{"id":1891,"date":"2000-04-01T00:00:00","date_gmt":"2000-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1891\/"},"modified":"2000-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-03-31T22:00:00","slug":"collage1891","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1891","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> L <\/p>\n<p> es Hummocks, ce sont, dit la quatri\u00e8me page de couverture du livre qui porte ce titre, des &#8220;pulsions de glace d\u00e9chiquet\u00e9es sur la banquise&#8221;, chaos de blocs aux ar\u00eates coupantes avec lesquels toute progression, en tra\u00eeneau ou \u00e0 pied, doit \u00eatre sans arr\u00eat n\u00e9goci\u00e9e. Un titre \u00e9nigmatique qu&#8217;\u00e9claire la lecture de ce bien beau livre. En deux tomes d&#8217;une respectable \u00e9paisseur, Jean Malaurie, explorateur des terres arctiques et directeur de la collection &#8220;Terres humaines&#8221; (Plon, chez lequel est publi\u00e9 ce livre), \u00e9voque un demi-si\u00e8cle d&#8217;aventures, de recherche et de partage. Et c&#8217;est par blocs scintillants qu&#8217;il fait remonter \u00e0 la surface de sa m\u00e9moire, banquise chaotique, les pans d&#8217;une vie vou\u00e9e d&#8217;abord \u00e0 la d\u00e9couverte, puis \u00e0 la compr\u00e9hension et enfin \u00e0 l&#8217;amour (sans que les \u00e9tapes aient pu en \u00eatre aussi tranch\u00e9es) des Inuit, ces hommes du froid, sur leurs terres qu&#8217;il a parcourues en tous sens, du Groenland \u00e0 l&#8217;Alaska, y revenant maintes fois.&#8221;C&#8217;est dans la nuit polaire, \u00e9crit-il en pr\u00e9ambule \u00e0 Hummocks, sur un tra\u00eeneau avec mes chiens, que j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir autrement sur l&#8217;Esquimau, cet homme fort, au-del\u00e0 de la peur ; d&#8217;un autre \u00e2ge, all\u00e8gre dans l&#8217;adversit\u00e9 d&#8217;un environnement si cruel.&#8221; C&#8217;est \u00e0 la d\u00e9couverte de cet homme pas seulement fort, mais savant d&#8217;une tout autre science que la sienne, qu&#8217;il conduit, sur ses pas, son lecteur. Et, comme pour l&#8217;\u00e9prouver, il commence par ce qui fut la raison de sa premi\u00e8re exp\u00e9dition : une passion pour la g\u00e9ologie qui l&#8217;am\u00e8ne \u00e0 consacrer d&#8217;entr\u00e9e de longues pages \u00e0 la structure des \u00e9boulis torrentiels au Groenland. Pour peu qu&#8217;on ait quelque curiosit\u00e9 des choses de la terre sur laquelle on vit, on se gardera bien de les sauter. On est en effet l\u00e0 au coeur m\u00eame de la d\u00e9marche de ce singulier explorateur. &#8220;L&#8217;\u00e9boulis, \u00e9crit-il, vit un calendrier : il respire ; il na\u00eet, grandit, vieillit et meurt. Il a un \u00e2ge. L&#8217;hiver, il hiberne ; la matrice est immobile, en gel profond ; l&#8217;\u00e9t\u00e9, elle d\u00e9g\u00e8le \u00e0 partir de la surface.