9tiser des th\u00e9ories. Rien de cela, en fait, mais un romancier d&#8217;atmosph\u00e8re : les descriptions de la vie de Bouville (son caf\u00e9 Mably, son h\u00f4tel Printania, son port), de son paysage, valent n&#8217;importe quel grand narrateur de villes et de m\u00e9t\u00e9orologie (Georges Simenon, par exemple).<\/p>\n<p>N&#8217;-a-t-on pas voulu, en ne reconnaissant pas le romancier, lui faire payer de mettre le doigt l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a fait mal ? Comme si nous avions quelque peine \u00e0 reconna\u00eetre que, nous aussi, nous sommes &#8220;embarqu\u00e9s&#8221;. Ecriture et lecture sont les deux mamelles d&#8217;un homme qui a d\u00e9couvert Faulkner et a su retenir la le\u00e7on : voyez la technique du Sursis qui tente de m\u00ealer des situations existant simultan\u00e9ment mais pas dans le m\u00eame espace. Contrairement \u00e0 un certain Aragon, Aur\u00e9lien entre autres, Sartre n&#8217;est pas un romancier du XIXe si\u00e8cle. Il ne narre pas, ne raconte pas une histoire, le pr\u00e9facier de Portrait d&#8217;un inconnu de Nathalie Sarraute sachant bien cette forme \u00e9cul\u00e9e. Qu&#8217;on y soit revenu aujourd&#8217;hui ne prouve rien, sinon une regression. La r\u00e9putation de l&#8217;auteur a \u00e9t\u00e9 b\u00e2tie sur deux textes chocs : la Naus\u00e9e et le recueil de nouvelles le Mur. Certains n&#8217;ont pas voulu consid\u00e9rer les \u00e9volutions, la progression qu&#8217;on pouvait se faire de l&#8217;id\u00e9e de lire, de l&#8217;acte d&#8217;\u00e9crire. Exit donc Baudelaire, Saint Genet, com\u00e9dien et martyr et le monumental l&#8217;Idiot de la famille qui lui a pris douze ans de sa vie. Le th\u00e9\u00e2tre est peut-\u00eatre moins mal estim\u00e9. L&#8217;an dernier encore tournait en province le montage parisien des Mains sales, avec Jean-Pierre Kalfon. On a aussi remont\u00e9 r\u00e9cemment Huis clos. Pourtant, hormis Le Diable et le Bon dieu, cette fresque gigantesque, on ne peut pas dire que Sartre s&#8217;y affiche aussi moderne qu&#8217;il peut l&#8217;\u00eatre dans le roman. Il recourt trop fr\u00e9quemment au flash-back, cette technique fort peu th\u00e9\u00e2trale (l&#8217;Engrenage, les Mains sales&#8230;). Ses amis justifient ainsi ses pi\u00e8ces : &#8220;Quand il avait besoin d&#8217;argent, il \u00e9crivait une pi\u00e8ce. Pour le Diable et le Bon dieu, les r\u00e9p\u00e9titions ont commenc\u00e9 avant que l&#8217;\u00e9criture n&#8217;en soit termin\u00e9e. Mais on savait que, avec Sartre, on ne courait aucun risque.&#8221; A sa d\u00e9charge, disons aussi que le th\u00e9\u00e2tre a mis du temps pour \u00e9voluer, comparativement au roman. Il a fallu attendre les th\u00e9\u00e2tres de p\u00e9riph\u00e9rie et des auteurs notables (Bourdet, Kolt\u00e8s, Lavaudant et consorts) pour sortir d&#8217;un certain ronronnement.<\/p>\n<p>Derni\u00e8re explication : c&#8217;est la m\u00e9taphysique qui le requiert et le th\u00e9\u00e2tre ne s&#8217;y pr\u00eate pas. L\u00e0, il faut du vivant, de l&#8217;action, de l&#8217;imm\u00e9diat. &#8220;Les inqui\u00e9tudes de l&#8217;enfance sont m\u00e9taphysiques&#8221; \u00e9crit-il dans les Mots. Et c&#8217;est son objet fondamental. La m\u00e9taphysique, et aussi l&#8217;enfance par cons\u00e9quent. Le Mathieu de l&#8217;Age de raison court apr\u00e8s son autonomie, sur laquelle se conclut le premier pas de la trilogie : &#8220;C&#8217;est vrai, c&#8217;est tout de m\u00eame vrai : j&#8217;ai l&#8217;\u00e2ge de raison.