{"id":1820,"date":"2000-02-01T00:00:00","date_gmt":"2000-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/un-siecle-dont-on-a-toujours1820\/"},"modified":"2000-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-01-31T23:00:00","slug":"un-siecle-dont-on-a-toujours1820","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1820","title":{"rendered":"Un si\u00e8cle dont on a toujours besoin"},"content":{"rendered":"<p>Ah, on en a eu, des bilans de sp\u00e9cialistes, des pr\u00e9visions de sp\u00e9cialistes, des analyses de sp\u00e9cialistes, ces derniers temps, pour nous expliquer que le XXe si\u00e8cle avait fait exploser une violence inou\u00efe, avait recul\u00e9 les bornes du possible, avait sem\u00e9 le d\u00e9sordre et fait jaillir des lumi\u00e8res&#8230; De la r\u00e9volution quantique \u00e0 la r\u00e9volution sovi\u00e9tique, des camps de la mort \u00e0 la marche sur la Lune, du (t\u00e9l\u00e9phone) cellulaire \u00e0 la ma\u00eetrise de la (reproduction) cellulaire, des puces aux clones, morbleu, on ne sait plus o\u00f9 donner de la t\u00eate : comment on pense tout \u00e7a, sans parler du reste, quand on n&#8217;est pas, pr\u00e9cis\u00e9ment, un sp\u00e9cialiste ? Et qu&#8217;est-ce qu&#8217;on en fait, dans une vie d&#8217;homme ? Comme disait l&#8217;indispensable Jules Laforgue, grand po\u00e8te et grand ironiste de la fin, bien tordue et d\u00e9pressive, du si\u00e8cle dernier : il y a de l&#8217;infini sur la planche.<\/p>\n<p>D&#8217;accord. Mais si, pour commencer, on regardait d&#8217;abord la planche ?Parce que, somme toute, pour nous tous qui sommes n\u00e9s dans cet \u00e9trange XXe si\u00e8cle, c&#8217;est notre imagination, ce sont nos sentiments, ce sont nos r\u00eaves auxquels il a donn\u00e9 en partie mati\u00e8re et forme. Ce serait beau, de raconter, chacun \u00e0 sa fa\u00e7on, &#8220;son&#8221; XXe si\u00e8cle. Pas celui des savants, pas celui des journalistes, non, juste celui qui nous vient \u00e0 l&#8217;esprit, chacun le sien, et chacun d\u00e9positaire d&#8217;une part de la v\u00e9rit\u00e9 du temps. Qu&#8217;on raconte ses \u00e9motions. Ses chocs. Ses incompr\u00e9hensions. Et faites passer. Faites passer aux enfants qui vont avoir \u00e0 inventer la suite&#8230;<\/p>\n<p>En 86 collages, des bouts de v\u00e9rit\u00e9 comme des fragments de cristal<\/p>\n<p>Au fond, c&#8217;est ce qu&#8217;ont entrepris Nik Cohn et Guy Pellaert. Nik Cohn s&#8217;est fait conna\u00eetre autrefois, avant le c\u00e2ble, avant le PC, avant le mini-disc, comme critique de rock ; en ces ann\u00e9es 70, le rock voulait changer la vie, ou le monde, ou au moins y faire entendre quelques distorsions.<\/p>\n<p>Le rock \u00e9tait synchrone avec des jeunes et des moins jeunes qui avaient envie que la vie soit plus vivante, shake it, baby, m\u00eame si la dialectique ne cassait pas toutes les briques, et si la qu\u00eate en solo d\u00e9bouchait parfois sur un mur mortellement t\u00eatu. Guy Pellaert est un peintre, un donneur d&#8217;images. Tous deux, l&#8217;Anglais d&#8217;Irlande du Nord, et l&#8217;habitu\u00e9 d&#8217;Ostende s&#8217;\u00e9taient merveilleusement trouv\u00e9s pour proposer, en 73, un album gla\u00e7ant, splendide, nerveux et inoubliable, Rock Dreams, o\u00f9 le rock se cristallisait en vignettes d\u00e9finitives, White light White Heat, vibrations du d\u00e9sir de br\u00fbler pour \u00e9clairer, Rock Dreams \u00e9tait ironique comme Burroughs et survoltant comme le Rocky Horror Picture Show, il c\u00e9l\u00e9brait la fin d&#8217;une \u00e9poque dont on a toujours besoin. Trente ans apr\u00e8s ou presque, ils se sont \u00e0 nouveau donn\u00e9 rendez-vous, pour d\u00e9cliner, non plus les R\u00eaves rock, mais les R\u00eaves du si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Les leurs. Stridences, flashes, vitesse. C&#8217;est admirable. Il ne s&#8217;agit pas ici de compte rendu, d&#8217;addition des faits marquants, de recension des grands \u00e9v\u00e9nements. Non, il s&#8217;agit de r\u00eaves. Ce qui dans le si\u00e8cle a fait r\u00eaver : ou cauchemarder : ce que le si\u00e8cle s&#8217;est offert comme r\u00eaves, ce qui, chez les auteurs, a \u00e9t\u00e9 moteur de r\u00eaves. