{"id":1844,"date":"2000-03-01T00:00:00","date_gmt":"2000-02-29T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/langue-des-cites-langue-des1844\/"},"modified":"2000-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-02-29T23:00:00","slug":"langue-des-cites-langue-des1844","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1844","title":{"rendered":"Langue des cit\u00e9s, langue des costumes-cravates"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Jean-Pierre Goudaillier <\/p>\n<p><strong> A ceux qui s&#8217;affolent en entendant des Zazies d\u00e9multipli\u00e9es, le linguiste offre un dictionnaire pour comprendre sur quels terrains socio-culturels se joue l&#8217;existence d&#8217;une langue des cit\u00e9s, souvent d\u00e9cri\u00e9e et v\u00e9cue comme une blessure : narcissique ? : port\u00e9e \u00e0 la langue fran\u00e7aise officielle. Une recherche passionnante. <\/strong><\/p>\n<p>Les maux du dire et le dire des maux : vous mettez en relation fracture sociale et fracture linguistique dans la production des parlers des jeunes des banlieues. Le ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9passe-t-il le cadre des argots qui ont toujours exist\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong> Jean-Pierre Goudaillier : <\/strong> Les habitants des cit\u00e9s, notamment les jeunes, ne peuvent que se sentir d\u00e9phas\u00e9s par rapport \u00e0 l&#8217;univers de la langue circulante, le fran\u00e7ais acad\u00e9mique, qui \u00e9voque le pouvoir, l&#8217;autorit\u00e9, le travail dont ils sont exclus.Les argots traditionnels des ann\u00e9es 1920-1930 et 1950-1960 sont des argots de m\u00e9tiers dont la premi\u00e8re fonction est cryptique. Les jeunes d&#8217;aujourd&#8217;hui recr\u00e9ent des argots tr\u00e8s diff\u00e9rents \u00e0 partir de connaissances langagi\u00e8res de toutes origines. Les \u00e9pices import\u00e9es et instill\u00e9es dans la langue fran\u00e7aise sont maintenant fortement pr\u00e9sentes. C&#8217;est une cons\u00e9quence de l&#8217;immigration. La fonction premi\u00e8re de ces argots-l\u00e0 est identitaire car ils se sont d\u00e9velopp\u00e9s avec la crise. La langue populaire ne sert plus de r\u00e9f\u00e9rent, ce qui n&#8217;\u00e9tait pas vrai de l&#8217;ouvrier des ann\u00e9es 1950 qui, avec sa gapette, trouvait son identit\u00e9 dans sa propre langue. L&#8217;ampleur de ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne doit pas \u00eatre n\u00e9glig\u00e9e : n&#8217;assistons-nous pas \u00e0 la naissance d&#8217;une langue commune des cit\u00e9s qui ne sera peut-\u00eatre plus, en son temps, le seul apanage des jeunes ?<\/p>\n<p>Votre dictionnaire fait appara\u00eetre un univers o\u00f9 la d\u00e9rision et le jeu tiennent le haut du pav\u00e9 : &#8220;Avoir les obispos&#8221; (\u00eatre \u00e9nerv\u00e9) ou ce &#8220;bounty&#8221; pour parler d&#8217;un noir qui pense blanc \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur. Vous comptabilisez par exemple 14 termes diff\u00e9rents pour d\u00e9signer les Fran\u00e7ais de souche, du &#8220;c\u00e9fran&#8221; au &#8220;babtou&#8221;, en passant par &#8220;fils de Clovis&#8221; et &#8220;p\u00e2t\u00e9 -rillette&#8221; !<\/p>\n<p><strong> J.-P.G. : <\/strong> Les langues minoritaires v\u00e9hiculent en effet une grande d\u00e9rision. C&#8217;est par elle que s&#8217;exerce la r\u00e9sistance \u00e0 l&#8217;autre. Plus la pression s&#8217;exerce : cela peut \u00eatre la pression carc\u00e9rale, les goulags pendant la p\u00e9riode de Staline en sont un exemple : plus la langue s&#8217;invente de l&#8217;humour : on rit de soi-m\u00eame et cela aide \u00e0 supporter le reste.