{"id":1806,"date":"2000-02-01T00:00:00","date_gmt":"2000-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-mondialisation-la-paix-et-la1806\/"},"modified":"2000-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-01-31T23:00:00","slug":"la-mondialisation-la-paix-et-la1806","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1806","title":{"rendered":"La mondialisation, la paix et la cosmopolitique"},"content":{"rendered":"<p>Le philosophe Jacques Derrida a prononc\u00e9, samedi 6 novembre, au si\u00e8ge de l&#8217;Unesco \u00e0 Paris, dans le cadre des &#8220;Entretiens du XXIe si\u00e8cle&#8221;, une allocution sur &#8220;la mondialisation, la paix et la cosmopolitique&#8221;. Cette journ\u00e9e avait pour th\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral &#8220;le nouveau contrat mondial&#8221; que pr\u00e9conise Federico Mayor, directeur g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;Institution jusqu&#8217;\u00e0 la mi-novembre. Sur la base du rapport prospectif international Un monde nouveau, r\u00e9dig\u00e9 en collaboration avec J\u00e9r\u00f4me Bind\u00e9 et \u00e9dit\u00e9 en septembre dernier par les \u00e9ditions Odile Jacob, Federico Mayor a rappel\u00e9 que le monde est aujourd&#8217;hui confront\u00e9 \u00e0 quatre d\u00e9fis : la paix, la pauvret\u00e9 radicale, le d\u00e9veloppement durable, et ce qu&#8217;il nomme le &#8220;syndrome du bateau ivre&#8221;. &#8220;Il n&#8217;est point de bon vent pour celui qui ne sait o\u00f9 il va&#8221;, a-t-il insist\u00e9, avant de proposer, face \u00e0 ces quatre d\u00e9fis, la conclusion de quatre nouveaux contrats : social, environnemental, culturel et \u00e9thique. Une rencontre o\u00f9 quinze intellectuels de notori\u00e9t\u00e9 mondiale ont d\u00e9battu des principaux enjeux du XXIe si\u00e8cle. L&#8217;intervention de Jacques Derrida (dont regards reproduit ici l&#8217;int\u00e9gralit\u00e9, avec son aimable autorisation) a eu lieu dans le cadre d&#8217;un d\u00e9bat sur &#8220;la mondialisation et la troisi\u00e8me r\u00e9volution industrielle&#8221;. Paul Kennedy, directeur des Etudes strat\u00e9giques internationales \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 de Yale, avait auparavant recens\u00e9 les m\u00e9contentements suscit\u00e9s par la mondialisation et l&#8217;\u00e9largissement du foss\u00e9 entre pauvres et riches provoqu\u00e9 par la r\u00e9volution technologique qui l&#8217;accompagne. L&#8217;\u00e9conomiste p\u00e9ruvien Francisco Sagasti a soulign\u00e9, apr\u00e8s l&#8217;intervention de Jacques Derrida, que la mondialisation n&#8217;avait pas le m\u00eame aspect selon qu&#8217;on la consid\u00e9rait depuis le Nord ou depuis le Sud.<\/p>\n<p><strong> Arnaud Spire <\/strong><\/p>\n<p><strong> J <\/strong><\/p>\n<p>e dirai d&#8217;abord ma profonde gratitude \u00e0 M. Federico Mayor et \u00e0 mes amis de l&#8217;Unesco pour l&#8217;invitation dont ils m&#8217;ont honor\u00e9. Jer\u00f4me Bind\u00e9 peut t\u00e9moigner des h\u00e9sitations intimid\u00e9es que j&#8217;ai d\u00fb surmonter. Aborder les immenses, redoutables et urgentes t\u00e2ches que surnomment les trois concepts qui sont au programme de cette s\u00e9ance, la &#8220;mondialisation&#8221;, la &#8220;paix&#8221; et la &#8220;cosmopolitique&#8221; : en vingt minutes (sept pour la mondialisation, sept pour la paix, pas plus de six pour la cosmopolitique) : s&#8217;exposer \u00e0 le faire devant un auditoire nombreux, divers et exigeant, c&#8217;est l\u00e0 une gageure, pour ne pas dire une torture que, par respect pour les droits de l&#8217;Homme, on ne devrait imposer \u00e0 aucun \u00eatre humain, et surtout pas dans cette enceinte. Sur ce point, du moins, un consensus serait facile entre, d&#8217;une part, les tenants de l&#8217;universalit\u00e9 naturelle des droits de l&#8217;Homme et, d&#8217;autre part, ceux qui seraient tent\u00e9s de consid\u00e9rer, avec ou sans relativisme culturel, avec ou sans historicisme, que les droits de l&#8217;Homme et le droit international en g\u00e9n\u00e9ral, enracin\u00e9s qu&#8217;ils sont dans une histoire, des langues et des archives particuli\u00e8res, gardent encore les marques de leur origine europ\u00e9enne ou gr\u00e9co- romano-abrahamique (je veux dire \u00e0 la fois grecque, romaine, juive, chr\u00e9tienne et islamique), et l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 leur d\u00e9racinement serait la loi constitutive de leur histoire, de leur vocation et de leur structure,<\/p>\n<p>Vous le voyez, j&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 gagn\u00e9 un peu de temps. Et m\u00eame gagn\u00e9 un certain angle de mon sujet. Car si on ne doit jamais imposer \u00e0 un \u00eatre humain, surtout \u00e0 quelqu&#8217;un qui fait profession de philosophie, un tel exercice et donc l&#8217;\u00e9chec auquel il devra fatalement courir, eh bien, mon seul recours, ce sera de courir de plus en plus vite vers l&#8217;\u00e9chec in\u00e9luctable et de ne pas perdre une seconde de plus en protocoles ou en protestations d&#8217;insuffisance, si sinc\u00e8res et si peu rh\u00e9toriques soient-elles. Permettez-moi donc de proc\u00e9der sans attendre, de fa\u00e7on brutalement directe, \u00e0 une s\u00e9rie de propositions. Je les soumettrai \u00e0 la discussion moins comme des th\u00e8ses ou des hypoth\u00e8ses que comme des professions de foi, en quelque sorte. Ces quasi-professions de foi se d\u00e9clareront \u00e0 travers des apories, des injonctions contradictoires et apparemment incompatibles, c&#8217;est-\u00e0-dire (et c&#8217;est le premier point que j&#8217;expose \u00e0 un d\u00e9bat), c&#8217;est-\u00e0-dire selon moi les seules situations dans lesquelles, tenu d&#8217;ob\u00e9ir \u00e0 deux imp\u00e9ratifs apparemment antinomiques, je ne sais pas litt\u00e9ralement quoi faire, quoi pr\u00e9f\u00e9rer faire, quoi privil\u00e9gier, et je dois alors prendre ce qu&#8217;on appelle une d\u00e9cision et une responsabilit\u00e9, une d\u00e9cision responsable, je dois me donner, je dois m&#8217;inventer une r\u00e8gle de transaction, de compromis, de n\u00e9gociation qui, elle, n&#8217;est programmable par aucun savoir, ni science ni conscience. M\u00eame si je dispose ou je m&#8217;enquiers de tout le savoir, de toute la science et de toute la conscience possibles \u00e0 ce sujet, comme il faut en effet le faire, c&#8217;est l\u00e0 un devoir, eh bien, un saut infini demeure devant moi, car la d\u00e9cision responsable, si elle doit \u00eatre l&#8217;\u00e9v\u00e9nement d&#8217;une d\u00e9cision devant les deux imp\u00e9ratifs contradictoires, ne peut pas \u00eatre simplement dict\u00e9e, programm\u00e9e, prescrite par un savoir en tant que tel. C&#8217;est pourquoi je suis tent\u00e9 de parler de &#8220;profession de foi&#8221;.