{"id":1901,"date":"2000-04-01T00:00:00","date_gmt":"2000-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/sartre-et-le-pcf-une-pensee1901\/"},"modified":"2000-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-03-31T22:00:00","slug":"sartre-et-le-pcf-une-pensee1901","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1901","title":{"rendered":"Sartre et le PCF : une pens\u00e9e r\u00e9fractaire \u00e0 tout bilan"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Peut-on, \u00e0 notre \u00e9poque encore, pr\u00e9f\u00e9rer &#8220;avoir eu tort avec Sartre qu&#8217;avoir eu raison avec Raymond Aron&#8221; ? Ce n&#8217;est pas dans ces termes dat\u00e9s et un peu galvaud\u00e9s qu&#8217;il convient, \u00e0 mon sens, de repenser l&#8217;histoire des rapports entre Jean-Paul Sartre et le Parti communiste fran\u00e7ais. Bien souvent ceux-ci ont vari\u00e9 et bien fou serait celui qui choisirait les p\u00e9riodes dites de &#8220;compagnonnage&#8221; contre les moments d&#8217;affrontements, ou vice versa. Les unes et les autres rel\u00e8vent, pour Jean-Paul Sartre, d&#8217;un m\u00eame parti-pris philosophique qui pourrait s&#8217;\u00e9noncer ainsi : quels que soient les d\u00e9terminismes qui s&#8217;exercent sur un homme, celui-ci ou celle-ci n&#8217;en est pas moins essentiellement LIBRE. Il est responsable de ce qu&#8217;il est. Le &#8220;Je&#8221; ne saura qu&#8217;\u00e0 la fin de son existence la &#8220;personne essentielle&#8221; qu&#8217;il a \u00e9t\u00e9. <\/p>\n<p>C&#8217;est au lendemain de la Lib\u00e9ration que la relation entre l&#8217;intellectuel dont la renomm\u00e9e est d\u00e9j\u00e0 immense et le PCF devient de notori\u00e9t\u00e9 publique. Cela ne signifie aucunement qu&#8217;elle n&#8217;ait pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par quelques flirts et, bien s\u00fbr, quelques brouilles. Mais, du c\u00f4t\u00e9 politique, tout commence par l&#8217;agacement qu&#8217;\u00e9prouvent certains dirigeants du PCF face \u00e0 la s\u00e9duction croissante exerc\u00e9e sur une partie de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, au lendemain de la Lib\u00e9ration, par l&#8217;Existentialisme qu&#8217;ils consid\u00e8rent comme &#8220;une Mode&#8221;. En septembre 1947, le philosophe communiste Jean Kanapa publie un pamphlet intitul\u00e9 &#8220;L&#8217;existentialisme n&#8217;est pas un humanisme&#8221; (1). Il y estime que &#8220;l&#8217;existentialisme tient le haut du pav\u00e9 philosophique sur le trottoir de la bourgeoisie&#8221;, qu&#8217;il &#8220;joue \u00e0 la politique&#8221; et qu&#8217;il &#8220;critique sauvagement le marxisme&#8221;. Il assimile sa d\u00e9marche \u00e0 la &#8220;d\u00e9mystification&#8221; op\u00e9r\u00e9e, vingt ans plus t\u00f4t, par un autre philosophe communiste, Georges Politzer, sur &#8220;le bergsonisme&#8221; qu&#8217;il d\u00e9signe en 1929 comme la &#8220;fin d&#8217;une parade philosophique&#8221; (2). Selon Jean Kanapa, l&#8217;imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre est marqu\u00e9 par une sorte d&#8217;\u00e9mulation. Tout le monde se pr\u00e9tend plus marxiste que les communistes et chacun se r\u00e9clame de l&#8217;humanisme. Or, \u00e9crit-il, &#8220;dans le flirt marxiste, Sartre s&#8217;\u00e9tait engag\u00e9 un peu \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re&#8221;. L&#8217;\u00e9quipe de la revue les Temps modernes rectifie le tir.<\/p>\n<p>Leur lecture de Marx les a convaincus d&#8217;\u00eatre &#8220;marxistes et humanistes, comme tout un chacun exception faite des communistes&#8221; (page 14) : &#8220;Le sartrien est-il simplement un petit animal d\u00e9j\u00e0 d\u00e9mod\u00e9, rageur mais inoffensif, tapageur mais vain, ou m\u00e9rite-t-il qu&#8217;on le rappelle \u00e0 la d\u00e9cence politique ?