<\/p>\n<p>Dans les th\u00e9matiques que vous relevez, on retrouve tous les th\u00e8mes : l&#8217;argent, le sexe, la femme, l&#8217;amour, l&#8217;alcool, la drogue, la famille : qui sont pr\u00e9sents dans les argots traditionnels.<\/p>\n<p><strong> J.-P.G. : <\/strong> Ils y ont ajout\u00e9 le sida, la gal\u00e8re avec &#8220;squatter les parents&#8221;, &#8220;squatter le porche&#8221; qui sont d\u00e9j\u00e0 repris par la langue courante.<\/p>\n<p>Quelle diff\u00e9rences faite-vous entre les argots des banlieues parisienne et ceux des autres grandes villes, par exemple \u00e0 Marseille ? Y a-t-il un apport des langues r\u00e9gionales ?<\/p>\n<p><strong> J.-P.G. : <\/strong> Cela d\u00e9pend de la fa\u00e7on dont s&#8217;est constitu\u00e9e l&#8217;immigration. Marseille est un r\u00e9servoir qui a connu des vagues migratoires successives superpos\u00e9es au fil des ans, \u00e0 l&#8217;image d&#8217;un mille-feuilles, alors qu&#8217;en r\u00e9gion parisienne les migrations se sont faites en patchwork, par plaques bien rep\u00e9r\u00e9es. A Marseille, c&#8217;est plus fou. Le quartier du Panier est habit\u00e9 essentiellement par des personnes issues de l&#8217;immigration. Il \u00e9tait corse au d\u00e9but du si\u00e8cle. Le cours Belzunce est maghr\u00e9bin. Il n&#8217;existe pas de banlieue au sens parisien du terme et les parlers locaux circulent beaucoup plus facilement. On va donc trouver dans la langue des mots corses, des mots locaux, ou marseillais. La symbiose entre parlers r\u00e9gionaux traditionnels et la nouvelle forme langagi\u00e8re se fait mieux. A Paris et dans la r\u00e9gion parisienne, il n&#8217;y a plus de forme typique du parisien, le &#8220;titi&#8221; a disparu ; la ville est un lieu de double fracture g\u00e9ographique : une zone extra-muros au-del\u00e0 du p\u00e9riph\u00e9rique, et un autre espace, celui des cit\u00e9s par rapport \u00e0 la ville pavillonnaire o\u00f9 se trouve toujours la gare construite pr\u00e8s de l&#8217;ancienne mairie. Le jeune qui veut sortir doit franchir cette double barri\u00e8re ; cela cr\u00e9e une fracture g\u00e9ographique en plus de la fracture sociale et les formes linguistiques sont d&#8217;autant plus diff\u00e9rentes du fran\u00e7ais circulant.<\/p>\n<p>Comment s&#8217;articulent le fran\u00e7ais acad\u00e9mique, les langues r\u00e9gionales et ce fran\u00e7ais contemporain des cit\u00e9s que le linguiste int\u00e8gre comme un niveau dans le fran\u00e7ais ?<\/p>\n<p><strong> J.-P.G. : <\/strong> Les langues r\u00e9gionales fran\u00e7aises sont minoritaires mais on les supporte gentiment, comme une esp\u00e8ce de folklore sympathique ; les gens qui s&#8217;y opposent oublient que la situation socio-linguistique de la France a compl\u00e8tement chang\u00e9. Seuls 3 % de la population scolaris\u00e9e sont au contact d&#8217;une langue r\u00e9gionale en situation d&#8217;apprentissage. Le basque, le breton sont tol\u00e9r\u00e9s parce qu&#8217;ils sont \u00e0 un \u00e9tage sup\u00e9rieur dans la conscience des gens par rapport au berb\u00e8re, aux langues tsiganes, aux cr\u00e9oles qui alimentent les parlers de ceux qui sont issus de l&#8217;immigration, parlers compl\u00e8tement minor\u00e9s. Or, les arabophones, les cr\u00e9olophones des DOM-TOM qui font partie jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent de la culture nationale, sont en plus grand nombre que les locuteurs pratiquant le basque ou le breton r\u00e9unis. Du coup, on masque sous le d\u00e9bat des langues r\u00e9gionales celui concernant les langues minoritaires. Des oppositions s\u00e9rieuses existent. Dans l&#8217;esprit de beaucoup, accepter le breton, c&#8217;est tendre la main aux Arabes, aux Antillais, aux Noirs, accepter &#8220;la langue des esclaves&#8221;, celle aussi des anciens colonis\u00e9s et \u00e7a, c&#8217;est insupportable, simplement parce que le syndr\u00f4me colonial, alg\u00e9rien plus particuli\u00e8rement n&#8217;a toujours pas \u00e9t\u00e9 cicatris\u00e9.