<\/p>\n<p>Cet axiome \u00e9tant pos\u00e9, prenons aujourd&#8217;hui le mot de &#8220;mondialisation&#8221;, le mot fran\u00e7ais de mondialisation, qui, selon moi, devrait r\u00e9sister, je vais dire pourquoi, \u00e0 sa traduction et \u00e0 ses pr\u00e9tendus \u00e9quivalents anglais ou allemands : &#8220;globalisation&#8221; ou &#8220;Globalisierung&#8221;. Ce vocable de mondialisation devient, les statistiques l&#8217;attesteraient, le lieu des usages et des abus les plus symptomatiques de notre temps, en particulier de cette derni\u00e8re d\u00e9cennie. L&#8217;inflation, voire la boursouflure rh\u00e9torique qui l&#8217;affectent, et non seulement dans les discours politiques et non seulement dans les m\u00e9dias, dissimulent souvent l&#8217;une de ces contradictions par lesquelles je voudrais commencer et \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de laquelle une v\u00e9ritable culture critique, le contrat d&#8217;une nouvelle \u00e9ducation, voire d&#8217;une r\u00e9\u00e9ducation serait sans doute n\u00e9cessaire. A la fois contre la c\u00e9l\u00e9bration b\u00e9ate et la diabolisation du ph\u00e9nom\u00e8ne de ladite mondialisation. C\u00e9l\u00e9bration et diabolisation dissimulent souvent des int\u00e9r\u00eats et des strat\u00e9gies qu&#8217;il faut apprendre \u00e0 discerner.<\/p>\n<p>D&#8217;une part, donc, chose bien connue, un certain nombre de ph\u00e9nom\u00e8nes en effet in\u00e9dits et irr\u00e9cusables justifient ce concept. Essentiellement conditionn\u00e9s par la techno-science (techno-science d&#8217;ail-leurs in\u00e9galement, in\u00e9galitairement r\u00e9partie dans le monde, dans sa production et dans ses b\u00e9n\u00e9fices), ces effets de mondialisation concernent, on le sait bien et je l&#8217;\u00e9nonce tr\u00e8s vite, les rythmes et l&#8217;\u00e9tendue des transports et des t\u00e9l\u00e9communications \u00e0 l&#8217;\u00e2ge \u00e9lectronique (informatisation, Email, Internet, etc.), la circulation des personnes, des marchandises, des modes de production et des mod\u00e8les sociaux-politiques sur un march\u00e9 en voie d&#8217;ouverture plus ou moins r\u00e9gl\u00e9e. Quant \u00e0 l&#8217;ouverture (toute relative) des fronti\u00e8res (qui, en m\u00eame temps, ont rarement donn\u00e9 lieu \u00e0 tant de violences inhospitali\u00e8res, d&#8217;interdits, d&#8217;exclusions, etc.), quant \u00e0 la progression l\u00e9gislative et surtout \u00e0 l&#8217;exercice du droit international, quant aux limitations ou aux d\u00e9placements de souverainet\u00e9 qu&#8217;il appelle, cela d\u00e9pend moins que jamais du fait ou du savoir-pouvoir techno-scientifique en tant que tel.<\/p>\n<p>Cela engage des d\u00e9cisions \u00e9thico-politiques et des strat\u00e9gies politico-\u00e9conomico-militaires. L\u00e0, l&#8217;image id\u00e9ale ou euphorique d&#8217;une mondialisation comme ouverture homog\u00e9n\u00e9isante doit \u00eatre s\u00e9rieusement contest\u00e9e avec une vigilance sans d\u00e9faut. Non seulement parce que ladite homog\u00e9n\u00e9isation, l\u00e0 o\u00f9 elle se produit ou se produirait, comporte en elle-m\u00eame \u00e0 la fois une chance et, doublant la chance, un terrifiant risque (trop \u00e9vident pour que j&#8217;aie \u00e0 y consacrer du temps), mais aussi parce que l&#8217;apparente homog\u00e9n\u00e9isation dissimule souvent des in\u00e9galit\u00e9s et des h\u00e9g\u00e9monies (ce que j&#8217;appelle des homo-h\u00e9g\u00e9monisations) anciennes et nouvelles qu&#8217;il nous faut apprendre \u00e0 d\u00e9celer dans leurs traits nouveaux : et \u00e0 combattre. Les institutions internationales : gouvernementales et non gouvernementales :, sont \u00e0 cet \u00e9gard un lieu privil\u00e9gi\u00e9, \u00e0 la fois comme r\u00e9v\u00e9lateur, champ d&#8217;analyse ou d&#8217;exp\u00e9rimentation, et comme champ de bataille ou de confrontation sensible. Lieu privil\u00e9gi\u00e9 aussi pour l&#8217;organisation de r\u00e9sistances \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de ces d\u00e9s\u00e9quilibres dont les plus visibles et les plus massifs sont linguistiques, et d&#8217;autant plus difficiles \u00e0 remettre en question que, autre contradiction, d&#8217;une part cette h\u00e9g\u00e9monie est aussi fort utile \u00e0 la communication universelle (donc \u00e9quivoque dans ses effets) et qu&#8217;une h\u00e9g\u00e9monie linguistico-culturelle (je fais \u00e9videmment allusion \u00e0 l&#8217;anglo-am\u00e9ricain) s&#8217;exerce ou s&#8217;impose de fa\u00e7on croissante \u00e0 travers tous les modes des \u00e9changes techno-scientifiques, le Web, l&#8217;Internet, la recherche acad\u00e9mique, etc., battant ainsi pavillon pour des pouvoirs qui sont soit Etats nationaux et souverains, soit supranationaux, cette fois au sens des corporations et de nouvelles figures des concentrations de capitaux. Tout cela \u00e9tant bien connu, je n&#8217;insisterai ici que sur la contradiction apor\u00e9tique dans laquelle des d\u00e9cisions responsables doivent \u00eatre prises : et des contrats projet\u00e9s.