{"id":1871,"date":"2000-03-01T00:00:00","date_gmt":"2000-02-29T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/deja-vous-n-etes-plus-que-pour1871\/"},"modified":"2000-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-02-29T23:00:00","slug":"deja-vous-n-etes-plus-que-pour1871","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1871","title":{"rendered":"\u00ab D\u00e9j\u00e0 vous n&#8217;\u00eates plus que pour avoir p\u00e9ri \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Il y eut un jour une immense d\u00e9flagration cosmique : tous les astres se d\u00e9plac\u00e8rent dans le ciel et \u00e9crivirent en lettres d&#8217;\u00e9toiles : &#8220;Qui \u00eates-vous ?&#8221; Sur Terre, les hommes, au comble du bonheur, se r\u00e9unirent dans le plus grand d\u00e9sert que la Terre offrait et \u00e9crivirent avec les plus hautes torches que les savoirs du temps permettaient : &#8220;nous sommes les fils du ciel et de la Terre.&#8221; Un second bouleversement d&#8217;\u00e9toiles eut lieu et les hommes purent lire dans l&#8217;immensit\u00e9 sombre du ciel : &#8220;C&#8217;est pas \u00e0 vous qu&#8217;on cause.&#8221; <\/p>\n<p>Cette petite histoire, racont\u00e9e par Olivier Py dans son spectacle le Visage d&#8217;Orph\u00e9e, pourrait illustrer ce qui s&#8217;est pass\u00e9 \u00e0 Nantes pendant les trois derniers mois de 1999 (1) : nous \u00e9tions invit\u00e9s \u00e0 d\u00e9poser &#8220;notre propre objet&#8221; dans un grenier afin de le &#8220;transmettre dans le meilleur \u00e9tat possible aux futures g\u00e9n\u00e9rations&#8221;. Ce lieu de conservation est en effet destin\u00e9 \u00e0 n&#8217;\u00eatre ouvert que dans cent ans, en 2100, nous permettant ainsi de laisser trace, de faire avec cette peur de ne plus y \u00eatre. Enjamber la mort en jetant des bouts de soi l\u00e0 o\u00f9 l&#8217;on n&#8217;ira pas. En quelque sorte, nous (pr\u00e9)parons notre disparition, avec la certitude qu&#8217;elle int\u00e9ressera ceux qui nous succ\u00e9deront.<\/p>\n<p>Mais on ne regarde le soleil ni la mort en face, surtout quand il s&#8217;agit de la sienne. Alors le lieu de cette conjuration, c&#8217;est un grenier, c&#8217;est-\u00e0-dire le lieu du rebut, des choses qui forment une m\u00e9moire \u00e0 force de temps et de n\u00e9gligence. Andy Warhol laissait ses traces quotidiennes dans des cartons \u00e9tiquet\u00e9s et consign\u00e9s ; nous, qui n&#8217;avons pas ce courage de l&#8217;angoisse, nous faisons &#8220;comme si&#8221;, comme si c&#8217;\u00e9tait pour du vrai. D&#8217;o\u00f9 le choix du grenier, qui est l&#8217;alibi du d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. C&#8217;est en somme la mise en sc\u00e8ne de l&#8217;histoire jusque dans son inadvertance.<\/p>\n<p>Car, dans le choix du grenier, dans cette volont\u00e9 de d\u00e9samorcer le rapport \u00e0 sa propre mort, il y a celle de se substituer \u00e0 l&#8217;histoire, d&#8217;en ma\u00eetriser le cours. De m\u00eame que nous sommes une \u00e9poque de la conservation du pass\u00e9, nous sommes dans la pr\u00e9paration de l&#8217;avenir, ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, dans la pr\u00e9paration de ce que l&#8217;avenir dira de nous. Il ne s&#8217;agit pas de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 mais d&#8217;hyst\u00e9rie. Nous tentons de r\u00e9aliser, avec l&#8217;op\u00e9ration &#8220;le grenier du si\u00e8cle&#8221;, le fantasme commun d&#8217;assister \u00e0 notre propre enterrement et d&#8217;\u00e9couter avec un frisson d&#8217;espi\u00e8gle satisfaction tous ces mots qu&#8217;on dira de nous. En somme, \u00e0 son \u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s, l&#8217;homme occidental a adjoint un oeil de cam\u00e9ra.