&#8221; (page 51). La violence du ton employ\u00e9 par Jean Kanapa peut s&#8217;expliquer dans le contexte des d\u00e9bats d&#8217;une \u00e9poque o\u00f9 le recours \u00e0 l&#8217;insulte tient lieu d&#8217;argumentation, et surtout par rapport au fait que c&#8217;est \u00e0 la filiation m\u00eame des communistes fran\u00e7ais que Sartre s&#8217;en prend en leur d\u00e9niant le titre de &#8220;marxistes&#8221;. Sept ans plus tard, revenant dans le centi\u00e8me num\u00e9ro de sa revue les Temps modernes sur ce qu&#8217;il appelle &#8220;l&#8217;op\u00e9ration \u00abKanapa&#8221;&#8221; (3), il note la coexistence de diff\u00e9rents points de vue sur le rapport entre les intellectuels et le communisme : &#8220;Raymond Aron dit que les intellectuels sont fascin\u00e9s par le communisme, Mascolo [NDLR : alors compagnon de Marguerite Duras] dit qu&#8217;il n&#8217;y a pas d&#8217;intellectuel communiste possible, mais qu&#8217;il n&#8217;y a pas non plus d&#8217;intellectuel non communiste possible. Ils ne sont d&#8217;accord que sur un point : il faut \u00e9loigner les intellectuels du communisme (s&#8217;il faut les en \u00e9loigner, c&#8217;est donc qu&#8217;ils sont actuellement et effectivement attir\u00e9s&#8230; Dont acte)&#8230; Mascolo, ajoute-t-il, a r\u00e9invent\u00e9 un marxisme \u00e0 l&#8217;usage des bourgeois, tout entier r\u00e9duit \u00e0 une th\u00e9orie des besoins, et dont une des cons\u00e9quences est que les intellectuels doivent \u00e9clairer et guider le mouvement ouvrier&#8221;. &#8220;Vieille histoire&#8221;, s&#8217;\u00e9crie Sartre. Annie Besse lui r\u00e9pond dans le num\u00e9ro 52 de la Nouvelle Critique : &#8220;Outre leurs responsabilit\u00e9s proprement politiques&#8230;, les intellectuels communistes sont invit\u00e9s \u00e0 tenir le front qui leur est plus particuli\u00e8rement r\u00e9serv\u00e9 : celui de la pens\u00e9e, de la science et de la culture.&#8221; Jean-Paul Sartre d\u00e9nonce l&#8217;amalgame en ces termes : &#8220;Vous pensez que l&#8217;intellectuel honn\u00eate et timide qui veut rallier votre parti a lu Marx ; il a donc appris que la bourgeoisie n&#8217;est pas tout d&#8217;une pi\u00e8ce, qu&#8217;elle comprend des milieux fort diff\u00e9rents et que l&#8217;on y trouve de violents antagonismes, des conflits d&#8217;int\u00e9r\u00eat et, par voie de cons\u00e9quence, des mani\u00e8res diff\u00e9rentes de penser&#8221; (Situations VII, page 100). Doit-on parler ici, pour ce qui concerne le PCF, &#8220;d&#8217;occasion manqu\u00e9e&#8221; ? (4) Toujours est-il que Jean-Paul Sartre ajoute : &#8220;Nous ne songeons pas plus \u00e0 entrer au PC que vous ne songez \u00e0 nous y recevoir.&#8221;<\/p>\n<p>Il avait n\u00e9anmoins publi\u00e9, entre juillet 1952 et avril 1954, dans les Temps modernes, trois volumineux articles r\u00e9unis plus tard en 300 pages denses et sans haine pour le PCF, dans Situations VI, sous le titre &#8220;Les communistes et la paix&#8221;. Il y brocarde essentiellement ceux qui attribuent au PCF mille d\u00e9fauts d\u00e8s lors qu&#8217;ils n&#8217;en sont plus. En fait, d\u00e8s cette \u00e9poque, on peut se demander si Sartre, dans son rapport au communisme, ne cherche pas surtout une raison de &#8220;penser contre lui-m\u00eame&#8221;. D\u00e8s 1952, il avait assist\u00e9 au Congr\u00e8s mondial de la paix \u00e0 Vienne. Il n&#8217;ignorait rien des proc\u00e8s de Moscou. Cela ne l&#8217;emp\u00eacha pas de si\u00e9ger \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;un