<\/p>\n<p>Si une h\u00e9g\u00e9monie linguistico-culturelle (avec tout ce qui vient avec elle : mod\u00e8les \u00e9thiques, religieux, juridiques) est \u00e0 la fois, comme homog\u00e9n\u00e9isation int\u00e9gratrice, la condition positive et le p\u00f4le d\u00e9mocratique d&#8217;une mondialisation souhait\u00e9e, permettant l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 un langage commun, \u00e0 l&#8217;\u00e9change, \u00e0 la techno-science et \u00e0 un progr\u00e8s \u00e9conomique et social pour des communaut\u00e9s, nationales ou non, qui n&#8217;y auraient pas acc\u00e8s autrement, et se verraient, sans l&#8217;anglo-am\u00e9ricain, priv\u00e9s de leur participation au forum mondial, alors comment, d&#8217;autre part, combattre cette h\u00e9g\u00e9monie sans compromettre l&#8217;extension des \u00e9changes et du partage ? C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;une transaction doit se chercher \u00e0 chaque instant, dans chaque conjoncture singuli\u00e8re. C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;elle doit \u00eatre invent\u00e9e, r\u00e9invent\u00e9e sans crit\u00e8res pr\u00e9alables et sans normes assur\u00e9es. Il faut, et c&#8217;est l\u00e0 la redoutable responsabilit\u00e9 de la d\u00e9cision, s&#8217;il y en a jamais, [il faut] r\u00e9inventer la norme m\u00eame, la langue m\u00eame de la norme pour une telle transaction. Cette inventivit\u00e9, cette r\u00e9invention de la norme, m\u00eame si elle doit \u00eatre chaque fois inaugurale, diff\u00e9rente, sans pr\u00e9c\u00e9dent et sans garantie pr\u00e9alable, sans crit\u00e8re disponibles, elle ne doit pas \u00eatre livr\u00e9e pour autant au relativisme, \u00e0 l&#8217;empirisme, au pragmatisme ou \u00e0 l&#8217;opportunisme. Elle doit se justifier en produisant de fa\u00e7on universellement convaincante, en validant par son invention m\u00eame, son principe d&#8217;universalisation. Je formule ainsi, et j&#8217;en suis bien conscient, une t\u00e2che apparemment contradictoire et impossible. Impossible du moins pour une r\u00e9ponse instantan\u00e9e, simultan\u00e9e, imm\u00e9diatement coh\u00e9rente et identique \u00e0 elle-m\u00eame Mais je tiens que seul l&#8217;im-possible arrive et qu&#8217;il n&#8217;y a d&#8217;\u00e9v\u00e9nement, donc de d\u00e9cision irruptive et singuli\u00e8re que l\u00e0 o\u00f9 l&#8217;on fait plus que d\u00e9ployer un possible, un savoir possible, que l\u00e0 o\u00f9 il est fait exception au possible.<\/p>\n<p>Faute de temps, au lieu d&#8217;en poursuivre l&#8217;analyse directe, j&#8217;essaierai de l&#8217;illustrer par une analogie qui n&#8217;est pas n&#8217;importe laquelle, sur l&#8217;exemple, justement, du concept de monde et de mondialisation. Si je tiens \u00e0 le distinguer des concepts de globalisation ou de Globalisierung (et je note que le mot de &#8220;globalisation&#8221; lui-m\u00eame se globalise au point de s&#8217;imposer de plus en plus, m\u00eame en France dans la rh\u00e9torique politicienne et m\u00e9diatique), c&#8217;est que le concept de monde fait signe vers une histoire, il garde une m\u00e9moire qui le distingue de celle du globe, de l&#8217;univers, de la Terre, du cosmos m\u00eame (du moins du cosmos au sens pr\u00e9-chr\u00e9tien que saint Paul aura ensuite christianis\u00e9 pour lui faire dire justement le monde comme communaut\u00e9 fraternelle des humains, des semblables, des fr\u00e8res fils de Dieu et prochains les uns pour les autres). Car le monde d\u00e9signe d&#8217;abord, et tend \u00e0 rester, dans une tradition abrahamique (jud\u00e9o-christiano-islamique mais \u00e0 pr\u00e9dominance chr\u00e9tienne) un certain espace-temps, une certaine histoire orient\u00e9e de la fraternit\u00e9 humaine, de ce que dans un langage paulinien qui continue de structurer et de conditionner et les concepts modernes de droits de l&#8217;Homme ou de crime contre l&#8217;humanit\u00e9 (horizons du droit international dans sa forme actuelle sur laquelle je voudrais revenir et qui conditionne, en principe ou en droit, le devenir de la mondialisation), de ce que, donc, dans ce langage paulinien on appelle des citoyens du monde (sympolitai, les concitoyens des saints dans la maison de Dieu), des fr\u00e8res, des semblables, des prochains en tant que cr\u00e9atures et fils de Dieu.<\/p>\n<p>Si maintenant vous m&#8217;accordez, faute de temps, qu&#8217;il est possible en principe de d\u00e9montrer la filiation abrahamique, et par excellence ou de fa\u00e7on dominante chr\u00e9tienne, du concept de monde et de tous les concepts \u00e9thico-politico-juridiques qui tendent \u00e0 r\u00e9guler le processus de mondialisation, le devenir-monde du monde, notamment via le droit international et m\u00eame le droit p\u00e9nal international (dans son devenir le plus int\u00e9ressant, le plus prometteur, le plus turbulent), \u00e0 travers les difficult\u00e9s des institutions internationales cosmopolitiques et m\u00eame les heureuses crises de la souverainet\u00e9 Etat-nationale, alors la responsabilit\u00e9, la t\u00e2che la plus n\u00e9cessaire et la gageure la plus risqu\u00e9e consisterait \u00e0 faire deux choses \u00e0 la fois, sans renoncer ni \u00e0 l&#8217;une ni \u00e0 l&#8217;autre : d&#8217;une part analyser rigoureusement et sans complaisance tous les traits g\u00e9n\u00e9alogiques qui reconduisent le concept de monde, les axiomes g\u00e9opolitiques et les pr\u00e9suppos\u00e9s du droit international, et tout ce qui en gouverne l&#8217;interpr\u00e9tation, comme le processus de mondialisation m\u00eame, vers sa filiation europ\u00e9enne, abrahamique et de fa\u00e7on pr\u00e9dominante chr\u00e9tienne, voire romaine (avec les effets d&#8217;h\u00e9g\u00e9monie implicite et explicite que cela comporte fondamentalement) et, d&#8217;autre part, ne jamais renoncer, par relativisme culturel ou par critique facile de l&#8217;eurocentrisme, \u00e0 l&#8217;exigence universelle, universalisante, \u00e0 l&#8217;exigence proprement r\u00e9volutionnaire qui tend irr\u00e9sistiblement \u00e0 