{"id":1899,"date":"2000-04-01T00:00:00","date_gmt":"2000-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-invitation-a-se-casser-les-os-de1899\/"},"modified":"2000-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-03-31T22:00:00","slug":"l-invitation-a-se-casser-les-os-de1899","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1899","title":{"rendered":"L&#8217;invitation \u00e0 \u00ab se casser les os de la t\u00eate \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> D&#8217;accord ou pas, agac\u00e9 ou pas, qui peut nier qu&#8217;avec le Si\u00e8cle de Sartre , Bernard-Henry L\u00e9vy offre une oeuvre philosophique authentique, et qui, en tant que telle, m\u00e9rite lecture sinc\u00e8re, r\u00e9flexion critique et discussion de fond ? <\/p>\n<p>Comme \u00e0 l&#8217;accoutum\u00e9, ce livre de Bernard-Henri L\u00e9vy a fait l&#8217;objet d&#8217;un lancement tapageur, sous l&#8217;\u00e9tendard d&#8217;une soi-disant passion de Sartre pour l&#8217;erreur, id\u00e9e que l&#8217;auteur a aussit\u00f4t d\u00e9nonc\u00e9e, et qui effectivement trahit tout l&#8217;esprit de son livre. Un mot g\u00e9n\u00e9ral d&#8217;abord sur ce livre, en guise d&#8217;excuse pr\u00e9alable : on ne rend pas compte en quelques mots de pr\u00e8s de 700 pages de r\u00e9flexion, qui articulent sans esprit de simplification la vie de Sartre et l&#8217;encha\u00eenement de ses oeuvres (peut-on d&#8217;ailleurs les s\u00e9parer si pour lui &#8220;vie et philosophie ne font plus qu&#8217;un&#8221; ?, p.45), les contextes historiques et politiques, ainsi que le r\u00e9seau d&#8217;incroyable densit\u00e9 des auteurs pass\u00e9s ou contemporains que Sartre a d\u00fb assimiler, d\u00e9passer, conserver, pour devenir Sartre. Le choc Husserl bien entendu (cf.p. 154 et sv.), la lecture &#8220;de travers&#8221; de Heidegger (p. 158 et sv.), et les rapports avec tous les \u00e9crivains et philosophes du si\u00e8cle. Mais aussi Hobbes et Descartes, Spinoza et Nietzsche, Marx et, bien s\u00fbr, Hegel (cf. III\u00b0 partie, chap.4). Et ce, du Sartre petit gar\u00e7on qui d\u00e9couvre le regard d&#8217;autrui en m\u00eame temps que sa laideur \u00e0 l&#8217;apprenti philosophe, du prisonnier au Stalag au &#8220;mao&#8221; de la fin, du romancier brillant \u00e0 celui qui d\u00e9cide de tuer en lui la litt\u00e9rature&#8230; L&#8217;amoureux et le penseur, l&#8217;artiste et l&#8217;engag\u00e9, l&#8217;\u00e9crivain adul\u00e9 et celui qu&#8217;on insulte comme personne d&#8217;autre peut-\u00eatre avant lui (cf.p. 49 \u00e0 52 !). Un autre mot g\u00e9n\u00e9ral sur ce livre : le sujet en est aussi Bernard-Henri L\u00e9vy, on s&#8217;en serait dout\u00e9, lequel applique \u00e0 Sartre ce que Sartre fit lui -m\u00eame subir \u00e0 tous les auteurs dont il se nourrissait, \u00e0 l&#8217;instar d&#8217;ailleurs de ce que tous les philosophes depuis Platon durent faire pour &#8220;penser&#8221; : &#8220;piller&#8221;, &#8220;mentir&#8221;, &#8220;inoculer au passage le venin de sa propre pens\u00e9e&#8221; (p.136), pour que vive la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Tel est l&#8217;un des int\u00e9r\u00eats de ce livre : observer le devenir-Sartre, pirate de toutes les oeuvres, les lisant parfois de travers, ne cessant de &#8220;se casser les os de la t\u00eate&#8221; pour chaque fois &#8220;devenir jeune&#8221;. Belles pages sur son rapport \u00e0 Gide en litt\u00e9rature et \u00e0 Bergson en philosophie, auteurs-sources qui furent \u00e0 la fois mati\u00e8re et obstacle, \u00e0 dig\u00e9rer et d\u00e9truire en soi pour enfin devenir soi-m\u00eame, c&#8217;est-\u00e0-dire toujours mouvant, diff\u00e9rant de soi. Artiste donc autant que philosophe, donc guerrier contre ce qui est et contre ce qu&#8217;il est. Sartre fut d&#8217;abord ce refus de l&#8217;identit\u00e9, dans sa vie comme dans son oeuvre, donc un refus d&#8217;isoler le raisonnement du v\u00e9cu, le &#8220;muthos&#8221; du &#8220;logos&#8221;, donc la litt\u00e9rature de la philosophie. Comme aimait \u00e0 le dire Simone de Beauvoir, si certains au XXe si\u00e8cle r\u00eav\u00e8rent d&#8217;\u00eatre Spinoza et d&#8217;autres Stendhal, Sartre fut le seul \u00e0 vouloir \u00eatre les deux (p. 82). Bernard-Henri L\u00e9vy fait l&#8217;\u00e9loge de ces &#8220;romans impr\u00e9gn\u00e9s de philosophie&#8221; et de cette philosophie qui suscita de tels romans, oeuvres qui d\u00e9mentent tout ce que Sartre a pu dire par ailleurs de l&#8217;inertie de la langue. En m\u00eame temps (\u00e9cho de la derni\u00e8re &#8220;rencontre philosophique&#8221; avec Jean Maurel !), cette co-f\u00e9condation de la fiction et de la th\u00e9orie ne fut pas sans rapport avec la volont\u00e9 sartrienne de &#8220;s&#8217;adresser au grand nombre&#8221;. L&#8217;a-t-on autant voulu depuis Diog\u00e8ne et Epicure, Rousseau et Diderot, Schiller et Hugo ? Le refus des syst\u00e8mes est souvent associ\u00e9 \u00e0 la puissance ambigu\u00eb du litt\u00e9raire et \u00e0 l&#8217;adresse au grand nombre.<\/p>\n<p>Tout cela fut, chez Sartre, fond\u00e9 philosophiquement sur un exc\u00e8s du subjectif par rapport \u00e0 l&#8217;Etre, en quoi Bernard-Henri L\u00e9vy per\u00e7oit l&#8217;essence antitotalitaire de la pens\u00e9e sartrienne (et bergsonienne) : l&#8217;humain comme devenir (&#8220;devenir femme&#8221;, &#8220;devenir juif&#8221;, &#8220;devenir devenir&#8221;&#8230; p. 346), la r\u00e9invention de soi, la passion des ruptures, l&#8217;infid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 soi, le privil\u00e8ge de l&#8217;instant sur le pass\u00e9, l&#8217;inconcevable &#8220;identit\u00e9&#8221; humaine, barrage le plus efficace et le plus coh\u00e9rent contre tout racisme et tout antis\u00e9mitisme (cf.p. 396 et sv). Point d'&#8221;humanisme&#8221; sartrien concevable en ce sens, puisque l'&#8221;homme&#8221; est toujours se faisant. En ce sens, c&#8217;est-\u00e0-dire au sens d'&#8221;humanisme th\u00e9orique&#8221;. Est-ce en \u00e9cho \u00e0 son vieux ma\u00eetre Althusser ? Comme lui, Bernard-Henri L\u00e9vy en vient \u00e0 confondre cet anti-&#8220;humanisme th\u00e9orique&#8221; avec un &#8220;anti-humanisme&#8221; th\u00e9orique. Ce que Sartre r\u00e9fute pourtant dans sa conf\u00e9rence &#8220;L&#8217;existentialisme est un humanisme&#8221;, et qui fonde sa condamnation conjointe du stalinisme version &#8220;humaniste&#8221; et de l&#8217;id\u00e9e moderne d&#8217;une &#8220;mort de l&#8217;homme&#8221;, deux d\u00e9marches qui faisaient le jeu des &#8220;salauds&#8221; de l&#8217;\u00e9poque. Sans doute cette approximation n&#8217;est-elle pas sans lien avec l&#8217;un des fils conducteurs du livre, \u00e0 mes yeux l&#8217;un des plus stimulants et des plus discutables \u00e0 la fois.<\/p>\n<p>Pour Bernard-Henri L\u00e9vy, il y a plusieurs Sartre. Devan\u00e7ons une critique qui serait fort injuste : pour lui, il n&#8217;y a pas un &#8220;bon&#8221; et un &#8220;mauvais&#8221; Sartre (p. 459), mais un enchev\u00eatrement, des p\u00e9riodes qui se chevauchent, une aventure de pens\u00e9e authentique, qui suppose que l&#8217;on prenne tous les risques des orages et de la complexit\u00e9, des paris et des contradictions. C&#8217;est la ran\u00e7on du philosophe-artiste-guerrier que fut Sartre, et que Bernard-Henri L\u00e9vy explore de fa\u00e7on passionnante et passionn\u00e9e. Il y aurait tout de m\u00eame plusieurs p\u00e9riodes et, notamment, un &#8220;premier Sartre&#8221;, philosophe du Sujet, pour qui l&#8217;id\u00e9e de &#8220;bonne communaut\u00e9&#8221; ne saurait avoir de sens (p. 322) ; puis, le Sartre prisonnier au Stalag de Tr\u00eaves, boulevers\u00e9 par les conditions humaines de cette collectivit\u00e9 contrainte, qui \u00e9crit pour ses camarades une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre qu&#8217;ils joueront le soir de No\u00ebl 1940 (belle analyse de Bariona, oeuvre \u00e9trange jamais rejou\u00e9e depuis), et en revient transform\u00e9. Bernard-Henri L\u00e9vy cite une foule de t\u00e9moignages convaincants (p. 504-513) : Sartre individualiste, dandy, antihumaniste, est un soir de No\u00ebl devenu amoureux de la foule, militant, bient\u00f4t marxiste, compagnon de route des communistes, totalitaire. Bernard-Henri L\u00e9vy suit ce Sartre, curieux de tout, sauf de ce qu&#8217;on lui raconte en URSS, ou d\u00e9clarant qu'&#8221;un anticommuniste est un chien&#8221;, alors m\u00eame qu&#8217;il prend ses distances avec le PCF.