&#8221; Cette \u00e9coute de la pierre, de sa respiration, c&#8217;est pour lui le d\u00e9but de sa d\u00e9couverte de l&#8217;homme qui vit au m\u00eame rythme qu&#8217;elle. &#8220;La pierre, la pal\u00e9ontologie&#8230; Ce n&#8217;est que beaucoup plus tard, \u00e9crit-il encore, que je me suis interrog\u00e9 sur les dialectiques internes aux soci\u00e9t\u00e9s humaines dont, au cours de mes missions, je partageais la vie, les dangers et les \u00e9preuves. [&#8230;] Je me suis li\u00e9 \u00e0 un peuple qui, bien \u00e9videmment, a construit son organisation sociale en osmose avec l&#8217;environnement dans une complexification progressive. Depuis 10 000 ans dans l&#8217;Arctique nord-am\u00e9ricain, depuis 40 000 dans le nord de la Sib\u00e9rie, l&#8217;homme bor\u00e9al a eu pour principal sujet de r\u00e9flexion la pierre, devenue agent chamanique essentiel. Aussi, bien s\u00fbr, la neige, la glace et l&#8217;eau, la plante et l&#8217;animal, le ciel enfin.&#8221;Ainsi na\u00eet une philosophie. Et c&#8217;est, tout au long du livre, l&#8217;approche humble par cet homme orgueilleux de la connaissance de cette philosophie qui permit \u00e0 d&#8217;autres hommes de vivre aux limites du constant danger de mort qui nous est livr\u00e9e. C&#8217;est la force premi\u00e8re de ce livre, et de l&#8217;aventure qu&#8217;il rapporte : savoir dire comment ce g\u00e9ologue fascin\u00e9 par la &#8220;cro\u00fbte&#8221; de la terre, s&#8217;est mis \u00e0 l&#8217;\u00e9cole d&#8217;hommes que d&#8217;autres, g\u00e9n\u00e9ralement, tenaient pour des primitifs, sinon des sauvages. Ainsi peut-il \u00e9crire : &#8220;Archa\u00efques ? Non. Primordiaux. Si diff\u00e9rents de nous, ils sont d&#8217;une intelligence suraigu\u00eb et ce vieux peuple reste jeune, parce que ses forces sont intactes.&#8221; Intactes, mais menac\u00e9es. Eqaludjuaq, doyen du village de Clyde, dans le Grand Nord canadien, dit \u00e0 Malaurie : &#8220;Quand je chante, quand je sculpte, quand je chante, c&#8217;est avec l&#8217;all\u00e9gresse d&#8217;une pens\u00e9e inuit. Eux, les enfants, ils ne savent plus rien. Vous les avez lessiv\u00e9s dans leur t\u00eate.&#8221;Aussi bien ces Hummocks, s&#8217;appuyant sur les carnets de route tenus au jour le jour de chaque mission par l&#8217;auteur comme sur des r\u00e9flexions post\u00e9rieures, ou des lectures qui ne sont pas que des r\u00e9cits d&#8217;explorations, mais vont de Marcel Proust \u00e0 P\u00e9guy sont-ils de bout en bout un plaidoyer pour la diversit\u00e9 humaine : &#8220;Je suis convaincu [&#8230;] que la mondialisation, l&#8217;internationalisation est un malheur, une punition des dieux et que le pluralisme culturel est la condition sine qua non du progr\u00e8s de l&#8217;humanit\u00e9. Il convient de fonder un nouvel universel.&#8221;<\/p>\n<p><strong> A <\/strong> l&#8217;autre bout du monde&#8230;. Dans un film qui passait au &#8220;Festival du r\u00e9el&#8221; \u00e0 Paris le mois dernier et qu&#8217;on pourra revoir pendant les rencontres &#8220;Racines noires&#8221; ce mois-ci, au Forum des Images, le cin\u00e9aste camerounais Jean-Marie Teno, qui vit et travaille depuis de longues ann\u00e9es en France, refait en sens inverse le parcours qui le conduisit pour la premi\u00e8re fois, trente ans auparavant, de son village natal du sud du Cameroun \u00e0 Yaound\u00e9, la capitale, o\u00f9 il allait entrer au lyc\u00e9e. Laideur architecturale d&#8217;une ville d\u00e9figur\u00e9e par des copies de gratte-ciel d\u00e9labr\u00e9s, abandon des campagnes, les images de d\u00e9solation se succ\u00e8dent et, au bout du voyage, retrouvailles du p\u00e8lerin de sa propre adolescence avec l&#8217;\u00e9cole o\u00f9 il apprit \u00e0 lire. Elle est en