d\u00e9raciner, \u00e0 d\u00e9-territoraliser, \u00e0 d\u00e9shistoriciser cette filiation, \u00e0 en contester les limites et les effets d&#8217;h\u00e9g\u00e9monie (jusqu&#8217;\u00e0 ce concept th\u00e9ologico-politique de souverainet\u00e9 aujourd&#8217;hui soumis au s\u00e9isme que vous savez sur les fronti\u00e8res de la guerre et de la paix et m\u00eame sur les fronti\u00e8res entre le cosmopolitisme, qui suppose, comme la citoyennet\u00e9 du monde, la souverainet\u00e9 des Etats et une autre internationale d\u00e9mocratique au-del\u00e0 de l&#8217;Etat nation, au-del\u00e0 m\u00eame de la citoyennet\u00e9). Donc ne pas renoncer \u00e0 retrouver, \u00e0 inventer, cette fois inventer au sens o\u00f9 inventer, c&#8217;est d\u00e9couvrir ce qui se trouve d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 en puissance, \u00e0 savoir, dans cette filiation-m\u00eame, le principe de son exc\u00e8s, de sa sortie hors de soi, de son auto-d\u00e9construction. Sans jamais c\u00e9der au relativisme empiriste, il s&#8217;agirait de rendre compte de ce qui, dans cette g\u00e9n\u00e9alogie, disons pour faire vite, europ\u00e9enne, s&#8217;emporte, s&#8217;exc\u00e8de en s&#8217;exportant (m\u00eame si cette exportation a pu et peut comporter encore une violence infinie, qu&#8217;on appelle cela de mots plus ou moins us\u00e9s, l&#8217;imp\u00e9rialisme, le colonialisme, les n\u00e9o-colonialisme, les n\u00e9o-imp\u00e9rialismes ou des modes plus raffin\u00e9s, plus retors, plus virtuels de domination moins identifiables d\u00e9sormais sous des noms d&#8217;Etats-nations ou d&#8217;ensemble Etats-nationaux).<\/p>\n<p>La t\u00e2che du philosophe ici, telle que je la verrais \u00e0 la fois assign\u00e9e et impliqu\u00e9e par le nouveau &#8220;contrat mondial&#8221; auquel nous pensons, ce serait aussi celle de quiconque tend \u00e0 assumer des responsabilit\u00e9s politiques ou juridiques dans ce domaine : rendre compte, en l&#8217;assumant, par une profession de foi, de ce qui, dans cet h\u00e9ritage du concept de monde et dans le processus de mondialisation, rend possible et n\u00e9cessaire une universalisation effective qui s&#8217;affranchit de ses propres racines ou limitations historiques, g\u00e9ographiques, Etat-nationales au moment m\u00eame o\u00f9, par fid\u00e9lit\u00e9 (et la fid\u00e9lit\u00e9 est un acte de foi), elle met en oeuvre la meilleure m\u00e9moire de cet h\u00e9ritage et lutte contre les effets d&#8217;in\u00e9galit\u00e9 et d&#8217;h\u00e9g\u00e9monie, d&#8217;homo-h\u00e9g\u00e9monisation que cette m\u00eame tradition a pu et peut encore produire. Car c&#8217;est aussi du fond de cet h\u00e9ritage que surgissent les motifs m\u00eames qui, aujourd&#8217;hui, notamment \u00e0 travers la mutation du droit international et \u00e0 travers ses nouveaux concepts : dont je dirai un mot dans un instant: sont en puissance d&#8217;universalisation et donc de partage ou, si l&#8217;on pr\u00e9f\u00e8re, d&#8217;expropriation de l&#8217;h\u00e9ritage euro-chr\u00e9tien.<\/p>\n<p>Au lieu d&#8217;en rester \u00e0 ce degr\u00e9 d&#8217;abstraction et dans le peu de temps dont je dispose, j&#8217;aurais voulu indiquer ou au moins nommer les 4 exemples connexes sur lesquels, en mettant en oeuvre ces propositions, j&#8217;aurais aim\u00e9 orienter la discussion. Les titres de ces quatre exemples li\u00e9s entre eux seraient successivement : le travail, le pardon, la paix, et la peine de mort. Les pr\u00e9misses communes que je s\u00e9lectionnerai pour rassembler ces quatre th\u00e8mes dans la m\u00eame probl\u00e9matique seraient toutes prises dans un processus de mondialisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 dans son rythme, pr\u00e9cipit\u00e9 jusqu&#8217;au degr\u00e9 d&#8217;une v\u00e9ritable mutation, soit d&#8217;une rupture dont les \u00e9v\u00e9nements juridiques, qui sont ici plus que des signaux, seraient :1. La r\u00e9affirmation renouvel\u00e9e dans ses d\u00e9clarations et sans cesse enrichie des &#8220;droits de l&#8217;Homme&#8221;.2. La production performative, en l945, du concept de crime contre l&#8217;humanit\u00e9 qui, avec le crime de guerre, le crime de g\u00e9nocide et le crime d&#8217;agression, transforme l&#8217;espace public mondial et ouvre la voie \u00e0 des instances p\u00e9nales internationales dont il faut pr\u00e9voir et esp\u00e9rer qu&#8217;elles se d\u00e9velopperont irr\u00e9versiblement, en limitant d&#8217;autant les souverainet\u00e9s Etat-nationales. Les quatre crimes que je viens de citer d\u00e9finissent la comp\u00e9tence de la Cour p\u00e9nale internationale.3. Et, par cons\u00e9quent, la remise en question (fort in\u00e9gale, il est vrai et oh combien probl\u00e9matique en fait, mais tout \u00e0 fait d\u00e9cisive et irr\u00e9versible) du principe th\u00e9ologique \u00e0 peine s\u00e9cularis\u00e9 de la souverainet\u00e9 des Etats nations.<\/p>\n<p>Donc quelques mots sur le travail, puis une question t\u00e9l\u00e9graphique pour amorcer la discussion sur le pardon, la paix et la peine de mort.<\/p>\n<p><strong> 1. Le travail. <\/strong> Disons ou faisons comme si le monde commen\u00e7ait l\u00e0 o\u00f9 le travail finit, comme si la mondialisation du monde avait \u00e0 la fois pour horizon et pour origine la disparition de ce que nous appelons le travail, ce vieux mot, douloureusement charg\u00e9 de tant de sens et d&#8217;histoire, work, labor, travail, etc., et qui a toujours le sens de travail actuel, effectif, et non virtuel.