{"id":1840,"date":"2000-03-01T00:00:00","date_gmt":"2000-02-29T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-prince-et-le-savant1840\/"},"modified":"2000-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-02-29T23:00:00","slug":"le-prince-et-le-savant1840","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1840","title":{"rendered":"Le prince et le savant"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Jacques Lassale <\/p>\n<p><strong> La pi\u00e8ce de Bertolt Brecht, la Vie de Galil\u00e9e, expose la question du rapport que les savants et la science, les artistes et leurs oeuvres entretiennent, \u00e0 leur corps d\u00e9fendant, avec le pouvoir, civil ou religieux. On aurait tort de croire qu&#8217;elle n&#8217;est plus d&#8217;actualit\u00e9. A voir. <\/strong><\/p>\n<p>Jacques Lassalle, qui fut directeur du Th\u00e9\u00e2tre de Strasbourg, puis de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise d&#8217;o\u00f9 il fut cong\u00e9di\u00e9 sans m\u00e9nagements en 1994, par un minist\u00e8re plus soucieux de m\u00e9diocrit\u00e9 rentable que de th\u00e9\u00e2tre d&#8217;art, monte pour la premi\u00e8re fois une pi\u00e8ce de Brecht, la Vie de Galil\u00e9e, oeuvre que le po\u00e8te remit trois fois sur le m\u00e9tier, en1938, en 1945, et en 1955 au Berliner-Ensemble, juste avant que la mort ne le surprenne. Une oeuvre &#8220;testamentaire&#8221;, o\u00f9 Brecht explore \u00e0 tous les niveaux la relation de l&#8217;intellectuel avec le pouvoir, \u00e0 travers le destin du savant qui, pour faire avancer la science, choisit la s\u00e9curit\u00e9 offerte par le Grand Duc de Florence et quitte la R\u00e9publique de Venise. En engageant la science, dans un combat d\u00e9cisif avec le pouvoir, il fait progresser les recherches et ouvre, au XVIe si\u00e8cle, une \u00e8re nouvelle, mais en la coupant de ceux qui pourraient en b\u00e9n\u00e9ficier, celle-ci para\u00eet d\u00e9j\u00e0 grosse de tous les dangers \u00e0 venir. Tel est l&#8217;argument de cette oeuvre touffue et complexe, o\u00f9 Brecht nous parle autant du danger atomique \u00e0 la veille de la Seconde Guerre mondiale, et au moment d&#8217;Hiroshima que de l&#8217;intellectuel acceptant le prix Staline dans le Berlin-Est des ann\u00e9es 50.<\/p>\n<p>Complice de Bernard Dort, un des plus grands brechtiens en France, vous n&#8217;aviez jusqu&#8217;ici jamais mis en sc\u00e8ne Brecht. Pourquoi ?<\/p>\n<p><strong> Jacques Lassalle : <\/strong> Apr\u00e8s la pr\u00e9sentation de M\u00e8re-Courage, au TNP en 1954, j&#8217;ai assist\u00e9 \u00e0 une vague de brechtisme que je trouvais dogmatique et \u00e0 laquelle je craignais de me joindre. Mon aspiration \u00e0 un th\u00e9\u00e2tre populaire, l&#8217;int\u00e9r\u00eat pour la dramaturgie brechtienne, tout faisait que &#8220;Brecht&#8221; m&#8217;apparaissait comme incontournable, mais je me demandais, &#8220;que faire de Brecht ?&#8221; &#8220;Comment l&#8217;aborder ?&#8221; Le brechtisme, dans l&#8217;intimidation th\u00e9orique qu&#8217;il exer\u00e7ait en France, une fa\u00e7on quelquefois manich\u00e9enne de penser la lutte de classes chez Brecht lui-m\u00eame, et, peut-\u00eatre, par dessus tout, l&#8217;intimidation qu&#8217;exer\u00e7ait sur moi le regard de Bernard Dort, tout m&#8217;effarouchait. Le tr\u00e8s jeune Brecht, celui de Baal, le Brecht anarchiste et expressionniste de cette Allemagne terrible d&#8217;apr\u00e8s la d\u00e9faite de 14-18, m&#8217;\u00e9bouriffe encore plus. Le Brecht militant, des fragments, des Lehrstuck, privil\u00e9gie plut\u00f4t la d\u00e9marche p\u00e9dagogique. Ce Brecht-l\u00e0 m&#8217;a sans cesse titill\u00e9, notamment dans mon travail avec les \u00e9l\u00e8ves du Conservatoire. Quant au Brecht que l&#8217;on pouvait voir au Festival de Nancy avant 1968, ce Brecht officiel, trop rus\u00e9, ce Brecht du prix Staline, ce Brecht divis\u00e9, probablement en haine de soi, il m&#8217;effrayait un peu.