{"id":1839,"date":"2000-03-01T00:00:00","date_gmt":"2000-02-29T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1839\/"},"modified":"2000-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-02-29T23:00:00","slug":"collage1839","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1839","title":{"rendered":"COLLAGE"},"content":{"rendered":"<p>Dans un de ces &#8220;Peanuts&#8221; (cacahou\u00e8tes, faut-il le pr\u00e9ciser?) en quatre images que publiaient les journaux du monde entier, et qu&#8217;on retrouvera dans Charlie mensuel de juin 1982, Charlie Brown, de son banc d&#8217;\u00e9cole, confie sa d\u00e9prime \u00e0 Linus, celui qu&#8217;il a nagu\u00e8re vu prier la Grande Citrouille qu&#8217;elle le garde de toute mauvaise tentation. Le jeune philosophe, pour le consoler, lui dit que la seule qui puisse avoir quelque raison de sombrer dans un tel abattement, c&#8217;est son propre grand p\u00e8re, car, ajoute-t-il, &#8220;il vient de se rendre compte qu&#8217;il est trop \u00e2g\u00e9 pour participer \u00e0 un tournoi de v\u00e9t\u00e9rans&#8221;. La question devait assez troubler Charles M. Schultz, p\u00e8re des &#8220;Peanuts&#8221; pour que, dans un &#8220;quatre vignettes&#8221; pr\u00e9c\u00e9dent, il ait fait dialoguer les deux m\u00eames sur le soixante-troisi\u00e8me anniversaire du grand p\u00e8re de (encore) Linus. Lequel conclut, se prenant accabl\u00e9 le menton \u00e0 deux mains sous ses quatre cheveux mal peign\u00e9s : &#8220;C&#8217;est dur de croire qu&#8217;il fut pendant un temps un \u00eatre humain&#8230;&#8221;Charles M. Schultz sera rest\u00e9 jusqu&#8217;au bout l&#8217;\u00eatre humain qu&#8217;il entendait demeurer.<\/p>\n<p>Il avait annonc\u00e9, au mois de novembre, que, souffrant d&#8217;un cancer du c\u00f4lon, il publierait la derni\u00e8re aventure de Snoopy, Charlie Brown et sa petite bande dans le journal du 13 f\u00e9vrier et, ce dimanche matin-l\u00e0, les Am\u00e9ricains, avant m\u00eame d&#8217;ouvrir leur journal \u00e0 la page des &#8220;comics&#8221; pour voir comment leurs amis de cinquante ans feraient leurs adieux \u00e0 ce monde de papier qui les avait vus na\u00eetre, avaient entendu \u00e0 la radio que leur p\u00e8re \u00e9tait mort la veille. Charles M. Schultz avait annonc\u00e9 qu&#8217;il arr\u00eatait de dessiner pour prendre le temps de se soigner. Et peut-\u00eatre de vivre autrement qu&#8217;au rythme des planches attendues \u00e0 livrer chaque jour : il devait, pour commencer, assister \u00e0 un concert le lundi 14 f\u00e9vrier. Surprenant savoir du corps : la besogne finie, la machine s&#8217;arr\u00eate. Ou bien faut-il le dire autrement ? Ce corps-l\u00e0, cette main qui tenaient le crayon, ne pouvaient vivre qu&#8217;occup\u00e9s \u00e0 donner la vie&#8230; De quelque fa\u00e7on qu&#8217;on prenne cette double mort : de papier et &#8220;de vrai&#8221; : restera le myst\u00e8re dont on se d\u00e9barrasserait trop facilement en parlant de hasard.<\/p>\n<p>Dans un livre paru en traduction fran\u00e7aise l&#8217;\u00e9t\u00e9 dernier, (Sur Walter Benjamin, \u00e9ditions Allia), le philosophe allemand Theodor W. Adorno publie quelques-unes des lettres qu&#8217;il \u00e9changea avec son ami, sur son travail. Ils ne manqu\u00e8rent pas, h\u00e9las, de s&#8217;\u00e9crire : chass\u00e9s tous deux, avec bien d&#8217;autres, par le nazisme, ils connurent des lieux d&#8217;exil diff\u00e9rents, Adorno \u00e0 Londres et New York, Benjamin \u00e0 Paris. Et l&#8217;on sait que celui-ci, fuyant l&#8217;avance allemande en France pour l&#8217;Espagne et, pensait-il, les Etats-Unis pour lesquels ses amis lui avaient envoy\u00e9 un laissez-passer, fut arr\u00eat\u00e9 au passage de la fronti\u00e8re \u00e0 Port-Bou et, menac\u00e9 par l&#8217;alcade d&#8217;\u00eatre livr\u00e9 \u00e0 la Gestapo, se