{"id":1816,"date":"2000-02-01T00:00:00","date_gmt":"2000-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/une-affaire-de-gout1816\/"},"modified":"2000-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-01-31T23:00:00","slug":"une-affaire-de-gout1816","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1816","title":{"rendered":"Une affaire de go\u00fbt"},"content":{"rendered":"<p>En ce mois de d\u00e9cembre o\u00f9 tout allait vers l&#8217;an 2000, la t\u00e9l\u00e9vision r\u00e9p\u00e9tait l&#8217;ordinaire mais nous promettait deux nuits de f\u00eate, dans un vertige de surprises \u00e0 la mesure de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement car il s&#8217;agissait de passer dans la derni\u00e8re ann\u00e9e du deuxi\u00e8me mill\u00e9naire, sans plus ; en tout cas, dans ces instants para\u00eet-il d\u00e9cisifs, la mis\u00e8re ne crevait pas le petit \u00e9cran. C&#8217;est dans le creux de cette forme d&#8217;engourdissement que la nature a surpris la vanit\u00e9 de l&#8217;homme et d\u00e9nud\u00e9 sa fragile condition. En effet, les eaux profondes de la mer puis l&#8217;amplitude inou\u00efe des vents ont d\u00e9voil\u00e9 des abus et des impr\u00e9voyances criminelles. Ainsi, les \u00e9tablissements scolaires qui n&#8217;ont pas plus r\u00e9sist\u00e9 que des ch\u00e2teaux de cartes sont parmi les plus r\u00e9cents dont le mode de construction &#8220;beau et pas cher&#8221; (1) aurait pas mal n\u00e9glig\u00e9 la s\u00e9curit\u00e9 ainsi que les exigences de la p\u00e9dagogie. En r\u00e9alit\u00e9, il s&#8217;agit d&#8217;une des cons\u00e9quences de la mondialisation o\u00f9 se dissout notre soci\u00e9t\u00e9 d\u00e8s lors peu soucieuse des personnes auxquelles il est promis, comme bel horizon de vie, une consommation sans principe avec une gestion des richesses sans partage. Pareillement, m\u00eame si les vagues laissaient deviner les ab\u00eemes, c&#8217;est bien l&#8217;irr\u00e9sistible envol\u00e9e du productivisme qui a envoy\u00e9 par le fond un de ces navires enfers qui, en se brisant, s&#8217;est dilat\u00e9, \u00e9parpill\u00e9 en surface et r\u00e9pandu sur les plages avec une odeur de mort. De cette mani\u00e8re et irr\u00e9sistiblement, l&#8217;eau devient toujours plus la mati\u00e8re du d\u00e9sespoir, &#8220;de l&#8217;eau qui n&#8217;\u00e9cume plus&#8221; \u00e9crivait Edgar Poe. Face \u00e0 ce drame o\u00f9 bien des larmes ont tari, l&#8217;inqui\u00e9tude n&#8217;a pas frein\u00e9 la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale. La t\u00e9l\u00e9vision est devenue d&#8217;embl\u00e9e le relais n\u00e9cessaire et, \u00e0 l&#8217;heure des journaux t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s, l&#8217;audience a battu tous les records, surtout pour le 19\/20 regard\u00e9 alors comme celui d&#8217;une cha\u00eene des r\u00e9gions retrouv\u00e9e. Contre le silence des uns et le m\u00e9pris des autres, des images de col\u00e8re coll\u00e9es aux paroles de solidarit\u00e9 ont fait surgir de vrais t\u00e9moins actifs ; il s&#8217;agit du peuple g\u00e9n\u00e9reux des services publics et de bien des personnes conscientes d&#8217;une appartenance, qui, impuissantes devant leur t\u00e9l\u00e9viseur ou plus exactement \u00e0 l&#8217;appel de la t\u00e9l\u00e9vision, ce qui est peut-\u00eatre la m\u00eame chose, ont d\u00e9cid\u00e9 de vivre leur r\u00e9volte la pelle \u00e0 la main pour arracher au sable et aux rochers l&#8217;empreinte visqueuse d&#8217;un progr\u00e8s qui d\u00e9vore, sans \u00e9gards pour les espaces de vie des p\u00eacheurs ou des ostr\u00e9iculteurs et qui met en danger toute une cha\u00eene alimentaire vitale.