<\/p>\n<p>Pourquoi ce choix particulier de la Vie de Galil\u00e9e ?<\/p>\n<p><strong> Jacques Lassalle : <\/strong> Ce qui me frappe d&#8217;abord dans cette premi\u00e8re rencontre avec Brecht, c&#8217;est, \u00e0 travers Andr\u00e9a, la fille de Galil\u00e9e, la figure de l&#8217;enfant prodigue. En fait, je d\u00e9couvre que je suis en pays de connaissance, de familiarit\u00e9 avec ce th\u00e9\u00e2tre. Comme si je revenais chez moi : d\u00e9couvrir, malgr\u00e9 la distance, une filiation tr\u00e8s profonde, d\u00e9couvrir que mon refus \u00e9tait la r\u00e9volte d&#8217;un fils. La filiation est d&#8217;ordre litt\u00e9raire, th\u00e9\u00e2tral, mais aussi id\u00e9ologique et comme chez Brecht, l&#8217;engagement, la pratique th\u00e9orique, la pratique po\u00e9tique de l&#8217;\u00e9criture et la pratique sc\u00e9nique sont indissociables. Je d\u00e9couvre ce que je subodorais depuis longtemps, que chez lui, l&#8217;engagement politique et social ne fait pas du tout l&#8217;\u00e9conomie de l&#8217;espace int\u00e9rieur, individuel qui se manifeste \u00e0 travers des contradictions, des b\u00e9ances tr\u00e8s f\u00e9condes. Toutes les figures de la pi\u00e8ce, celle de Galil\u00e9e, mais aussi toutes les autres sont complexes, ambivalentes et contradictoires. La premi\u00e8re chose qui m&#8217;int\u00e9resse chez lui, c&#8217;est l&#8217;ambivalence, l&#8217;obscur autant que le clair. Le &#8220;brechtisme&#8221; en France a tout fait pour \u00e9claircir et je veux rendre sa place \u00e0 la nuit : la place de la d\u00e9tresse, de l&#8217;\u00e9chec, de la peur, de la l\u00e2chet\u00e9. Mais bien s\u00fbr aussi rendre sensibles ces formidables lumi\u00e8res qu&#8217;il nous transmet, \u00e0 savoir l&#8217;invincible certitude que l&#8217;homme a les moyens de rendre intelligible le monde, de l&#8217;arracher aux croyances, \u00e0 tout ce qui le retient dans ses cha\u00eenes. Ce qui est bouleversant aussi dans Galil\u00e9e, c&#8217;est le travail du Temps : \u00e7a commence en 1609 et se termine en 1637, o\u00f9 l&#8217;on voit la mort des illusions et l&#8217;amplitude des th\u00e8mes ouverts sur l&#8217;univers entier. Cela me r\u00e9concilie avec un grand th\u00e9\u00e2tre de la pens\u00e9e en mouvement qui interroge aussi bien la formidable r\u00e9volution copernicienne que la question de l&#8217;atome.<\/p>\n<p>La stratification des trois versions de la pi\u00e8ce est magnifique. D\u00e8s la premi\u00e8re, en 1938, il y est question du danger qu&#8217;encourent les savants allemands de livrer leurs d\u00e9couvertes au Troisi\u00e8me Reich. Il fait alors de Galil\u00e9e un anti-h\u00e9ros, plus utile \u00e0 la collectivit\u00e9 que les h\u00e9ros. Il devient le mod\u00e8le du savant qui dit &#8220;oui&#8221; pour mieux dire &#8220;non&#8221;. La seconde version date de 1945. Brecht est alors \u00e0 Los Angeles. C&#8217;est l&#8217;\u00e9poque du maccarthysme, d&#8217;Hiroshima, de Nagasaki : les savants ont livr\u00e9 leurs recherches aux forces de destruction. Pour Brecht, c&#8217;est aussi la rencontre avec le com\u00e9dien Charles Laughton qui l&#8217;incite \u00e0 all\u00e9ger le texte au profit du gestus ; \u00e0 une libert\u00e9 et une insolence que Brecht ne se permettait pas encore. Galil\u00e9e devient la figure de celui qui a sacrifi\u00e9 la puret\u00e9 des sciences au confort. Il passe vraiment du c\u00f4t\u00e9 des &#8220;canailles&#8221;.