<\/p>\n<p>A voir cette hyst\u00e9risation du temps qui passe, qu&#8217;un changement de si\u00e8cle rappelle bruyamment, on se dit que si jamais il y eut \u00e9poque mill\u00e9nariste dans l&#8217;histoire, c&#8217;est bien la n\u00f4tre. Le Moyen Age occidental, sans calendriers ni montres, ne connut pas, quoique l&#8217;on croie, la peur de l&#8217;an mil, dont t\u00e9moignent bien plus les chiffres qui diminuent chaque jour sur notre Tour Eiffel. Le bien nomm\u00e9 &#8220;grenier du si\u00e8cle&#8221; ne serait peut-\u00eatre que le pendant l\u00e9gitime des propos d&#8217;un Paco Rabanne. Nous jugeons celui-ci ridicule parce qu&#8217;il est dans l&#8217;alerte et que l&#8217;alerte n&#8217;a pas sa place \u00e0 l&#8217;id\u00e9ologie du progr\u00e8s. Nous ne pouvons pas avoir peur de demain, pris au pi\u00e8ge de nos propres Lumi\u00e8res, alors nous sommes dans la r\u00e9jouissance.<\/p>\n<p>Mais que sont ces objets d\u00e9pos\u00e9s \u00e0 Nantes sinon des conjurations, une fa\u00e7on d&#8217;occulter la mort en &#8220;traversant le si\u00e8cle&#8221; ? Or, la nature des objets d\u00e9pos\u00e9s est \u00e0 son tour \u00e9loquente : une bouteille de champagne vide, par exemple, a \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9e, avec, outre le nom du d\u00e9positaire, la date de sa consommation. L&#8217;angoisse inavou\u00e9e passe ainsi par une sorte de sacralisation du rebut, en l&#8217;occurrence du cadavre, une volont\u00e9 effr\u00e9n\u00e9e de garder tout objet, non pour sa valeur intrins\u00e8que, mais pour \u00e9viter de s&#8217;en d\u00e9faire, puisque tout abandon parle de mort. D&#8217;o\u00f9 cette tentative de conserver pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui, par nature, est destin\u00e9 \u00e0 la disparition : le trivial, l&#8217;anodin, le n\u00e9cessairement d\u00e9truit, bref le signe de toute mort.<\/p>\n<p>Nous laissons donc des bouts de nous. Mais pour qui ?<\/p>\n<p>Le grenier de Nantes ressemble \u00e0 ces immenses blocs incas dont toutes les faces \u00e9taient sculpt\u00e9es, m\u00eame celle reposant au sol, puisqu&#8217;il s&#8217;agissait moins de s&#8217;adresser aux hommes qu&#8217;aux dieux. Les objets du grenier ne nous parlent pas non plus \u00e0 nous, mais \u00e0 un inconnu que nous appelons g\u00e9n\u00e9rations futures. Dans ce que les gens d\u00e9posent, il ne s&#8217;agit pas de la pens\u00e9e d&#8217;une \u00e9poque, en tout cas pas directement, ni de son art, bref pas des choses que l&#8217;on donne comme les fleurons d&#8217;une civilisation, mais, bien au contraire, des &#8220;objets de notre vie quotidienne&#8221;, de la trivialit\u00e9 de nos existences : cocotte minute, bouteille de champagne, chaussure. Il ne s&#8217;agit pas de servir les g\u00e9n\u00e9rations futures, \u00e0 supposer que cela ait un sens, mais bien de leur rappeler \u00e0 notre (bon) souvenir. Il s&#8217;agit moins de leur parler que de se dire. Il y a l\u00e0 quelque chose de touchant car le postulat de toute cette op\u00e9ration, que nous posons pour \u00e9vident, est que cela les int\u00e9ressera. Et rien n&#8217;est moins s\u00fbr, comme la plupart des choses \u00e0 venir. Il y a alors peut-\u00eatre l\u00e0 plus que le souci narcissique de laisser sa marque, plus qu&#8217;un exemple de l&#8217;hyst\u00e9rie occidentale contemporaine qui nous fait nous imaginer tous les t\u00e9lescopes du monde braqu\u00e9s sur nous. Nous nous adressons \u00e0 demain comme on s&#8217;adressait jadis au ciel, avec l&#8217;espoir d&#8217;une \u00e9coute, d&#8217;un assentiment et d&#8217;une gratitude impossibles, puisque inv\u00e9rifiables.