<\/p>\n<p>A dire &#8220;comme si&#8221;, nous ne serions ni dans la fiction d&#8217;un futur possible, ni dans la r\u00e9surrection d&#8217;un pass\u00e9 historique ou mythique, voire d&#8217;une origine r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. La rh\u00e9torique de ce &#8220;comme si&#8221; n&#8217;appartient ni \u00e0 la science-fiction d&#8217;une utopie \u00e0 venir (un monde sans travail, &#8220;\u00e0 la fin sans fin&#8221;, in fine, sine fine d&#8217;un repos sabbatique \u00e9ternel, lors un sabbat sans soir, comme dans la Cit\u00e9 de Dieu d&#8217;Augustin) ni \u00e0 la po\u00e9tique d&#8217;une nostalgie tourn\u00e9e vers un \u00e2ge d&#8217;or ou un paradis terrestre, \u00e0 ce moment de la Gen\u00e8se o\u00f9, avant le p\u00e9ch\u00e9, la sueur du travail n&#8217;aurait pas encore commenc\u00e9 \u00e0 couler, ni pour la labeur et le labour chez l&#8217;homme ni pour l&#8217;enfantement chez la femme. Dans ces deux interpr\u00e9tations du &#8220;comme si&#8221;, science-fiction ou m\u00e9moire de l&#8217;imm\u00e9morial, ce serait comme si, en effet, les commencements du monde excluaient originairement le travail : il n&#8217;y aurait pas encore ou d\u00e9j\u00e0 plus de travail. Ce serait comme si, entre le concept de monde et le concept de travail, il n&#8217;y avait pas d&#8217;harmonie originaire, donc d&#8217;accord donn\u00e9 ou de synchronie possible. Le p\u00e9ch\u00e9 originel aurait introduit le travail dans le monde et la fin du travail annoncerait la phase terminale d&#8217;une expiation. Il faudrait choisir entre le monde ou le travail, alors que, pour le sens commun, il est difficile d&#8217;imaginer un monde sans travail ou un travail qui ne soit pas au monde ou dans le monde.<\/p>\n<p>Le monde chr\u00e9tien, la conversion paulinienne du concept de cosmos grec y introduit, entre tant d&#8217;autres significations associ\u00e9es, l&#8217;assignation au travail expiatoire. Le concept de travail est charg\u00e9 de sens, d&#8217;histoire et d&#8217;\u00e9quivoque, il est difficile de le penser au-del\u00e0 du bien et du mal. Car s&#8217;il est toujours associ\u00e9 simultan\u00e9ment \u00e0 la dignit\u00e9, \u00e0 la vie, \u00e0 la production, \u00e0 l&#8217;histoire, au bien, \u00e0 la libert\u00e9, il ne connote pas moins souvent le mal, la souffrance, la peine, le p\u00e9ch\u00e9, le ch\u00e2timent, l&#8217;asservissement. Non. Ce &#8220;comme si&#8221; prend en compte, au pr\u00e9sent, pour les mettre \u00e0 l&#8217;\u00e9preuve, deux lieux communs d&#8217;aujourd&#8217;hui : d&#8217;une part on parle souvent d&#8217;une fin du travail et d&#8217;autre part on parle aussi souvent d&#8217;une mondialisation du monde, d&#8217;un devenir-mondial du monde. Et on associe toujours l&#8217;une \u00e0 l&#8217;autre. J&#8217;emprunte l&#8217;expression de &#8220;fin du travail&#8221; au titre du livre bien connu de Jeremy Rifkin, The End of Work ; The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the Post-MarketEra. Ce livre rassemble une sorte de doxa r\u00e9pandue au sujet des effets de ce que Rifkin appelle une &#8220;troisi\u00e8me r\u00e9volution industrielle&#8221; qui serait capable, selon lui, de &#8220;servir le bien tout comme le mal&#8221;, &#8220;quand les nouvelles technologies de l&#8217;information et des t\u00e9l\u00e9communications seront indiff\u00e9remment capables de lib\u00e9rer ou de d\u00e9stabiliser la civilisation&#8221;. Je ne sais pas s&#8217;il est vrai, comme le dit Rifkin, que nous entrons dans une &#8220;nouvelle phase de l&#8217;histoire du monde&#8221; : &#8220;de moins en moins de travailleurs, dit-il, seront n\u00e9cessaires pour produire les biens et les services destin\u00e9s \u00e0 la population de la plan\u00e8te&#8221;. &#8220;La Fin du travail, ajoute-t-il en nommant ainsi son livre, s&#8217;int\u00e9resse aux innovations technologiques et \u00e0 l&#8217;\u00e9conomisme qui nous poussent \u00e0 l&#8217;or\u00e9e d&#8217;un monde sans travailleurs, ou presque.&#8221;<\/p>\n<p>Pour savoir si ces propositions sont &#8220;vraies&#8221;, il faut s&#8217;entendre sur le sens de chacun de ces mots (fin, histoire, monde, travail, production, biens, etc.) Je n&#8217;ai ici ni le temps, ni donc l&#8217;intention de discuter de cette grave et immense probl\u00e9matique, notamment des concepts de monde et de travail qui y sont mis en oeuvre. Quelque chose de grave en effet arrive, est en train d&#8217;arriver ou sur le point d&#8217;arriver \u00e0 ce que nous appelons &#8220;travail&#8221;, &#8220;t\u00e9l\u00e9-travail&#8221;, travail virtuel, et \u00e0 ce que nous appelons &#8220;monde&#8221; : et donc \u00e0 l&#8217;\u00eatre-dans-le monde de ce qui s&#8217;appelle encore l&#8217;homme. Cela d\u00e9pend, pour une large part, d&#8217;une mutation techno-scientifique qui, dans le cybermonde, dans le monde de l&#8217;Internet, du E mail et du t\u00e9l\u00e9phone portable, affecte le t\u00e9l\u00e9-travail, le temps et la virtualisation du travail et, en m\u00eame temps que la communication du savoir, en m\u00eame temps que toute mise en commun et que toute &#8220;communaut\u00e9&#8221;, l&#8217;exp\u00e9rience du lieu, de l&#8217;avoir lieu, de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement et de l&#8217;oeuvre : de ce qui arrive.<\/p>\n<p>Cette probl\u00e9matique de ladite &#8220;fin du travail&#8221; n&#8217;\u00e9tait pas absente de certains textes de Marx ou de L\u00e9nine qui associait, lui, la r\u00e9duction progressive de la journ\u00e9e du travail au processus qui m\u00e8nerait \u00e0 la disparition compl\u00e8te de l&#8217;Etat. Pour Rifkin, la troisi\u00e8me r\u00e9volution technologique inscrit une mutation absolue. Les deux premi\u00e8res r\u00e9volutions, celle de la vapeur, du charbon, de l&#8217;acier et du textile (au XlXe si\u00e8cle), puis celle de l&#8217;\u00e9lectricit\u00e9, du p\u00e9trole et de l&#8217;automobile (au XXe si\u00e8cle) n&#8217;affectaient pas radicalement l&#8217;histoire du travail. Car l&#8217;une et l&#8217;autre d\u00e9gageaient un secteur o\u00f9 la machine n&#8217;avait pas p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 et o\u00f9 du travail humain, non machinal, non suppl\u00e9able par la machine, \u00e9tait encore disponible. Apr\u00e8s ces deux r\u00e9volutions techniques viendrait la n\u00f4tre, donc, la troisi\u00e8me, celle du cyberespace, de la micro-informatique et de la