{"id":1821,"date":"2000-02-01T00:00:00","date_gmt":"2000-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/attention-une-lutte-de-classe-peut1821\/"},"modified":"2000-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-01-31T23:00:00","slug":"attention-une-lutte-de-classe-peut1821","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1821","title":{"rendered":"Attention ! Une lutte de classe peut en cacher une autre&#8230;"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Les difficult\u00e9s de nos concitoyens \u00e0 se reconna\u00eetre comme appartenant \u00e0 une classe sociale, pr\u00e9f\u00e9rant se d\u00e9clarer membres de cette anonyme et \u00e9norme &#8220;classe moyenne&#8221;, n&#8217;effacent pas pour autant la r\u00e9alit\u00e9 des classes sociales. Ni m\u00eame celle de la lutte des classes. Encore faut-il voir ce qui rel\u00e8ve de la crise de la repr\u00e9sentation, de la lutte et ce qui \u00e9merge. <\/p>\n<p>L&#8217;id\u00e9e a germ\u00e9 d\u00e8s 1959 dans la t\u00eate d&#8217;un chercheur am\u00e9ricain, Robert Nisbet (1) qui a eu, en exclusivit\u00e9, la vision du &#8220;d\u00e9clin et de la fin des classes&#8221;. Nisbet avan\u00e7ait trois explications : une meilleure diffusion du pouvoir, dans la sph\u00e8re politique, allait modifier les comportements ; l&#8217;extension du secteur tertiaire annihilerait les r\u00e9f\u00e9rences sociales du pass\u00e9 sans en cr\u00e9er de nouvelles ; l&#8217;\u00e9l\u00e9vation du niveau de vie gommerait les antagonismes cr\u00e9ant, avant toute autre distinction, une population de &#8220;consommateurs&#8221;. La mort des classes \u00e9tait ainsi programm\u00e9e. Mais, surtout, elle devait engendrer la fin de la g\u00eanante &#8220;lutte des classes&#8221;. Le processus fut soigneusement entretenu Outre-Atlantique, relay\u00e9 en France et en fanfare par Giscard, puis par Jacques Delors. Il n&#8217;en finit pas de finir. En 1999, Lionel Jospin reprend \u00e0 son compte le concept de &#8220;classe moyenne&#8221;, comme classe identitaire unificatrice, les communistes utilisaient, eux, volontiers l&#8217;expression de &#8220;classe ouvri\u00e8re \u00e9largie&#8221;. Mais \u00e0 sch\u00e9matiser le pr\u00e9sent ou s&#8217;arc-bouter sur le pass\u00e9, ne risque-t-on pas de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce qui bouge dans la soci\u00e9t\u00e9 ?<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9rosion du sentiment d&#8217;appartenance \u00e0 une classe, depuis vingt ans, est r\u00e9elle, il a m\u00eame augment\u00e9 : en 1966, 21 % des personnes interrog\u00e9es disaient appartenir \u00e0 &#8220;la classe moyenne&#8221; pour 38 % en 1996 m\u00eame si, deux ans auparavant, il restait encore 22 % de personnes \u00e0 se d\u00e9clarer membres de la classe ouvri\u00e8re. Plut\u00f4t que d&#8217;en conclure \u00e0 la fin des classes, nombre de chercheurs conviennent d&#8217;un effet de &#8220;brouillage&#8221; et de &#8220;manque de visibilit\u00e9&#8221; des \u00e9volutions de la soci\u00e9t\u00e9. Auquel il convient d&#8217;ajouter une difficult\u00e9 sup\u00e9rieure, et non des moindres : \u00e0 quoi la question peut-elle correspondre pour un jeune de vingt ans, non socialis\u00e9 politiquement ou sans emploi ? Toute appr\u00e9ciation du sentiment d&#8217;appartenance \u00e0 une classe sociale doit donc \u00eatre lue avec pr\u00e9cautions, historique et politique. La perception de ce sentiment, en particulier chez les jeunes, serait plut\u00f4t v\u00e9cue, compte tenu de l&#8217;importance de l&#8217;id\u00e9al r\u00e9publicain de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 des chances, comme l&#8217;estimation par la personne de ses potentialit\u00e9s d&#8217;\u00e9volution dans la vie sociale, une sorte d&#8217;anticipation de son &#8220;destin social&#8221;. Il existe bien une conscience individuelle d&#8217;un statut partag\u00e9, comme il existe \u00e9galement la conscience d&#8217;un destin commun. Autant de sentiments qui recouvrent &#8220;un ensemble de donn\u00e9es cognitives permettant de concevoir des interpr\u00e9tations, des jugements de valeur et des normes de conduite \u00e0 partir de la vie quotidienne&#8221; (2).