<\/p>\n<p>On peut vous objecter qu&#8217;en reconnaissant &#8220;la langue commune des cit\u00e9s&#8221;, on peut cr\u00e9er un risque redoubl\u00e9 de non-int\u00e9gration, d&#8217;\u00e9chec scolaire plus grand ?<\/p>\n<p><strong> J.-P.G. : <\/strong> Les jeunes qui sortent de la cit\u00e9 parce qu&#8217;ils se marient ou trouvent un job \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur, endossent imm\u00e9diatement la langue des costumes-cravates. Ils connaissent le fran\u00e7ais, \u00e0 l&#8217;exception d&#8217;une frange de 10 % \u00e0 15 % en position d&#8217;ill\u00e9trisme. D&#8217;autre part, la fracture linguistique est rep\u00e9r\u00e9e et les enseignants y sont sensibilis\u00e9s. Il faut leur donner la possibilit\u00e9 de prendre ce ph\u00e9nom\u00e8ne en compte ; cela passe, \u00e9videmment, par des moyens, des minist\u00e8res de la Ville, de la Culture, de l&#8217;Education nationale et de la Justice. Dans le cadre du plan villes 2000\/2006, des actions se mettent en place. Nous n&#8217;allons tout de m\u00eame pas r\u00e9p\u00e9ter l&#8217;erreur du d\u00e9but du si\u00e8cle avec les formes langagi\u00e8res non l\u00e9gitim\u00e9es, quand on interdisait aux jeunes Bretons de parler leur langue. J&#8217;observe, une diff\u00e9rence de conception entre la droite et la gauche sur ce probl\u00e8me.<\/p>\n<p>La droite souhaite que la langue fran\u00e7aise soit g\u00e9r\u00e9e par l&#8217;ex\u00e9cutif ; il y a une trentaine d&#8217;ann\u00e9es, la francophonie passait par le chef de l&#8217;Etat. Dans une orientation de gauche, cette question incombe au minist\u00e8re de la Culture. La lettre ouverte de Mme Catherine Trautman de juillet 1999 au Monde est tout \u00e0 fait essentielle ; elle d\u00e9finit les langues r\u00e9gionales en terme de &#8220;patrimoine linguistique de la France&#8221;. Et quand on prot\u00e8ge un monument du Rouergue ou de Bretagne, on prot\u00e8ge un monument national. Il doit en \u00eatre de m\u00eame de nos langues. Il n&#8217;y a pas besoin d&#8217;aller plus loin, \u00e9tant entendu que la langue de l&#8217;Etat est le fran\u00e7ais. Et comment pr\u00f4ner le pluri-linguisme en Europe (c&#8217;est-\u00e0-dire affirmer que le fran\u00e7ais existe aussi en Europe et pas uniquement l&#8217;anglais) si on ne l&#8217;applique pas \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur ? Nous ne pourrons pas d\u00e9fendre le fran\u00e7ais \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger si nous ne sommes pas coh\u00e9rents avec nos propres langues. n<\/p>\n<p>Les citations sont extraites de Comment tu tchatches !<\/p>\n<p>* Professeur de linguistique. Doyen de la facult\u00e9 des Sciences humaines et sociales-Sorbonne (Paris V). Responsable du Centre de recherches argotologiques (CARGO).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Jean-Pierre Goudaillier <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1844","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1844","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1844"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1844\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1844"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1844"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1844"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}