<\/p>\n<p>Le mot est de Brecht. Pour lui, \u00e0 cette \u00e9poque, Galil\u00e9e est une grande figure shakespearienne, c&#8217;est Richard III. Dans la troisi\u00e8me version, en 1956, on pourrait dire que c&#8217;est Brecht qui a pris la place de Galil\u00e9e. Dans les deux premi\u00e8res versions, malgr\u00e9 les horreurs de l&#8217;Histoire, on sentait un Brecht relativement serein, qui ne mettait pas en doute la pertinence de ses engagements. Il n&#8217;y avait encore ni Mur, ni Budapest, mais d\u00e9j\u00e0 la manifestation de 1953 \u00e0 Berlin et de nombreux silences. Il y avait aussi sa duplicit\u00e9 rus\u00e9e et une terrible interrogation sur ce qu&#8217;\u00e9tait devenu le socialisme. Brecht se vit comme un Galil\u00e9e. En creux, on peut lire un terrible accord entre Brecht et le savant. Ce qui est \u00e9tonnant est que, dans le travail sur ces trois versions, il y a fort peu de diff\u00e9rences textuelles : seulement des diff\u00e9rences de montage, des d\u00e9placements de phrases ; certains personnages prennent plus d&#8217;importance.<\/p>\n<p>Les strates de sens se lisent par petites touches et dans le travail sc\u00e9nique, mais ces diff\u00e9rences ouvrent sur le sens profond du texte. Comment faire quand on est metteur en sc\u00e8ne aujourd&#8217;hui ? Imaginer une quatri\u00e8me version me para\u00eet incongru, mais je ne voudrais pas non plus p\u00eacher par une excessive fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l&#8217;orthodoxie du Berliner. En fait, dans le travail, je d\u00e9couvre qu&#8217;avec le m\u00eame texte l&#8217;oeuvre induit son articulation permanente sur l&#8217;Histoire. A condition de rester vigilant et respectueux, je constate que cette Vie de Galil\u00e9e pense autant \u00e0 la Florence en 1600, qu&#8217;au Berlin des ann\u00e9es 30, au Los Angeles des ann\u00e9es 40, au Moscou des ann\u00e9es 50. La Vie de Galil\u00e9e est une formidable pi\u00e8ce polici\u00e8re, la pi\u00e8ce de la parole emp\u00each\u00e9e, par la Gestapo et par la GPOU. L&#8217;\u00e9criture prend en charge tous les niveaux de langue et, notamment, la langue pour abuser l&#8217;autre.<\/p>\n<p>Dans cette pi\u00e8ce que l&#8217;on peut qualifier de &#8220;testamentaire&#8221;, Brecht est un homme d\u00e9j\u00e0 malade et fatigu\u00e9. Il vient de monter Faust et pense \u00e0 un Einstein. Son questionnement fondamental est &#8220;comment pr\u00e9server la libert\u00e9 de l&#8217;intellectuel face \u00e0 un pouvoir avec lequel il est en approbation objective&#8221;. Il me semble que, comme pour Galil\u00e9e, ce que Brecht estime sa faute est cette impossibilit\u00e9 dans ses recherches de rester li\u00e9 au peuple. Dans cette pi\u00e8ce encore, le peuple reste mythique, id\u00e9alis\u00e9. Quand Galil\u00e9e, \u00e0 la fin, s&#8217;auto-accuse avec violence, il faut entendre la d\u00e9tresse d&#8217;un homme vieillissant, la haine de l&#8217;homme qu&#8217;il est appel\u00e9 \u00e0 devenir. Il faut entendre \u00e0 travers lui, le dernier Aragon, le dernier Althusser : la question de ceux qui ont pris le risque de l&#8217;engagement dans l&#8217;Histoire avec en m\u00eame temps le jugement sur leurs erreurs. n<\/p>\n<p>La Vie de Galil\u00e9e, de Bertolt Brecht, mise en sc\u00e8ne Jacques Lassalle. Th\u00e9\u00e2tre national de la Colline, Paris XXe ; jusqu&#8217;au 9 avril 2000. T\u00e9l : 01 44 62 52 52.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Jacques Lassale <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1840","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1840","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1840"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1840\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1840"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1840"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1840"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}