{"id":1902,"date":"2000-04-01T00:00:00","date_gmt":"2000-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-monument-au-jour-le-jour1902\/"},"modified":"2000-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-03-31T22:00:00","slug":"le-monument-au-jour-le-jour1902","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1902","title":{"rendered":"Le monument au jour le jour"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Georges Michel <\/p>\n<p>Voir aussi L&#8217;horloger du 26, rue de BellevilleComment se fait-il qu&#8217;un horloger de la rue de Belleville ait pu rencontrer Sartre ?<\/p>\n<p><strong> Georges Michel : <\/strong> J&#8217;avais une amie qui savait que j&#8217;\u00e9crivais et que j&#8217;avais lu tout Sartre. A mes yeux, c&#8217;\u00e9tait un personnage inaccessible. Cette amie a eu l&#8217;audace que moi je n&#8217;avais pas d&#8217;aller dire \u00e0 Sartre qu&#8217;un horloger autodidacte \u00e9crivait depuis dix ans sans rien avoir donn\u00e9 \u00e0 lire \u00e0 personne. Curieux comme il \u00e9tait, Sartre m&#8217;a envoy\u00e9 un mot tr\u00e8s bref pour me demander de lui montrer ce que j&#8217;avais \u00e9crit.<\/p>\n<p>Pourquoi aviez-vous lu Sartre \u00e0 ce point ?<\/p>\n<p><strong> Georges Michel : <\/strong> Je suis issu d&#8217;une famille o\u00f9 il n&#8217;y avait pas un seul intellectuel. Mon grand-p\u00e8re m&#8217;avait appris l&#8217;horlogerie et je suis venu \u00e0 la lecture tr\u00e8s, tr\u00e8s tard (vers 22 ans) et de mani\u00e8re anarchique. J&#8217;ai commenc\u00e9 par Rousseau, Flaubert, puis Voltaire&#8230; J&#8217;\u00e9tais attir\u00e9 par la litt\u00e9rature r\u00e9aliste et noire. J&#8217;ai lu Sartre par hasard alors que je n&#8217;avais pas le bagage pour lire l&#8217;Etre et le N\u00e9ant. Pour ce faire, j&#8217;ai achet\u00e9 des dictionnaires d&#8217;allemand et de latin. La Naus\u00e9e, qui m&#8217;\u00e9tait accessible, a \u00e9t\u00e9 une d\u00e9couverte pour moi. Quand j&#8217;ai rencontr\u00e9 l&#8217;homme, j&#8217;avais tout lu et je peux dire que je le connaissais bien. Je voulais voir si ses textes \u00e9taient \u00e0 l&#8217;image de ce qu&#8217;il avait \u00e9crit. C&#8217;est ce qui m&#8217;a motiv\u00e9.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas banal d&#8217;avoir Sartre comme premi\u00e8re rencontre d&#8217;\u00e9crivain !<\/p>\n<p><strong> Georges Michel : <\/strong> Il ne m&#8217;a pas fait venir avant d&#8217;avoir lu quelque chose et il m&#8217;a mis tout de suite \u00e0 l&#8217;aise. Il m&#8217;a parl\u00e9 de ce qu&#8217;il trouvait bien ou pas bien dans une pi\u00e8ce que je lui avais fait lire. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 surpris par le personnage lors de notre premi\u00e8re rencontre, au 42 rue Bonaparte, o\u00f9 il vivait avec sa m\u00e8re. Il \u00e9tait dans son vieux fauteuil en cuir au milieu d&#8217;un &#8220;bordel&#8221; indescriptible. Sur son bureau, sur les chaises, partout il y avait des manuscrits et des livres. Cela m&#8217;a d&#8217;autant plus frapp\u00e9 que je ne connaissais pas le milieu. Ce qui m&#8217;a aussi frapp\u00e9 est sa capacit\u00e9 d&#8217;\u00e9coute. Cela ne m&#8217;\u00e9tait pratiquement jamais arriv\u00e9. Je n&#8217;\u00e9tais qu&#8217;un petit horloger et il s&#8217;int\u00e9ressait \u00e0 moi comme si j&#8217;avais pondu 12 livres. Je crois que ce qui l&#8217;a int\u00e9ress\u00e9 et amus\u00e9 est que j&#8217;\u00e9crivais depuis dix ans sans avoir jamais rien donn\u00e9 \u00e0 lire. Il faut le dire, puisque je ne me fais pas d&#8217;illusions : sans Sartre, mes pi\u00e8ces n&#8217;auraient pas \u00e9t\u00e9 mont\u00e9es. Ni les Jouets, ni la Promenade du dimanche, ni l&#8217;Agression. Mon langage &#8220;plus que vert&#8221; d\u00e9plaisait et faisait peur. La d\u00e9cr\u00e9pitude litt\u00e9raire et th\u00e9\u00e2trale s&#8217;est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e ces derni\u00e8res ann\u00e9es, mais ce n&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pas brillant.<\/p>\n<p>Comment Sartre \u00e9tait-il ?