certain Fadeev qui l&#8217;avait trait\u00e9, quelques mois auparavant, de &#8220;hy\u00e8ne dactylographe&#8221;. Devant l&#8217;accusation d&#8217;anticommunisme, prof\u00e9r\u00e9e contre la repr\u00e9sentation \u00e0 Vienne de sa pi\u00e8ce les Mains sales, cr\u00e9\u00e9e en 1948, il propose, dans le m\u00eame temps, que celle-ci ne soit plus &#8220;mise en sc\u00e8ne sans autorisation expresse du parti communiste du pays concern\u00e9&#8221; (5). Comment le p\u00e8re de l&#8217;existentialisme a-t-il pu transformer, en quatre ans, en un br\u00fblot pro-communiste ce qui \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 l&#8217;origine comme une oeuvre anticommuniste ? Paradoxal ? Pas tant que cela, si l&#8217;on replace les &#8220;situations&#8221; dans leur contexte.<\/p>\n<p>Sartre ne cherche pas \u00e0 exprimer une pens\u00e9e \u00e9quilibr\u00e9e. Il n&#8217;a pas pour but de provoquer le consensus. Bien au contraire. Il trouve, en 1953, des mots inoubliables pour stigmatiser l&#8217;ex\u00e9cution de Ethel et Julius Rosenberg : il fait du &#8220;mode de vie am\u00e9ricain&#8221; un &#8220;mode de mort&#8221; (&#8220;American way of Death&#8221;).<\/p>\n<p>Les louanges excessives qu&#8217;il adresse \u00e0 l&#8217;Union sovi\u00e9tique apr\u00e8s y avoir \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 en 1954 : il va m\u00eame jusqu&#8217;\u00e0 affirmer que &#8220;la libert\u00e9 de critique est totale en URSS&#8221; : seront consid\u00e9r\u00e9es par lui, vingt ans plus tard, comme un gentil mensonge destin\u00e9 \u00e0 remercier ses h\u00f4tes : &#8220;Quand on vient d&#8217;\u00eatre invit\u00e9 par des gens, on ne peut pas verser de la merde sur eux \u00e0 peine rentr\u00e9 chez soi&#8221; (6). Remarquons encore que, s&#8217;il y a eu un intellectuel chez qui le rapport Khrouchtchev n&#8217;a pas sembl\u00e9 provoquer quelque indignation que ce soit, c&#8217;est bien Jean-Paul Sartre qui parlera \u00e0 ce propos de la &#8220;franchise folle&#8221; de Khrouchtchev, compte tenu du niveau culturel de la population : &#8220;le r\u00e9sultat de cette affaire, d\u00e9clare-t-il \u00e0 l&#8217;Express du 9 novembre 1956, aura \u00e9t\u00e9 de d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9 pour des masses qui n&#8217;\u00e9taient pas pr\u00eates \u00e0 la recevoir&#8221;. A propos de l&#8217;intervention russe en Hongrie, il r\u00e9pondra plus tard \u00e0 Michel-Antoine Burnier que &#8220;le choc Budapest&#8221; n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 pour lui &#8220;l&#8217;occasion de manifester une rupture avec les communistes&#8221; (7). Il se pose m\u00eame la question de savoir si &#8220;l&#8217;immaturit\u00e9 du peuple hongrois&#8221; ne l&#8217;a pas amen\u00e9 \u00e0 choisir le pire. Cela ne l&#8217;emp\u00eachera pas d&#8217;\u00e9crire en 1970, dans une pr\u00e9face \u00e0 Trois G\u00e9n\u00e9rations d&#8217;Antonin Liehm, \u00e0 propos du syst\u00e8me sovi\u00e9tique qu&#8217;on &#8220;ne r\u00e9parera pas la machine&#8221; et qu'&#8221;il faut que les peuples s&#8217;en emparent et la jettent aux rebuts&#8221;. On ne saurait mieux manifester une lucidit\u00e9 dont les vertus anticipatrices apparaissent r\u00e9trospectivement \u00e9videntes.<\/p>\n<p>A noter encore l&#8217;\u00e9loge fun\u00e8bre de Maurice Thorez : qu&#8217;il a pourtant souvent critiqu\u00e9 dans d&#8217;autres &#8220;situations&#8221; : qu&#8217;il dicte le 12 juillet 1964 depuis Rome. Une fois de plus, l&#8217;\u00e9motion est au poste de commande (8).