suicida dans la nuit du 27 septembre 1940.En 1935, Benjamin avait envoy\u00e9 \u00e0 son ami alors \u00e0 Oxford un &#8220;expos\u00e9&#8221; qui \u00e9tait un plan de travail assez d\u00e9velopp\u00e9 de ce qui devait \u00eatre son grand oeuvre Paris, capitale du XIXe si\u00e8cle. Ce livre \u00e9norme, v\u00e9ritable chantier de travail jamais achev\u00e9, qui avait port\u00e9 le titre initial &#8220;le livre des passages&#8221;, et, \u00e0 partir de ces passages couverts, originalit\u00e9 de Paris au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, allait embrasser toute l&#8217;activit\u00e9 industrielle et intellectuelle du &#8220;si\u00e8cle de l&#8217;industrie&#8221;, du baron Haussmann \u00e0 Baudelaire, de l&#8217;emploi de la fonte \u00e0 la d\u00e9couverte de la photographie, est longtemps rest\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9tat de mythe.<\/p>\n<p>On n&#8217;en connaissait que des fragments, jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;une \u00e9dition posthume en soit publi\u00e9e en 1982 en Allemagne et une traduction fran\u00e7aise en 1989 aux \u00e9ditions du Cerf. Bonne occasion de s&#8217;y replonger : il est difficile \u00e0 qui n&#8217;a pas pioch\u00e9 dedans d&#8217;en imaginer la richesse et, surtout, d&#8217;entrevoir le nombre de pistes qu&#8217;il ouvre pour la compr\u00e9hension de notre temps.Retour \u00e0 1935 : Adorno vient de lire &#8220;l&#8217;expos\u00e9&#8221; que lui a envoy\u00e9 Benjamin, marxiste comme lui, th\u00e9oricien avec qui il ferraille amicalement depuis des ann\u00e9es. Rien n&#8217;est plus tonique que cet \u00e9change de travaux entre hommes qui s&#8217;estiment et ne se m\u00e9nagent pas. Ernst Bloch, Marcuse, Adorno, Benjamin, on sait que l&#8217;\u00e9cho des recherches que men\u00e8rent autour des ann\u00e9es vingt et trente ces Allemands pourchass\u00e9s par Hitler se fit entendre fort avant dans le si\u00e8cle et que Mai-68 en fut profond\u00e9ment marqu\u00e9. Nostalgie. Ici, Adorno, qui avait le marxisme plus pointilleux : ou moins aventureux : que celui de Benjamin reproche \u00e0 ce dernier d&#8217;avoir plac\u00e9 en exergue de son &#8220;expos\u00e9&#8221; une phrase de Michelet : &#8220;Chaque \u00e9poque r\u00eave la suivante&#8221;. Pour lui, cela sent un peu le soufre, ou, en tous cas, pas assez la dialectique. Il s&#8217;en explique longuement, et cette r\u00e9futation est passionnante.<\/p>\n<p>Il reste que, si l&#8217;on revient alors au texte de Benjamin, on est frapp\u00e9 de voir que, pour celui-ci, la dialectique n&#8217;est pas affaire de recette appliqu\u00e9e. Dans le texte critiqu\u00e9 par Adorno (et publi\u00e9 en annexe \u00e0 la fin de Paris, capitale du XIXe si\u00e8cle), cette citation de Michelet est suivie de tout un d\u00e9veloppement qui commence ainsi : &#8220;A la forme du nouveau moyen de production qui est encore au d\u00e9but domin\u00e9e par celle de l&#8217;ancien (Marx), correspondent dans la conscience collective des images de souhait o\u00f9 le Nouveau et l&#8217;Ancien se comp\u00e9n\u00e8trent sous une forme fantastique.&#8221;Irruption du fantastique dans la th\u00e9orie.<\/p>\n<p>On voit par l\u00e0 que le fl\u00e2neur (c&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment un des th\u00e8mes de son livre) qui a laiss\u00e9 sa r\u00eaverie se nourrir au jour p\u00e2le des verri\u00e8res de passages parisiens o\u00f9 s&#8217;\u00e9talent les marchandises d&#8217;un capitalisme qui porte beau sa jeunesse est un po\u00e8te tout autant qu&#8217;un philosophe. Esp\u00e8ce rare. En fait, ce Paris du XIXe si\u00e8cle, dans sa construction exub\u00e9rante, v\u00e9ritable &#8220;montage d&#8217;attractions&#8221; qui fait jouer entre elles toutes les citations tir\u00e9es de l&#8217;in\u00e9puisable mine de la Biblioth\u00e8que nationale, ce Paris o\u00f9 il passait ses journ\u00e9es est plus proche d&#8217;un film d&#8217;Eisenstein que d&#8217;un manuel de marxisme.