<\/p>\n<p><strong> Georges Michel : <\/strong> Tr\u00e8s chaleureux et g\u00e9n\u00e9reux. Quand j&#8217;entends dire que Sartre n&#8217;\u00e9tait pas g\u00e9n\u00e9reux, j&#8217;ai les cheveux qui se l\u00e8vent sur la t\u00eate. Quand on arrivait chez lui, quoi qu&#8217;il \u00e9crive, il posait la plume \u00e0 l&#8217;instant et il \u00e9tait \u00e0 1000 % avec vous, avec son intelligence pour dire ce qui lui plaisait ou lui d\u00e9plaisait. C&#8217;\u00e9tait assez unique, d&#8217;autant qu&#8217;il pesait ses mots, pour ne pas faire mal. Un brave type, quoi !<\/p>\n<p>On fait beaucoup de reproches \u00e0 ce &#8220;brave type&#8221; aujourd&#8217;hui, notamment politiques. Quel est votre regard ?<\/p>\n<p><strong> Georges Michel : <\/strong> Dans Mes ann\u00e9es Sartre, j&#8217;ai \u00e9crit qu&#8217;il \u00e9tait indiff\u00e9rent \u00e0 tout. Cela pouvait g\u00eaner. J&#8217;ai mang\u00e9 avec Simone de Beauvoir et lui ai demand\u00e9 si cela la g\u00eanait que j&#8217;aie \u00e9crit cela. Elle m&#8217;a dit non, vous avez enti\u00e8rement raison. C&#8217;est vrai qu&#8217;il n&#8217;y avait que l&#8217;\u00e9criture qui comptait. C&#8217;est la seule chose qui importait pour lui : \u00e9crire, \u00e9crire. C&#8217;\u00e9tait un malade de l&#8217;\u00e9criture. Il n&#8217;a pas travaill\u00e9 pour rien pendant douze ans \u00e0 l&#8217;Idiot de la famille, \u00e0 mes yeux son plus grand livre. Je serais d&#8217;ailleurs curieux de savoir le nombre de personnes qui ont lu ce monument. Il a voulu, avec ce travail sur Flaubert, s&#8217;appuyer sur tous les savoirs scientifiques, faire, comme il dit, une &#8220;anthropologie synth\u00e9tique&#8221;. S&#8217;agissant de politique, il faut remonter loin pour comprendre : quand il a obtenu une bourse pour aller \u00e0 Berlin, en 1934, Hitler \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 au pouvoir. Je peux me tromper, mais je ne crois pas qu&#8217;il ait \u00e9crit le moindre mot l\u00e0-dessus. Il lisait Husserl et Heidegger. Il s&#8217;est mis \u00e0 la politique tardivement. Et s&#8217;il s&#8217;est plac\u00e9 \u00e0 la disposition des maos, c&#8217;est peut-\u00eatre parce qu&#8217;il avait eu le sentiment d&#8217;avoir manqu\u00e9 un train \u00e0 Berlin. Il restait cependant totalement ext\u00e9rieur. Il l&#8217;a dit, d&#8217;ailleurs. Il n&#8217;adh\u00e9rait pas \u00e0 leur id\u00e9ologie.<\/p>\n<p>Les maos n&#8217;ont-ils pas \u00e9t\u00e9 durs avec Sartre dont la sant\u00e9 \u00e9tait fragile ?<\/p>\n<p><strong> Georges Michel : <\/strong> Ce qui m&#8217;a fait mal, c&#8217;est l&#8217;histoire du tonneau. Il \u00e9tait &#8220;\u00e0 disposition&#8221; des maos, comme il le disait lui-m\u00eame. C&#8217;est-\u00e0-dire que, tout ce que proposaient les maos, il le faisait. J&#8217;ai emmen\u00e9 Sartre \u00e0 Boulogne-Billancourt et nous nous sommes arr\u00eat\u00e9s dans un bistrot. Nous avons discut\u00e9 avec quelques maos qui voulaient le faire entrer dans l&#8217;usine Renault. Moi, j&#8217;ai bagarr\u00e9 pour qu&#8217;il n&#8217;y aille pas. Je consid\u00e9rais que ce n&#8217;est pas en violant les gens qu&#8217;on peut les convaincre. La CGT, dont nous ne savions pas comment elle avait appris que Sartre allait venir, avait fait fermer les portes principales de l&#8217;usine pour qu&#8217;il n&#8217;entre pas. Sur une placette, \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur, j&#8217;ai soulev\u00e9 Sartre, qui souffrait terriblement de sa jambe, sur le tonneau. Il \u00e9tait plus petit sur son tonneau qu&#8217;\u00e0 pied dans la rue. Ce qui m&#8217;a apitoy\u00e9, c&#8217;\u00e9taient ses chaussures a\u00e9r\u00e9es alors qu&#8217;il faisait un jour d&#8217;automne quelque peu frisquet. Moi, bien s\u00fbr, j&#8217;y allais parce que c&#8217;\u00e9tait lui. Pas pour les maos. Je trouvais tr\u00e8s &#8220;d\u00e9gueulasse&#8221; qu&#8217;ils se servent de ce type tr\u00e8s diminu\u00e9, dont je voyais qu&#8217;il souffrait alors qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait pas douillet pour deux ronds.<\/p>\n<p>A quoi sa mauvaise sant\u00e9 tenait-elle ?