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;exactitude, mais&#8230; de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>De bouts de v\u00e9rit\u00e9. Mais peut-\u00eatre bien que la v\u00e9rit\u00e9, c&#8217;est comme le cristal. M\u00eame en fragments, le cristal est toujours cristal, et la v\u00e9rit\u00e9&#8230; En 86 collages par ordinateur, extraordinairement cadr\u00e9s, trafiqu\u00e9s, d\u00e9cal\u00e9s, Pellaert propose, rythm\u00e9 par les l\u00e9gendes : dans tous les sens du terme : de Cohn, un film du si\u00e8cle, d\u00e9lirant, jubilant, intoxiquant, o\u00f9 passent nos fant\u00f4mes, et, merveille, nous ne nous \u00e9tonnons qu&#8217;\u00e0 peine de les trouver si sensiblement &#8220;transpos\u00e9s&#8221;. Mitterrand donne du feu \u00e0 Gainsbourg, sur la rive de la Seine, au petit matin, Bob Dylan se fait nourrir par Golda Meir, Elvis Presley vient hanter Clinton, de Gaulle boit un verre chez Rick, \u00e0 Casablanca&#8230; Il y a l\u00e0 le rock&#8217;n roll, et la vitalit\u00e9, et le chagrin des espoirs d\u00e9\u00e7us, et la splendeur des h\u00e9ros, des h\u00e9rauts, les \u00e9crivains sont musique, et c&#8217;est Sartre et Camus tout d\u00e9glingu\u00e9s par Bud Powell, les r\u00e9volutions font de l&#8217;espoir, et de la casse, et le pass\u00e9 les travaille, et c&#8217;est un night-club o\u00f9 Castro, Guevara se d\u00e9brouillent avec l&#8217;instant qui passe, pendant que Batista sourit, et qu&#8217;Ava Gardner danse, tout est faux, tout est vrai, dreams, Orson Welles le magicien passe, lui le conteur, lui qui savait que l&#8217;art est un mensonge qui dit la v\u00e9rit\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>Chaque image est une cristallisation de ce qui nous a travaill\u00e9s, tous, de ce qui nous a fait des \u00e9motions, des r\u00e9actions, des propositions, chaque image fait s&#8217;entrechoquer des fragments du grand imaginaire &#8220;occidental&#8221;, deuil et conqu\u00eate, d\u00e9sir de jouissance et luxe affich\u00e9, d\u00e9ploiement de la folie et de la mort, ce livre-l\u00e0, ce n&#8217;est ni un r\u00e9sum\u00e9 ni une confidence, c&#8217;est un jeu d&#8217;ombres et de clart\u00e9, c&#8217;est un puzzle somptueux, o\u00f9 se retrouvent les grandes r\u00e9volutions formelles, c&#8217;est une invitation \u00e0 suivre Ariane dans le labyrinthe, et \u00e0 affronter le Minotaure, c&#8217;est l&#8217;occasion de se raconter &#8220;son&#8221; XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>En d\u00e9chiffrant les signes, les rencontres biseaut\u00e9es, les blagues, les beaut\u00e9s. En y appuyant ses propres associations, en laissant son propre imaginaire couper, coller, recomposer. En parlant avec, autour, contre. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on peut faire de plus n\u00e9cessaire, que r\u00eaver tout seul, et se rendre compte qu&#8217;on r\u00eave toujours \u00e0 plusieurs ? n E.P.<\/p>\n<p>Guy Pellaert, Nik Cohn.<\/p>\n<p>R\u00eaves du XXesi\u00e8cle,<\/p>\n<p>Grasset, 195 F<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ah, on en a eu, des bilans de sp\u00e9cialistes, des pr\u00e9visions de sp\u00e9cialistes, des analyses de sp\u00e9cialistes, ces derniers temps, pour nous expliquer que le XXe si\u00e8cle avait fait exploser une violence inou\u00efe, avait recul\u00e9 les bornes du possible, avait sem\u00e9 le d\u00e9sordre et fait jaillir des lumi\u00e8res&#8230; De la r\u00e9volution quantique \u00e0 la r\u00e9volution [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[296],"class_list":["post-1820","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-musique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1820","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1820"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1820\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1820"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1820"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1820"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}