<\/p>\n<p>C&#8217;est en ce lieu qu&#8217;il nourrissait sa r\u00e9flexion philosophique, mais pas seulement : &#8220;L&#8217;espace en verre devant mon si\u00e8ge \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale ; cercle magique inviol\u00e9, \u00abterrain vierge\u00bb que vont fouler les figures auxquelles je r\u00eave&#8221;, \u00e9crivait-il dans les premi\u00e8res notes jet\u00e9es dans la pr\u00e9paration de son livre Paris, capitale du XIXe si\u00e8cle, qui s&#8217;appelait alors encore, marqu\u00e9 qu&#8217;il \u00e9tait par le Surr\u00e9alisme : &#8220;Passages&#8221; (page 851 de l&#8217;\u00e9dition cit\u00e9e). De m\u00eame, cet homme de pens\u00e9e qui pouvait rencontrer &#8220;Orph\u00e9e, Eurydice et Herm\u00e8s \u00e0 la gare Saint-Lazare&#8221; a \u00e9crit dans le m\u00eame ouvrage (page 841) : &#8220;Toute architecture collective du XIXe si\u00e8cle constitue la demeure du collectif qui r\u00eave&#8221;. Il savait ne pas s&#8217;en tenir aux apparences, et pour en revenir au p\u00e8re des &#8220;Peanuts&#8221;, il \u00e9tait de ceux qui savaient que le corps parle souvent plus haut que ne le fait la voix.<\/p>\n<p>Ceci, pour finir : le 17 f\u00e9vrier 1600, Giordano Bruno, religieux qui entendait ne croire que ce qu&#8217;il pouvait d\u00e9montrer \u00e9tait br\u00fbl\u00e9 par l&#8217;Inquisition sur ordre du pape en place publique \u00e0 Rome. Terrible ironie de l&#8217;histoire, ce pape s&#8217;appelait Cl\u00e9ment, et la place o\u00f9 devaient s&#8217;\u00e9lever les fleurs rouges du b\u00fbcher, &#8220;Campo dei Fiori&#8221;. A la fin de l&#8217;ann\u00e9e derni\u00e8re, l&#8217;adjoint \u00e0 la Culture \u00e0 la mairie de Rome avait propos\u00e9 de marquer ce quatre centi\u00e8me anniversaire par de grandes manifestations sur cette place. Bonne id\u00e9e, lui dit-on de divers c\u00f4t\u00e9s, mais&#8230;<\/p>\n<p>Mais un membre \u00e9minent de la Curie romaine, monseigneur Poupard, fit savoir que, si l&#8217;on pouvait d\u00e9plorer l&#8217;ardeur du ch\u00e2timent, il ne saurait \u00eatre question de revenir sur le proc\u00e8s qui lui avait \u00e9t\u00e9 fait. De bonnes voix s&#8217;\u00e9lev\u00e8rent pour trouver que l&#8217;ann\u00e9e du deux milli\u00e8me anniversaire du Christ, il n&#8217;\u00e9tait peut-\u00eatre pas du meilleur go\u00fbt de remuer ces cendres froides. Et des commer\u00e7ants qui n&#8217;avaient jusque l\u00e0 rien trouv\u00e9 \u00e0 redire aux travaux qui bouleversent Rome pour le &#8220;Jubil\u00e9&#8221; du mill\u00e9naire : c&#8217;est qu&#8217;on en attend quelques retomb\u00e9es, tout de m\u00eame : s&#8217;insurg\u00e8rent contre le chantier ouvert pour cette comm\u00e9moration. Certes, on ne br\u00fble plus les h\u00e9r\u00e9tiques aujourd&#8217;hui. C&#8217;est tellement plus convenable d&#8217;\u00e9touffer en douceur leur souvenir sous les n\u00e9cessit\u00e9s incontournables du d\u00e9veloppement commercial. Voil\u00e0 peut-\u00eatre qui e\u00fbt int\u00e9ress\u00e9 Walter Benjamin, qui voyait dans l&#8217;\u00e9talage des marchandises du monde entier que permettaient les passages parisiens, la m\u00e9taphore du monde en train de na\u00eetre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un de ces &#8220;Peanuts&#8221; (cacahou\u00e8tes, faut-il le pr\u00e9ciser?) en quatre images que publiaient les journaux du monde entier, et qu&#8217;on retrouvera dans Charlie mensuel de juin 1982, Charlie Brown, de son banc d&#8217;\u00e9cole, confie sa d\u00e9prime \u00e0 Linus, celui qu&#8217;il a nagu\u00e8re vu prier la Grande Citrouille qu&#8217;elle le garde de toute mauvaise tentation. 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