<\/p>\n<p>Dans une soci\u00e9t\u00e9 en perp\u00e9tuelle \u00e9volution, positive et n\u00e9gative, la crise de la repr\u00e9sentation n&#8217;est pas \u00e9tonnante. Elle est nourrie de quatre raisons qui s&#8217;imbriquent les unes aux autres : la fin de l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie de la classe ouvri\u00e8re ; les modifications li\u00e9es \u00e0 la modernisation technologique ; les d\u00e9r\u00e9glementations, dans l&#8217;entreprise, de la repr\u00e9sentation sociale collective et traditionnelle ; l&#8217;extension de la pr\u00e9carit\u00e9 et du ch\u00f4mage.<\/p>\n<p>Les destructurations-restructurations industrielles, comme les d\u00e9localisations, ont modifi\u00e9 la structure de l&#8217;emploi dans les entreprises en m\u00eame temps qu&#8217;elles changeaient la nature du travail industriel en France. La r\u00e9duction progressive de la main-d&#8217;oeuvre ouvri\u00e8re devait signer la fin de l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie de la classe sociale phare au profit des employ\u00e9s du secteur tertiaire et la mont\u00e9e en ligne des &#8220;cols blancs&#8221;. Premi\u00e8re perte d&#8217;un rep\u00e8re classique. Mais c&#8217;est Mai-1968, initi\u00e9 par la jeunesse estudiantine, qui donne, sur le plan politique, un aper\u00e7u, souvent mal interpr\u00e9t\u00e9, des profondes transformations en cours : la classe ouvri\u00e8re, qui ne fut pas acteur privil\u00e9gi\u00e9 dans le d\u00e9clenchement de ce mouvement, peut continuer \u00e0 tirer les b\u00e9n\u00e9fices des changements sociaux qui paraissent engag\u00e9s dans la voie du progr\u00e8s social, mais n&#8217;est plus le centre de gravit\u00e9 de ce processus historique (3).<\/p>\n<p>Autre changement bien r\u00e9el et autre perte de rep\u00e8res : les mutations du travail. Elles ont deux origines. Sur le plan social, au clivage in\u00e9galitaire habituel entre &#8220;le haut&#8221; et &#8220;le bas&#8221; de l&#8217;\u00e9chelle sociale se substitue une somme de nouvelles disparit\u00e9s entre les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories de salari\u00e9s. Les in\u00e9galit\u00e9s de revenus demeurent, accroissant encore la subordination des plus mal lotis. Dans le m\u00eame temps, de nouvelles in\u00e9galit\u00e9s se sont creus\u00e9es entre tous. Le statut de nombreuses cat\u00e9gories salariales va \u00eatre soumis aux m\u00eames d\u00e9r\u00e8glements, aux m\u00eames processus de d\u00e9gradation. Les groupes sociaux se vivent moins homog\u00e8nes. Dans l&#8217;entreprise, plusieurs &#8220;\u00e2ges&#8221; vont continuer \u00e0 cohabiter. Mais des cha\u00eenes automobiles aux bureaux, les transformations dues \u00e0 l&#8217;introduction des nouvelles technologies et de nouvelles formes d&#8217;organisation vont rendre l&#8217;approche de la repr\u00e9sentation que l&#8217;on a de sa place, de sa classe sociale, particuli\u00e8rement difficile \u00e0 formuler (4).<\/p>\n<p>Ces organisations du travail, mises en place dans les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, n&#8217;ont pas seulement contribu\u00e9 \u00e0 l&#8217;extension de la pr\u00e9carit\u00e9. Elles ont concouru \u00e0 faire jouer les salari\u00e9s entre eux sur le mode concurrentiel contre ce qu&#8217;ils avaient en commun. Les politiques salariales ont largement structur\u00e9 ce mouvement par le biais de l&#8217;individualisation des salaires. Elles s&#8217;appuient maintenant sur la logique de la rente qui a l&#8217;avantage pour le patronat de d\u00e9connecter salaires et qualifications tout en tentant