ruine, et la voix &#8220;off&#8221; qui a accompagn\u00e9 jusqu&#8217;alors cette re-d\u00e9couverte d&#8217;un pays annonce, comme murmurant : &#8220;La voil\u00e0, notre frustration, c&#8217;est l&#8217;autodestruction au nom de la modernit\u00e9&#8221;. Cette voix, c&#8217;est celle du r\u00e9alisateur lui-m\u00eame, metteur en sc\u00e8ne et acteur de ce retour aux sources. Parmi les films africains r\u00e9cents, plus d&#8217;un se pr\u00e9sente ainsi comme une oeuvre &#8220;\u00e0 la premi\u00e8re personne&#8221;. Facilit\u00e9 narrative peut-\u00eatre, qui permet de donner une structure suivie \u00e0 ce qui n&#8217;aurait \u00e9t\u00e9, sans cela, qu&#8217;un reportage de plus sur un pays donn\u00e9, mais il faut essayer de voir plus loin. Et, plus loin, c&#8217;est, d&#8217;abord, le retour d&#8217;un &#8220;je&#8221; qui s&#8217;affirme pour dire : &#8220;Cela, je ne peux plus le supporter.&#8221; On ne brandit pas haut le cin\u00e9ma, comme il y a quelque trente ans pour h\u00e2ter le grand chambardement, mais on parle de ce que, personnellement, on juge intol\u00e9rable. On (on-cin\u00e9aste, mais aussi, dans d&#8217;autres cas, on-\u00e9crivain) le dit pour \u00eatre entendu, pour que d&#8217;autres \u00e0 leur tour, \u00e9l\u00e8vent la voix. Il n&#8217;est bien entendu pas question ici de juger l&#8217;une ou l&#8217;autre d\u00e9marche, moins encore d&#8217;opposer l&#8217;une \u00e0 l&#8217;autre, mais plus simplement de noter que &#8220;l&#8217;air du temps&#8221; est \u00e0 cela, \u00e0 la revendication d&#8217;une responsabilit\u00e9 personnelle dans les changements \u00e0 promouvoir. &#8220;Pour moi, dit Jean-Marie Teno, la modernit\u00e9, c&#8217;est l&#8217;am\u00e9lioration de la qualit\u00e9 de la vie pour le plus grand nombre.&#8221; Est-on si loin de Jean Malaurie ?<\/p>\n<p><strong> P <\/strong> our finir, une simple citation d&#8217;un livre fait d&#8217;aphorismes, de tr\u00e8s courtes nouvelles, de r\u00e9flexions qu&#8217;on pourra lire et relire avec gourmandise. C&#8217;est Fen\u00eatres, (Gallimard) de J. B. Pontalis, coauteur du Vocabulaire de la psychanalyse et psychanalyste. Il note, au sortir d&#8217;une s\u00e9ance : &#8220;Face \u00e0 la parole r\u00e9p\u00e9titive ou errante, \u00e0 ses tours et d\u00e9tours, il m&#8217;arrive de me dire b\u00eatement : \u00ab Au fait, au fait ! \u00bb oubliant dans mon irritation que, pour parvenir au fait, il faut non seulement tracer mille chemins, s&#8217;engager dans des impasses, mais admettre que nous n&#8217;avons recours au fait que pour m\u00e9conna\u00eetre le mouvement.&#8221; Sans doute conviendra-t-on que cette citation, juste rappel\u00e9e pour donner go\u00fbt de plonger dans ce livre, a quelque chose \u00e0 voir avec ce qui fut \u00e9crit auparavant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> L <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1891","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1891","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1891"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1891\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1891"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1891"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1891"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}