robotique. L\u00e0, il semble qu&#8217;il n&#8217;existe pas de quatri\u00e8me zone pour mettre les ch\u00f4meurs au travail. Une saturation par les machines annoncerait la fin du travailleur, donc une certaine fin du travail. (Fin de DerArbeiter, et de son \u00e9poque, e\u00fbt dit J\u00fcnger). Le livre de Rifkin fait d&#8217;ailleurs une place \u00e0 part \u00e0 ce qu&#8217;il appelle le &#8220;secteur du savoir&#8221; dans cette mutation en cours. Dans le pass\u00e9, quand des technologies nouvelles rempla\u00e7aient des travailleurs dans tel ou tel secteur, de nouveaux espaces apparaissaient pour absorber les ouvriers qui perdaient leur travail. Mais, aujourd&#8217;hui, alors que l&#8217;agriculture, l&#8217;industrie et les services renvoient des millions de personnes au ch\u00f4mage pour raison de progr\u00e8s technologique, la seule cat\u00e9gorie de travailleurs \u00e9pargn\u00e9e serait celle du &#8220;savoir&#8221;, une \u00e9lite d&#8217;innovateurs industriels, de scientifiques, de techniciens, d&#8217;informaticiens, d&#8217;enseignants, etc. Mais cela reste un espace \u00e9troit, incapable d&#8217;absorber la masse des ch\u00f4meurs. Telle serait la singularit\u00e9 dangereuse de notre temps.<\/p>\n<p>Je ne vais pas traiter des objections qu&#8217;on peut faire \u00e0 ces discours, pas plus au sujet de ladite &#8220;fin du travail&#8221; que de ladite &#8220;mondialisation&#8221;. Dans les deux cas, qui, d&#8217;ailleurs, sont \u00e9troitement associ\u00e9s, si j&#8217;avais \u00e0 en traiter frontalement, j&#8217;essaierais d&#8217;abord de distinguer entre les ph\u00e9nom\u00e8nes massifs et peu contestables qu&#8217;on enregistre sous ces mots et, d&#8217;autre part, l&#8217;usage qu&#8217;on fait de ces mots sans concept. En effet, personne ne le d\u00e9niera, il arrive bien en ce si\u00e8cle quelque chose au travail, \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 et au concept du travail : du travail actif ou actuel. Ce qui arrive l\u00e0 au travail est bien un effet de la techno-science, avec la virtualisation et la d\u00e9localisation mondialisante du t\u00e9l\u00e9-travail. (Encore que, Le Goff l&#8217;a bien montr\u00e9, ces contradictions au sujet du temps de travail ont commenc\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t dans le Moyen Age chr\u00e9tien). Ce qui arrive accentue bien une certaine tendance \u00e0 la r\u00e9duction asymptotique du temps de travail, comme travail en temps r\u00e9el et localis\u00e9 au m\u00eame lieu que le corps du travailleur. Tout cela affecte le travail sous les formes classiques dont nous h\u00e9ritons, dans la nouvelle exp\u00e9rience des fronti\u00e8res, de la communication virtuelle, de la vitesse et de l&#8217;\u00e9tendue de l&#8217;information. Cette \u00e9volution va dans le sens d&#8217;une certaine mondialisation, elle est irr\u00e9cusable et assez bien connue. Mais ces indices ph\u00e9nom\u00e9naux restent partiels, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, in\u00e9gaux dans leur d\u00e9veloppement ; ils appellent une analyse fine et sans doute de nouveaux concepts. D&#8217;autre part, entre ces indices \u00e9vidents et l&#8217;usage doxique, d&#8217;autres diraient l&#8217;inflation id\u00e9ologique, la complaisance rh\u00e9torique et souvent fumeuse avec laquelle on c\u00e8de \u00e0 ces mots, &#8220;fin du travail&#8221; et &#8220;mondialisation&#8221;, il y a un \u00e9cart. Cet \u00e9cart, je crois qu&#8217;il faut s\u00e9v\u00e8rement critiquer ceux qui l&#8217;oublient. Car ils tentent alors de dissimuler ou de se dissimuler les zones du monde, les populations, les nations, les groupes, les classes, les individus qui, massivement, sont les victimes exclues de ce mouvement dit de &#8220;fin du travail&#8221; et de &#8220;mondialisation&#8221;. Ces victimes souffrent ou bien parce qu&#8217;elles manquent d&#8217;un travail dont elles auraient besoin ou bien parce qu&#8217;elles travaillent trop pour le salaire qu&#8217;elles re\u00e7oivent en \u00e9change sur un march\u00e9 mondial si violemment in\u00e9galitaire. Cette situation capitalistique (l\u00e0 o\u00f9 le capital joue un r\u00f4le essentiel entre l&#8217;actuel et le virtuel) est plus tragique en chiffres absolus qu&#8217;elle ne l&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 dans toute l&#8217;histoire de l&#8217;humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Celle-ci n&#8217;a peut-\u00eatre jamais \u00e9t\u00e9 plus loin de l&#8217;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 mondialisante ou mondialis\u00e9e, du &#8220;travail&#8221; et du &#8220;sans travail&#8221; qu&#8217;on all\u00e8gue souvent. Une large part de l&#8217;humanit\u00e9 est &#8220;sans travail&#8221; l\u00e0 o\u00f9 elle voudrait du travail, plus de travail, et une autre a trop de travail l\u00e0 o\u00f9 elle voudrait en avoir moins, voire en finir avec un travail aussi mal pay\u00e9 sur le march\u00e9. Tout \u00e9loquence sur les droits de l&#8217;Homme qui ne tiendrait pas compte de cette in\u00e9galit\u00e9 \u00e9conomique est guett\u00e9 par le bavardage, le formalisme ou l&#8217;obsc\u00e9nit\u00e9 (Il faudrait ici parler du Gatt, du FMI, de la Dette ext\u00e9rieure, etc.). Cette histoire a commenc\u00e9 depuis longtemps. Elle est entrelac\u00e9e avec l&#8217;histoire r\u00e9elle et s\u00e9mantique des mots de &#8220;m\u00e9tier&#8221; et de &#8220;profession&#8221;. Rifkin a conscience de la trag\u00e9die que pourrait aussi provoquer une &#8220;fin du travail&#8221; qui n&#8217;aurait pas le sens sabbatique ou dominical qu&#8217;elle a dans la Cit\u00e9 de Dieu augustinienne. Mais dans ses conclusions morales et politiques, quand il veut d\u00e9finir les responsabilit\u00e9s \u00e0 prendre devant les &#8220;orages technologiques qui s&#8217;accumulent \u00e0 l&#8217;horizon&#8221;, devant une &#8220;\u00e8re nouvelle de mondialisation et d&#8217;automation&#8221;, il retrouve, et je crois que