d&#8217;int\u00e9grer le salari\u00e9 aux objectifs de l&#8217;entreprise capitaliste (5). La dilution du sentiment d&#8217;appartenance \u00e0 une classe sociale doit donc beaucoup au patient travail de sape men\u00e9 au coeur de l&#8217;entreprise par le patronat qui s&#8217;est attaqu\u00e9 \u00e0 tous les rep\u00e8res collectifs (6). Alors que la critique sociale a connu sa travers\u00e9e du d\u00e9sert, t\u00e9tanis\u00e9e par cet autre changement : le ch\u00f4mage massif, notamment celui des jeunes. Ceux-ci sont devenus (7), &#8220;le sympt\u00f4me social de cet homme amput\u00e9, entrav\u00e9, d\u00e9soeuvr\u00e9, qui est sans doute la pire des violences qu&#8217;on puisse endurer quand le travail est l&#8217;activit\u00e9 la plus humaine qui soit&#8221;.<\/p>\n<p>Les mutations, l&#8217;atomisation des situations dans la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine conf\u00e8rent un int\u00e9r\u00eat d&#8217;autant plus grand aux luttes communes de notre temps, bel exemple de r\u00e9sistance. Car la conscience de classe, la contestation anticapitaliste est loin de s&#8217;\u00eatre \u00e9teinte. Elle n&#8217;est pas non plus rest\u00e9e enferm\u00e9e dans l&#8217;atelier ou l&#8217;usine. L&#8217;histoire de l&#8217;articulation entre conflits du travail et lutte politique est riche et chaotique. Elle se nourrit d&#8217;exp\u00e9riences \u00e0 caract\u00e8re d\u00e9l\u00e9gataire, \u00e0 forte culture \u00e9tatique, entretenant le mythe du Grand Soir, vouant aux g\u00e9monies l&#8217;intervention directe des salari\u00e9s dans la gestion des entreprises ou de tout espace public. Si elle n&#8217;est manifestement plus ce qu&#8217;elle \u00e9tait, la contestation anticapitaliste ne fait pas que se &#8220;d\u00e9composer&#8221;. Elle se r\u00e9g\u00e9n\u00e8re sur les bases in\u00e9dites de nouvelles formes de luttes des classes, de l&#8217;hiver 95 \u00e0 Seattle, en passant par le combat pour la parit\u00e9, le PACS, un toit ou des papiers pour tous. Si ces mouvements sont encore t\u00e2tonnants, disparates parfois contradictoires, ils ne sont en tout cas plus subordonn\u00e9s \u00e0 l&#8217;action gouvernementale ou \u00e0 la politique \u00e9tatique (8). Faut-il regretter ces \u00e9volutions quand la conscience &#8220;d&#8217;appartenir \u00e0 un monde divis\u00e9 est mont\u00e9e : la Bourse ou la vie. (&#8230;) La conscience sociale se pr\u00e9cise, se cristallise lentement autour et contre la logique des comportements financiers, \u00e0 propos de la morale de l&#8217;argent qui est profond\u00e9ment hostile \u00e0 la vie&#8221; (7) ? Reste \u00e0 trouver une transcription politique \u00e0 l&#8217;image de ces mutations.<\/p>\n<p>1. Louis Chauvel, le Destin des g\u00e9n\u00e9rations, PUF, 1998.<\/p>\n<p>2. Laurent Mucchielli, Actuel Marx, n\u00b0 26.<\/p>\n<p>3. Robert Castel, Actuel Marx, n\u00b026, les M\u00e9tamorphoses de la question sociale, Fayard 1995, Gallimard Folio essais, 1999.<\/p>\n<p>4. Entretien avec Yves Clot, p. 6.<\/p>\n<p>5. Article de Nasser Mansouri-Guilani, p. 4.<\/p>\n<p>6. Luc Boltanski, le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard Essais, 1999.<\/p>\n<p>7. Yves Clot.<\/p>\n<p>8. Jean Lojkine, Actuel Marx, n\u00b0 26.<\/p>\n<p>Rayon livres <\/p>\n<p>Le Monde du travail, La D\u00e9couverte, Texte \u00e0 l&#8217;appui, sous la direction de Jacques Kergoat, f\u00e9v. 1999.<\/p>\n<p>Le Travail, quel avenir, Folio Actuel, Gallimard, 1997.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Les difficult\u00e9s de nos concitoyens \u00e0 se reconna\u00eetre comme appartenant \u00e0 une classe sociale, pr\u00e9f\u00e9rant se d\u00e9clarer membres de cette anonyme et \u00e9norme &#8220;classe moyenne&#8221;, n&#8217;effacent pas pour autant la r\u00e9alit\u00e9 des classes sociales. Ni m\u00eame celle de la lutte des classes. 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