&#8221; Cette rupture avec l&#8217;enfance, qu&#8217;un Raymond Queneau dira n&#8217;avoir jamais ressentie, Sartre la traque. C&#8217;est qu&#8217;il lui faut sortir des jupes de sa m\u00e8re, dans lesquelles il s&#8217;est trop longtemps enferr\u00e9, faute d&#8217;un p\u00e8re, trop t\u00f4t disparu. Adulte, il vivra un temps avec elle au 42 de la rue Bonaparte \u00e0 Paris, juste devant l&#8217;\u00e9glise de Saint-Germain-des-Pr\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude sur la Naus\u00e9e, Genevi\u00e8ve Idt note qu&#8217;il faut aussi prendre ce roman pour une pochade de lyc\u00e9en. Comme si se r\u00e9veillaient en son auteur, les farces au temps de Normale sup&#8217;. A ne retenir que les adjectifs &#8220;visqueux&#8221;, &#8220;glaireux&#8221; qui ont tant choqu\u00e9 les bonnes \u00e2mes, on finit par oublier le formidable humour d&#8217;un homme marqu\u00e9 par la contingence, contingence h\u00e9ro\u00efne de la Naus\u00e9e ou de cette nouvelle, le Mur, mise en sc\u00e8ne au cin\u00e9ma par Serge Roullet et sortie en 1967. De son grand-p\u00e8re, il disait qu&#8217;il \u00e9tait un bouffon de son esp\u00e8ce. C&#8217;est tout dire et on se demande bien o\u00f9 certains sont all\u00e9s chercher des maux de t\u00eate. Pas chez le litt\u00e9rateur en tout cas, non plus que chez le philosophe, lequel sait aussi \u00e9crire.Comment s&#8217;en \u00e9tonner ? &#8220;Je suis n\u00e9 de l&#8217;\u00e9criture&#8221;, constate-t-il dans les Mots. Ce n&#8217;est pas un hasard si ce livre autobiographique ne comporte que deux chapitres, intitul\u00e9s &#8220;Lire&#8221; et &#8220;Ecrire&#8221;. La vie de Sartre s&#8217;y r\u00e9sume. Dans ces conditions, il aurait fallu une mal\u00e9diction bien rare pour qu&#8217;il &#8220;n&#8217;ait pas de style&#8221;.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, \u00e9videmment, c&#8217;est tout le contraire. M\u00eame ses essais sont empreints de cette \u00e9criture si particuli\u00e8re, cette m\u00e9trique qui leur donne l&#8217;apparence de textes authentiques, c&#8217;est-\u00e0-dire qui valent par leur \u00e9criture m\u00eame. Un R\u00e9gis Debray saura s&#8217;en souvenir, notamment dans ses Rendez-vous manqu\u00e9s, \u00e9crits en hommage \u00e0 Pierre Goldmann. L&#8217;\u00e9criture est la plaque tournante d&#8217;une existence autant que d&#8217;une oeuvre : &#8220;L&#8217;\u00e9crivain \u00ab engag\u00e9\u00bb sait que la parole est action : il sait que d\u00e9voiler c&#8217;est changer et qu&#8217;on ne peut d\u00e9voiler qu&#8217;en projetant de changer.&#8221; Voil\u00e0 qui nous incite \u00e0 red\u00e9finir la fameuse question de l&#8217;engagement, objet de tant de contresens. Ceux-ci l&#8217;ont f\u00e2ch\u00e9, comme le montre son d\u00e9but de Qu&#8217;est-ce que la litt\u00e9rature : &#8220;Si vous voulez vous engager, \u00e9crit un jeune imb\u00e9cile, qu&#8217;attendez-vous pour vous inscrire au PC ?