<\/p>\n<p>Bernard-Henri L\u00e9vy pose, \u00e0 propos de l&#8217;amiti\u00e9 entre Sartre et Castro, la question de savoir si &#8220;ce qui est vrai \u00e0 Paris ne l&#8217;est plus \u00e0 La Havane&#8221;. Faut-il mettre en bilan d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 les &#8220;bont\u00e9s&#8221; qui caract\u00e9risent Sartre &#8220;compagnon de route&#8221; et, de l&#8217;autre, les critiques : parfois cruelles : qu&#8217;il adresse au PCF, notamment \u00e0 propos de sa retenue pendant la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie et de son refus de valider, dans cette situation, le droit \u00e0 la d\u00e9sertion ? Le lecteur aura compris que tel n&#8217;est pas mon point de vue. La diversit\u00e9 des situations dans lesquelles s&#8217;est trouv\u00e9 Jean-Paul Sartre supporte mal d&#8217;\u00eatre globalis\u00e9e. En r\u00e9alit\u00e9, pour lui, la libert\u00e9 n&#8217;a pas \u00e0 \u00eatre syst\u00e9matiquement restreinte avant m\u00eame d&#8217;avoir eu l&#8217;occasion concr\u00e8te de s&#8217;exercer.<\/p>\n<p>Demeure une question, exprim\u00e9e par Jean-Paul Sartre en Sorbonne, le 1er novembre 1946 (9) : &#8220;L&#8217;exercice honn\u00eate du m\u00e9tier litt\u00e9raire&#8221; est-il compatible avec la politique du &#8220;communisme stalinien&#8221; ? La r\u00e9ponse ne fait pas de doute. N&#8217;est-ce pas cette d\u00e9viance par laquelle la cr\u00e9ativit\u00e9 humaine est mise sous le boisseau qui est, pour une part, responsable de ce que Sartre a finalement \u00e9t\u00e9 tenu \u00e0 distance du PCF par le PCF lui-m\u00eame ? L&#8217;exercice de la libert\u00e9 est un risque in\u00e9vitable.<\/p>\n<p>1. Jean Kanapa, l&#8217;Existentialisme n&#8217;est pas un humanisme. Collection Probl\u00e8mes, Editions sociales. Paris, 1947.<\/p>\n<p>2. Georges Politzer, la Fin d&#8217;une parade philosophique : le bergsonisme. Collection Libert\u00e9s nouvelles, Editeur J-J. Pauvert. R\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 1967.<\/p>\n<p>3. Jean-Paul Sartre, Situations VII&#8221;, pages 94 \u00e0 105. Editions Gallimard, Paris 1980.<\/p>\n<p>4. Jacques Chambaz, la Patience de l&#8217;utopie. La civilisation en question. Messidor\/Editions sociales, Paris 1992. Page 147.<\/p>\n<p>5. Cit\u00e9 par Bernard-Henri L\u00e9vy dans le Si\u00e8cle de Sartre. Page 428.<\/p>\n<p>6. Situations X, page 220. Cit\u00e9 par Annie Cohen-Solal dans Sartre, 1905-1980. Editions Gallimard, 1985.<\/p>\n<p>7. Michel-Antoine Burnier, le Testament de Sartre, tome 2. Editions Orban. Paris 1983.<\/p>\n<p>8. L&#8217;Humanit\u00e9, 16 juillet 1964.<\/p>\n<p>9. Jean-Paul Sartre, &#8220;La responsabilit\u00e9 de l&#8217;\u00e9crivain. Conf\u00e9rence prononc\u00e9e en Sorbonne le 1er novembre 1946.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Peut-on, \u00e0 notre \u00e9poque encore, pr\u00e9f\u00e9rer &#8220;avoir eu tort avec Sartre qu&#8217;avoir eu raison avec Raymond Aron&#8221; ? Ce n&#8217;est pas dans ces termes dat\u00e9s et un peu galvaud\u00e9s qu&#8217;il convient, \u00e0 mon sens, de repenser l&#8217;histoire des rapports entre Jean-Paul Sartre et le Parti communiste fran\u00e7ais. Bien souvent ceux-ci ont vari\u00e9 et bien fou serait celui qui choisirait les p\u00e9riodes dites de &#8220;compagnonnage&#8221; contre les moments d&#8217;affrontements, ou vice versa. Les unes et les autres rel\u00e8vent, pour Jean-Paul Sartre, d&#8217;un m\u00eame parti-pris philosophique qui pourrait s&#8217;\u00e9noncer ainsi : quels que soient les d\u00e9terminismes qui s&#8217;exercent sur un homme, celui-ci ou celle-ci n&#8217;en est pas moins essentiellement LIBRE. Il est responsable de ce qu&#8217;il est. 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