cela n&#8217;est ni fortuit ni acceptable sans examen, le langage chr\u00e9tien de la &#8220;fraternit\u00e9&#8221;, des vertus &#8220;difficilement automatisables&#8221;, du &#8220;nouveau sens \u00e0 la vie&#8221;, de la &#8220;r\u00e9surrection&#8221; du tiers secteur, de la &#8220;renaissance de l&#8217;esprit humain&#8221; ; il envisage m\u00eame de nouvelles formes de charit\u00e9, par exemple &#8220;le paiement d&#8217;un \u00ab salaire virtuel \u00bb aux b\u00e9n\u00e9voles, la TVA sur les produits et services de l&#8217;\u00e8re high-tech (destin\u00e9e exclusivement \u00e0 financer un salaire social pour les pauvres travaillant dans le tiers secteur)&#8221;, etc ; il retrouve alors, de fa\u00e7on un peu incantatoire, les accents et plus que les accents d&#8217;un discours dont je disais tout \u00e0 l&#8217;heure qu&#8217;il appelait une analyse g\u00e9n\u00e9alogique complexe mais sans complaisance.<\/p>\n<p>Si j&#8217;avais eu le temps de la retracer avec vous, j&#8217;aurais encore sans doute insist\u00e9, en m&#8217;inspirant souvent des travaux de mon coll\u00e8gue Jacques Le Goff, sur le temps du travail. Dans le chapitre &#8220;Temps et travail&#8221; de son Un autre Moyen Age, il montre comment, au XlVe si\u00e8cle, coexistaient d\u00e9j\u00e0 les revendications pour l&#8217;allongement et les revendications pour la r\u00e9duction de la dur\u00e9e du travail. Nous avons l\u00e0 les pr\u00e9misses d&#8217;un droit du travail et d&#8217;un droit au travail, tels qu&#8217;ils seront inscrits plus tard dans les droits de l&#8217;Homme. La figure de l&#8217;humaniste est une r\u00e9ponse \u00e0 la question du travail. L&#8217;humaniste est quelqu&#8217;un qui, dans la th\u00e9ologie du travail qui domine l&#8217;\u00e9poque et qui n&#8217;est sans doute pas morte aujourd&#8217;hui, commence \u00e0 la\u00efciser le temps du travail et l&#8217;emploi du temps monastique. Le temps, qui n&#8217;est plus simplement un don de Dieu, peut \u00eatre calcul\u00e9 et vendu. Dans l&#8217;iconographie du XlVe si\u00e8cle, l&#8217;horloge repr\u00e9sente parfois l&#8217;attribut de l&#8217;humaniste : cette horloge que je suis oblig\u00e9 de surveiller et qui surveille s\u00e9v\u00e8rement le travailleur la\u00efque que je suis ici. Le Goff montre comment l&#8217;unit\u00e9 du monde du travail, face au monde de la pri\u00e8re et au monde de la guerre, si elle a jamais exist\u00e9, n&#8217;a pas dur\u00e9 longtemps&#8221;. Apr\u00e8s le &#8220;m\u00e9pris des m\u00e9tiers&#8221;, &#8220;une nouvelle fronti\u00e8re du m\u00e9pris s&#8217;installe, qui passe au milieu des nouvelles classes, au milieu m\u00eame des professions.&#8221; Bien qu&#8217;il ne distingue pas, me semble-t-il, entre &#8220;m\u00e9tier&#8221; et &#8220;profession&#8221; (comme je crois qu&#8217;il faudrait le faire), Le Goff d\u00e9crit aussi le processus qui, au Xlle si\u00e8cle, donne naissance \u00e0 une &#8220;th\u00e9ologie du travail&#8221; et \u00e0 la transformation du sch\u00e9ma triparti (oratores, bellatores, laboratores) en des sch\u00e9mas &#8220;plus complexes&#8221;, ce qui s&#8217;explique par la diff\u00e9renciation des structures \u00e9conomiques et sociales et par une plus grande division du travail.<\/p>\n<p><strong> 2. Le pardon. <\/strong> Il y a aujourd&#8217;hui une mondialisation, une th\u00e9\u00e2tralisation mondiale de la sc\u00e8ne du repentir et du pardon demand\u00e9. Elle est conditionn\u00e9e \u00e0 la fois par la lame de fond de l&#8217;h\u00e9ritage abrahamique et par la nouvelle situation du droit international et donc la nouvelle figure de la mondialisation qu&#8217;ont produit, depuis la derni\u00e8re guerre les concepts transform\u00e9s des droits de l&#8217;Homme, les nouveaux concepts de crime contre l&#8217;humanit\u00e9 et de g\u00e9nocide, de guerre et d&#8217;agression, chefs d&#8217;accusation de ces auto-accusations. On a du mal \u00e0 prendre la mesure de cette question. Trop souvent, notamment dans les d\u00e9bats politiques qui, \u00e0 travers le monde entier, r\u00e9activent et d\u00e9placent aujourd&#8217;hui cette notion, on entretient l&#8217;\u00e9quivoque. On confond souvent, parfois de fa\u00e7on calcul\u00e9e, le pardon avec un grand nombre de th\u00e8mes voisins : l&#8217;excuse, le regret, l&#8217;amnistie, la prescription, etc., autant de significations dont certaines rel\u00e8vent du droit, d&#8217;un droit p\u00e9nal auquel le pardon devrait rester irr\u00e9ductible. Si myst\u00e9rieux que reste le concept de pardon, la sc\u00e8ne, la figure, le langage qu&#8217;on tente d&#8217;y ajuster appartiennent \u00e0 des h\u00e9ritages abrahamiques (le juda\u00efsme, les christianismes et les Islams). Or, si diff\u00e9renci\u00e9e, voire conflictuelle que soit cette tradition, elle est \u00e0 la fois singuli\u00e8re et en voie d&#8217;universalisation, justement \u00e0 travers ce que met au jour un certain th\u00e9\u00e2tre du pardon. D\u00e8s lors, la dimension m\u00eame du pardon tend \u00e0 s&#8217;effacer au cours de cette mondialisation et, avec elle, toute mesure, toute limite conceptuelle. Dans toutes les sc\u00e8nes de repentir, d&#8217;aveu, de pardon ou d&#8217;excuses qui se multiplient sur la sc\u00e8ne g\u00e9opolitique depuis la derni\u00e8re guerre, et de fa\u00e7on acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e depuis quelques ann\u00e9es, on voit non seulement des individus mais des communaut\u00e9s enti\u00e8res, des corporations professionnelles, les repr\u00e9sentants de hi\u00e9rarchies eccl\u00e9siastiques, des souverains et des chefs d&#8217;Etat demander &#8220;pardon&#8221;. Ils le font dans un langage qui n&#8217;est pas toujours (dans le cas du Japon ou de la Cor\u00e9e, par exemple) celui de la religion dominante de leur soci\u00e9t\u00e9. Ce langage est en train de devenir, par l\u00e0 m\u00eame, l&#8217;idiome universel du droit, de la politique, de l&#8217;\u00e9conomie ou de la diplomatie : \u00e0 la fois la cause et le sympt\u00f4me signifiant de cette internationalisation. La prolif\u00e9ration de ces sc\u00e8nes de repentir et de &#8220;pardon&#8221; demand\u00e9 signifie sans doute, entre autres choses, un il faut de l&#8217;anamn\u00e8se, un il faut sans limite : dette sans limite envers le pass\u00e9. Sans limite car cet acte de m\u00e9moire, qui est aussi chef d&#8217;auto-accusation, de &#8220;repentance&#8221;, de comparution, il faut le porter \u00e0 la fois au-del\u00e0 de l&#8217;instance juridique et de l&#8217;instance Etat-nationale. On se demande donc ce qui arrive l\u00e0, avec de telles dimensions.