&#8221; Il est irrit\u00e9 parce que l\u00e0 n&#8217;est pas le probl\u00e8me. Risquons une autre raison : il sait qu&#8217;il a pu, dans sa vie, passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;Histoire. Il ne veut pas qu&#8217;on l&#8217;y reprenne. Mais ce n&#8217;est pas une raison suffisante pour asservir la litt\u00e9rature \u00e0 une \u00e9tiquette politique, quelle qu&#8217;elle soit. Voyez-le vanter la po\u00e9sie, qui s&#8217;affranchit plus facilement que la prose des r\u00e9alit\u00e9s : &#8220;La prose est utilitaire par essence&#8221; ass\u00e8ne-t-il.<\/p>\n<p>Avant beaucoup d&#8217;autres, il sait que le langage est un instrument, une esp\u00e8ce d&#8217;outil : &#8220;L&#8217;\u00e9crivain a choisi de d\u00e9voiler le monde et singuli\u00e8rement l&#8217;homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent en face de l&#8217;objet ainsi mis \u00e0 nu leur enti\u00e8re responsabilit\u00e9.&#8221; Position inconfortable que celle \u00e0 laquelle il nous invite finalement, sans doute cause de la haine qu&#8217;il peut encore susciter. Que l&#8217;homme reconnaisse sa libert\u00e9 (individuelle, pourrions-nous ajouter de fa\u00e7on redondante), quelle exigence intol\u00e9rable ! Comme si l&#8217;on ne pouvait plus vivre dans l&#8217;illusion ! Et il insiste : &#8220;Une issue, \u00e7a s&#8217;invente. Et chacun, en inventant sa propre issue, s&#8217;invente soi-m\u00eame. L&#8217;homme est \u00e0 inventer chaque jour.&#8221; Adeptes du sommeil, dogmatique ou non, s&#8217;abstenir. On peut justifier maintenant pourquoi Sartre a pass\u00e9 douze ans de sa vie sur Flaubert afin d&#8217;\u00e9crire l&#8217;Idiot de la famille. Il souhaitait faire ce qui n&#8217;avait pas \u00e9t\u00e9 possible avec Genet ou Baudelaire, dont les objets \u00e9taient diff\u00e9rents : circonscrire un individu et reconstituer le syst\u00e8me qui l&#8217;a fait tel, en fonction de ses choix, de sa vie, de l&#8217;Histoire ainsi que de la fa\u00e7on dont il s&#8217;est situ\u00e9 face \u00e0 elle. Mais, \u00e0 l&#8217;heure o\u00f9 les enseignants disent ne m\u00eame plus pouvoir \u00e9tudier en classe Madame Bovary, qui l&#8217;Idiot de la famille et ses milliers de pages int\u00e9resse-t-il ? Et dire que la c\u00e9cit\u00e9 et la mauvaise sant\u00e9 ont emp\u00each\u00e9 Sartre de terminer cet ouvrage, qui devait compter un quatri\u00e8me et un cinqui\u00e8me volumes ! Significativement et conform\u00e9ment \u00e0 l&#8217;ouverture \u00e0 la modernit\u00e9 qui caract\u00e9risait son auteur, cette totalit\u00e9 tentait d&#8217;utiliser parfois des savoirs contemporains, le structuralisme par exemple. Mais Sartre s&#8217;est dit d\u00e9\u00e7u de ses r\u00e9sultats. Il n&#8217;emp\u00eache : c&#8217;est une entreprise qui n&#8217;a jamais eu d&#8217;exemple et qui n&#8217;aura peut-\u00eatre jamais d&#8217;imitateur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Voir aussi <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1903","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1903","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1903"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1903\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1903"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1903"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1903"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}