<\/p>\n<p>Programm\u00e9 avant la temp\u00eate, Canal diffuse au m\u00eame moment Quatre saisons pour un festin (2) o\u00f9 les hu\u00eetres du Finist\u00e8re-Nord sont pr\u00e9sent\u00e9es comme des animaux tr\u00e8s fragiles, mis en p\u00e9ril par de simples orages, et par cons\u00e9quent plus \u00e0 l&#8217;abri dans des eaux profondes. Rendons hommage au hasard qui fait si bien les choses. En effet, ce film raconte le petit tour de France du cuisinier Guy Savoy, en visite chez quelques-uns de ses fournisseurs. Tel un traceur qui ne veut pas perdre de vue l&#8217;itin\u00e9raire de ces mati\u00e8res premi\u00e8res, il arpente en solitaire son territoire du go\u00fbt, \u00e0 travers des champs rassurants, limit\u00e9s par des haies ou des arbres. Il \u00e9change, regarde, \u00e9coute, sent, touche et go\u00fbte jusqu&#8217;\u00e0 la neige, aux limites du souvenir, avant de cueillir puis de croquer les belles morilles d&#8217;un sous-bois baign\u00e9 par la lumi\u00e8re et l&#8217;eau vive des naissances. Les \u00e9l\u00e9ments sont regard\u00e9s au plus pr\u00e8s et visit\u00e9s dans leurs moindres qualit\u00e9s, une goutte de grain press\u00e9 s&#8217;\u00e9tire le long des doigts, un coquelicot flamboyant purifie l&#8217;ocre des bl\u00e9s et la truffe luisante caresse d\u00e9licatement de ses \u00e9clats t\u00e9n\u00e9breux une fragile porcelaine. La fragmentation du cin\u00e9aste suit celle du cuisinier et l&#8217;\u00e9quilibre du montage \u00e9pouse l&#8217;harmonie des assiettes. Empire des signes, emprise des sens, c&#8217;est un film organoleptique qui exhibe la consistance de chaque mati\u00e8re et o\u00f9 la pourriture ennoblit le grain du raisin, dans un temps qui a du futur ; en revanche, le lait de Gruy\u00e8re n&#8217;a pas de temps \u00e0 perdre : \u00e0 peine trait, il est \u00e9quilibr\u00e9 en temp\u00e9rature, ensemenc\u00e9 et agit\u00e9 avant d&#8217;\u00eatre un caill\u00e9 qui, dans la chaleur moite du chalet, deviendra un fromage des sommets.<\/p>\n<p>Guy Savoy est ici un mat\u00e9rialisateur entre ciel et terre qui sait chuchoter les commentaires pour ne pas troubler un vin qui dort et s&#8217;offre sans retenue, mais qui sait aussi croquer \u00e0 belles dents et bruyamment avec des enfants pour partager et assurer l&#8217;avenir du go\u00fbt. Des enfants qui se r\u00e9galent mais qui n&#8217;ont pas vu le ballet d&#8217;une main gauche plong\u00e9e dans le chocolat liquide qui s&#8217;accorde avec une main droite pour f\u00e9conder la dose n\u00e9cessaire qui nappe et donne le caract\u00e8re. Plus loin, l&#8217;\u00e9cran n&#8217;en peut plus, il devient liquide puis p\u00e2teux dans des larmes de noisettes qui glissent jusqu&#8217;\u00e0 nos l\u00e8vres.<\/p>\n<p>Une le\u00e7on de choses en p\u00e9ril ? Un parcours de r\u00e9sistant au croisement de celui de Jos\u00e9 Bov\u00e9 ? Un r\u00eave s\u00fbrement, car l&#8217;odeur insistante de mar\u00e9e noire me ram\u00e8ne \u00e0 la tenace r\u00e9alit\u00e9 d&#8217;une organisation du monde qui triomphe au m\u00e9pris des ressources naturelles et humaines. La fuite est cynique car, dans le d\u00e9sordre de la catastrophe, le prix du carburant \u00e0 la pompe a augment\u00e9 sans trop de protestation ; paradoxalement, ceux qui d\u00e9truisent passent \u00e0 la caisse. Ce go\u00fbt de fioul me donne la naus\u00e9e, mais le boycott a-t-il un sens ? .<\/p>\n<p>1. Cf. l&#8217;article de Jean-Marie Schl\u00e9ret, &#8220;Il faut d\u00e9velopper une maintenance pr\u00e9ventive&#8221;, du Monde du 9 et 10 janvier.<\/p>\n<p>2. Film documentaire de Jean-Paul Jaud.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En ce mois de d\u00e9cembre o\u00f9 tout allait vers l&#8217;an 2000, la t\u00e9l\u00e9vision r\u00e9p\u00e9tait l&#8217;ordinaire mais nous promettait deux nuits de f\u00eate, dans un vertige de surprises \u00e0 la mesure de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement car il s&#8217;agissait de passer dans la derni\u00e8re ann\u00e9e du deuxi\u00e8me mill\u00e9naire, sans plus ; en tout cas, dans ces instants para\u00eet-il d\u00e9cisifs, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1816","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1816","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1816"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1816\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1816"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1816"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1816"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}