<\/p>\n<p><strong> Georges Michel : <\/strong> C&#8217;\u00e9tait li\u00e9 \u00e0 la corydrane, qu&#8217;il prenait pour \u00e9crire ses &#8220;pensums&#8221; (Critique de la raison dialectique ou l&#8217;Idiot de la famille), au fait qu&#8217;il buvait, qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait pas sportif, qu&#8217;il restait des heures assis. Il prenait des cachets pour dormir et de la corydrane pour se r\u00e9veiller. Quand il se relisait, ce n&#8217;\u00e9tait pas toujours \u00e7a. Mais quand il \u00e9crivait des romans, il ne prenait pas de corydrane.<\/p>\n<p>Comment se fait-il qu&#8217;il ait pu \u00eatre &#8220;compagnon de route&#8221; du Parti communiste alors qu&#8217;il avait longtemps \u00e9t\u00e9 anticommuniste auparavant ?<\/p>\n<p><strong> Georges Michel : <\/strong> Je comprends d&#8217;autant mieux sa position que, moi, j&#8217;ai adh\u00e9r\u00e9 au Parti communiste en 1958 quand de Gaulle a fait son petit discours place de la R\u00e9publique. Je me suis dit que je ne voulais pas manifester tout seul. A l&#8217;\u00e9poque, les communistes \u00e9taient en pointe. Il n&#8217;y avait aucune autre possibilit\u00e9 que d&#8217;\u00eatre avec les communistes. Ils d\u00e9fendaient ce qu&#8217;on pensait possible de r\u00e9aliser : un changement de soci\u00e9t\u00e9. On ne comptait pas sur l&#8217;Am\u00e9rique pour cela. Nous \u00e9tions nombreux \u00e0 penser ainsi.<\/p>\n<p>S&#8217;il d\u00e9range toujours autant, n&#8217;est-ce pas parce qu&#8217;il met l&#8217;accent sur la responsabilit\u00e9 de tout individu et l&#8217;angoisse qui en r\u00e9sulte ?<\/p>\n<p><strong> Georges Michel : <\/strong> Cette simple phrase : l&#8217;existence pr\u00e9c\u00e8de l&#8217;essence&#8230; Il a pass\u00e9 sa vie \u00e0 la mettre en pratique. Cela voulait dire quelque chose \u00e0 un moment o\u00f9 personne ne mettait en doute la th\u00e9orie religieuse. La base de la libert\u00e9, chez Sartre, c&#8217;est qu&#8217;on a \u00e0 se faire. L&#8217;homme n&#8217;est pas ce qu&#8217;il est, mais ce qu&#8217;il fait avec ce qu&#8217;on a fait de lui (il le dit mieux que moi). Dans tout ce qu&#8217;il \u00e9crit, on retrouve cela. On peut dire que c&#8217;est une philosophie optimiste. Il se disait lui-m\u00eame optimiste, ce que je ne crois pas. Quand il disait &#8220;Il ne faut pas d\u00e9sesp\u00e9rer Billancourt&#8221;&#8230; Aujourd&#8217;hui, Billancourt est plus que d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 !<\/p>\n<p>Cet homme n&#8217;est-il pas en fin de compte une \u00e9nigme ?<\/p>\n<p><strong> Georges Michel : <\/strong> Oui et non. Quand on conna\u00eet son enfance&#8230; Il s&#8217;est livr\u00e9, s&#8217;est donn\u00e9 \u00e0 la litt\u00e9rature. C&#8217;est rarissime. On se trompe quand on dit que Sartre avait une litt\u00e9rature &#8220;engag\u00e9e&#8221;. Pour lui, &#8220;engag\u00e9&#8221;, cela veut dire qu&#8217;un \u00e9crivain doit se donner enti\u00e8rement \u00e0 la litt\u00e9rature. Ou ce n&#8217;est pas un \u00e9crivain. Ce qui \u00e9tait capital pour lui : un projet. A peine avait-il termin\u00e9 une oeuvre qu&#8217;il pensait \u00e0 la suivante. Sartre est un projet. N&#8217;oublions pas le principal : sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. En mati\u00e8re financi\u00e8re, c&#8217;est un cas unique. N&#8217;importe qui tapait \u00e0 sa porte et lui demandait de l&#8217;argent, il donnait. Au restaurant, il laissait d&#8217;\u00e9normes pourboires. Et il est mort pratiquement sans argent : quand il a eu son attaque, son t\u00e9l\u00e9phone \u00e9tait coup\u00e9. n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Georges Michel <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1902","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1902","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1902"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1902\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1902"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1902"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1902"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}