<\/p>\n<p>C&#8217;est sur cette question que Bernard-Henri L\u00e9vy me semble abandonner d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la rigueur qui ressort pourtant de son livre. Questions en vrac : lorsqu&#8217;il est le plus proche du PCF, Sartre a-t-il vraiment abandonn\u00e9 philosophiquement ce qui en fait un antitotalitaire, puisque dans l&#8217;Existentialisme est un humanisme comme dans la Critique de la raison dialectique il s&#8217;oppose frontalement au d\u00e9terminisme stalinien du PCF, pour se trouver alors au coeur de la pens\u00e9e de Marx lui-m\u00eame ? Plus g\u00e9n\u00e9ralement : est-il s\u00e9rieux de percevoir le totalitarisme d\u00e8s que s&#8217;amorcent les id\u00e9es d&#8217;action collective et de pens\u00e9e solidaire ? De m\u00eame : peut-on si grossi\u00e8rement identifier Marx et sa caricature stalinienne, et l&#8217;id\u00e9e m\u00eame de &#8220;r\u00e9volution&#8221; \u00e0 l&#8217;id\u00e9e &#8220;jeuniste&#8221; de &#8220;changer l&#8217;homme&#8221; \u00e0 partir d&#8217;une &#8220;page blanche&#8221; (p. 479) ?<\/p>\n<p>Dernier point : tout le livre est travers\u00e9 par une d\u00e9marche exigeante, qui consiste \u00e0 cerner la source persistante des illusions par-del\u00e0 la conscience des erreurs (Spinoza), et la contradiction vivante comme essence m\u00eame de toute aventure de pens\u00e9e. Ainsi cette phrase de Bernard-Henri L\u00e9vy, qui saisit le propre de sa d\u00e9marche \u00e0 propos de Sartre, en harmonie d&#8217;ailleurs avec tout ce que nous savons de l&#8217;histoire des connaissances et des libert\u00e9s : &#8220;la v\u00e9rit\u00e9 n&#8217;est jamais preuve ou index d&#8217;elle-m\u00eame ; on mesure la teneur en v\u00e9rit\u00e9 d&#8217;une v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 la quantit\u00e9 d&#8217;erreurs qu&#8217;elle a d\u00fb traverser, combattre, surmonter et, \u00e0 la fin des fins, conserver&#8221; (p. 495). Bernard-Henri L\u00e9vy l&#8217;applique \u00e0 Sartre avec bonheur. Il lui est aussi arriv\u00e9 de se l&#8217;appliquer \u00e0 lui-m\u00eame avec lucidit\u00e9. Pourquoi donc l&#8217;oublie-t-il jusqu&#8217;\u00e0 la caricature lorsqu&#8217;il \u00e9voque tous ceux qui, en France, et de fa\u00e7ons diverses, sous tant de coups des puissants et tant de discriminations m\u00e9diatiques, ont d\u00e9velopp\u00e9 et d\u00e9veloppent leur pens\u00e9e et leurs actes dans la perspective d&#8217;un d\u00e9passement de l&#8217;\u00e9tat des choses existant ? Daigner \u00e9tendre jusqu&#8217;\u00e0 eux sa d\u00e9marche aurait mis l&#8217;auteur du Si\u00e8cle de Sartre en meilleure coh\u00e9rence avec le sujet de son livre. On dira que la c\u00e9cit\u00e9 obtuse du PCF \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de Sartre, et de tous les grands philosophes du XXe si\u00e8cle, n&#8217;a sans doute pas aid\u00e9 au d\u00e9bat. Peut-\u00eatre aussi manque-t-il \u00e0 Bernard-Henri L\u00e9vy d&#8217;avoir lui-m\u00eame, douloureusement, travers\u00e9 les errements du PCF pour comprendre jusqu&#8217;au bout le devenir de Sartre.Il n&#8217;emp\u00eache : \u00e0 la lecture de son livre, nul ne peut sortir indemne de l&#8217;aventure-Sartre, ce vieillard qui &#8220;\u00e9tait notre jeune homme&#8221;, comme on le brandissait le jour de son enterrement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> D&#8217;accord ou pas, agac\u00e9 ou pas, qui peut nier qu&#8217;avec le Si\u00e8cle de Sartre , Bernard-Henry L\u00e9vy offre une oeuvre philosophique authentique, et qui, en tant que telle, m\u00e9rite lecture sinc\u00e8re, r\u00e9flexion critique et discussion de fond ? <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1899","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1899","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1899"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1899\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1899"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1899"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1899"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}