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre nos enfants sont-ils alors la forme autoris\u00e9e que notre conscience occidentale la\u00efque se donne pour restaurer un rapport religieux au r\u00e9el. C&#8217;est un renversement \u00e9trange : d&#8217;autres \u00e9poques plus humbles mettaient Dieu derri\u00e8re elles, c&#8217;est-\u00e0-dire au-dessus, avec les p\u00e8res morts et la m\u00e9moire du monde. Nous pensons nous \u00eatre d\u00e9barrass\u00e9s de cette entit\u00e9 encombrante. Peut-\u00eatre n&#8217;avons-nous fait que d\u00e9placer le religieux vers demain : cesdites g\u00e9n\u00e9rations futures. Notre certitude du progr\u00e8s nous place \u00e0 un sommet de savoirs qui interdit la r\u00e9f\u00e9rence au pass\u00e9, sinon pour en constater le bienheureux \u00e9loignement. Pour nous, l&#8217;au-dessus, c&#8217;est forc\u00e9ment l&#8217;apr\u00e8s.<\/p>\n<p>Alors peut-\u00eatre qu&#8217;aux p\u00e8res morts assis \u00e0 Sa droite nous avons substitu\u00e9 les bambins joufflus du XXIe si\u00e8cle, pour qui nous pr\u00e9parons la France de demain, comme on s&#8217;acquitte de ses vertus en regardant vers le Purgatoire. L&#8217;avenir \u00e0 pr\u00e9parer, c&#8217;est notre aune sacr\u00e9e, le param\u00e8tre de notre saintet\u00e9 la\u00efque. En l&#8217;occurrence l&#8217;objet diff\u00e8re mais l&#8217;investissement est du m\u00eame ordre. Le grenier de Nantes serait ainsi une sorte d&#8217;ex-voto la\u00efque o\u00f9 chacun s&#8217;en irait prier pour sa survie symbolique.Si nous avons secou\u00e9 le joug du dieu jud\u00e9o-chr\u00e9tien des si\u00e8cles pass\u00e9s, nous n&#8217;avons fait que le jeter au devant de nous et nous nous adressons \u00e0 lui d\u00e9sormais sans plus tordre nos cous. A supposer que nous ne marchions pas \u00e0 reculons. Les \u00e9toiles se marrent encore.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Il y eut un jour une immense d\u00e9flagration cosmique : tous les astres se d\u00e9plac\u00e8rent dans le ciel et \u00e9crivirent en lettres d&#8217;\u00e9toiles : &#8220;Qui \u00eates-vous ?&#8221; Sur Terre, les hommes, au comble du bonheur, se r\u00e9unirent dans le plus grand d\u00e9sert que la Terre offrait et \u00e9crivirent avec les plus hautes torches que les savoirs du temps permettaient : &#8220;nous sommes les fils du ciel et de la Terre.&#8221; Un second bouleversement d&#8217;\u00e9toiles eut lieu et les hommes purent lire dans l&#8217;immensit\u00e9 sombre du ciel : &#8220;C&#8217;est pas \u00e0 vous qu&#8217;on cause.&#8221; <\/p>\n","protected":false},"author":532,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1871","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1871","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/532"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1871"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1871\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1871"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1871"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1871"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}