<\/p>\n<p>Pour la r\u00e9flexion que ce ph\u00e9nom\u00e8ne appelle, l&#8217;un des fils conducteurs reconduit r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 une s\u00e9rie d&#8217;\u00e9v\u00e9nements sans pr\u00e9c\u00e9dent, ceux qui, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ont rendu possible, ont en tout cas &#8220;autoris\u00e9&#8221;, avec le Tribunal de Nuremberg, l&#8217;institution internationale d&#8217;un concept juridique comme celui de &#8220;crime contre l&#8217;humanit\u00e9&#8221;. Il y eut l\u00e0 un \u00e9v\u00e9nement &#8220;performatif&#8221; d&#8217;une port\u00e9e encore difficile \u00e0 mesurer, l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 des termes comme &#8220;crime contre l&#8217;humanit\u00e9&#8221; semblent aujourd&#8217;hui largement r\u00e9pandus et intelligibles pour tous. Cette mutation fut elle-m\u00eame provoqu\u00e9e et l\u00e9gitim\u00e9e par une instance internationale \u00e0 une date et selon une figure d\u00e9termin\u00e9es de son histoire. Celle-ci est ins\u00e9parable, m\u00eame si elle ne s&#8217;y r\u00e9duit pas, d&#8217;une r\u00e9affirmation des droits de l&#8217;Homme, d&#8217;une nouvelle D\u00e9claration des droits de l&#8217;Homme. Cette sorte de s\u00e9isme a structur\u00e9 l&#8217;espace dans lequel se joue : sinc\u00e8rement ou non : le grand pardon, la grande sc\u00e8ne mondiale de repentir. Elle fait souvent penser \u00e0 une grande convulsion. Il serait ind\u00e9cent : et inutilement provocateur : de dire que cette convulsion ressemble aussi parfois \u00e0 une compulsion irr\u00e9pressible et fort obscure, voire ambigu\u00eb, dans ses racines inconscientes. Car elle ob\u00e9it aussi, heureusement, \u00e0 ce qu&#8217;on pourrait appeler un &#8220;bon&#8221; mouvement. Mais il est vrai, et nous ne devrions jamais l&#8217;oublier, que le simulacre, le rituel oblig\u00e9, la surench\u00e8re du mensonge dans l&#8217;aveu m\u00eame, parfois, le calcul ou la singerie sont souvent de la partie. Ils corrompent de l&#8217;int\u00e9rieur cette \u00e9mouvante c\u00e9r\u00e9monie de la culpabilit\u00e9 : toute une humanit\u00e9 secou\u00e9e par la geste d&#8217;une confession unanime ! Le genre humain, rien de moins, viendrait s&#8217;accuser tout \u00e0 coup, et publiquement, et th\u00e9\u00e2tralement, de tous les crimes en effet commis par lui-m\u00eame contre lui-m\u00eame, &#8220;contre l&#8217;humanit\u00e9&#8221;. Si on entreprenait l&#8217;inventaire, en demandant pardon, de tous les crimes du pass\u00e9 contre l&#8217;humanit\u00e9, il n&#8217;y aurait plus un innocent sur la terre. Qui serait alors en position de juge ou d&#8217;arbitre ? Tous les hommes sont les h\u00e9ritiers, au moins, de personnes ou d&#8217;\u00e9v\u00e9nements marqu\u00e9s, de fa\u00e7on ineffa\u00e7able, par des &#8220;crimes contre l&#8217;humanit\u00e9&#8221;. Paradoxe suppl\u00e9mentaire mais essentiel : ces \u00e9v\u00e9nements du pass\u00e9, qui donn\u00e8rent lieu parfois \u00e0 des exterminations organis\u00e9es, et qui peuvent aussi avoir pris la forme de grandes R\u00e9volutions (&#8220;l\u00e9gitimes&#8221; et, en tout cas, aujourd&#8217;hui encore c\u00e9l\u00e9br\u00e9es par la m\u00e9moire nationale ou universelle), ont permis l&#8217;\u00e9mergence, et ensuite le raffinement progressif, de dispositifs juridiques comme ceux des droits de l&#8217;Homme, de crime contre l&#8217;humanit\u00e9, de g\u00e9nocide, de crime d&#8217;agression, etc.<\/p>\n<p>Cette convulsion aurait aujourd&#8217;hui l&#8217;allure d&#8217;une conversion. Conversion &#8220;objective&#8221; et qui tend \u00e0 exc\u00e9der toutes les limites nationales : en voie de mondialisation. Car si le concept de crime contre l&#8217;humanit\u00e9 est le chef d&#8217;accusation de cette auto-accusation et de ces pardons demand\u00e9s ; si, d&#8217;autre part, une sacralit\u00e9 de l&#8217;humain peut seule, en derni\u00e8re instance, justifier cette incrimination (aucun mal, aucun tort n&#8217;est pire, dans cette logique, qu&#8217;un crime contre l&#8217;humanit\u00e9 de l&#8217;homme et contre les droits de l&#8217;Homme) ; si cette sacralit\u00e9 de l&#8217;humain trouve ici la plus lisible, sinon la seule ressource de son sens dans la m\u00e9moire des religions du livre et dans une interpr\u00e9tation juive, mais surtout chr\u00e9tienne du &#8220;prochain&#8221; ou du &#8220;semblable&#8221; ; si d\u00e8s lors tout crime contre l&#8217;humanit\u00e9 touche au plus sacr\u00e9 dans le vivant, et donc d\u00e9j\u00e0 au divin dans l&#8217;homme, \u00e0 quelque Dieu-fait-homme ou \u00e0 quelque homme-fait-Dieu-par-Dieu (la mort de l&#8217;homme et la mort de Dieu trahiraient ici le m\u00eame crime), alors la &#8220;mondialisation&#8221; du pardon ressemble \u00e0 un immense processus en cours, \u00e0 une procession sans fin de repentis, donc \u00e0 une convulsion-conversion-confession virtuellement chr\u00e9tienne, un &#8220;travail&#8221; de christianisation qui n&#8217;a m\u00eame plus besoin de l&#8217;\u00e9glise ou de missionnaires. Ce &#8220;travail&#8221; peut parfois se donner des allures d&#8217;ath\u00e9isme, d&#8217;humanisme ou de s\u00e9cularisation triomphante. Mais la diff\u00e9rence importe peu. L&#8217;humanit\u00e9 serait pr\u00eate, comme un seul homme, \u00e0 s&#8217;accuser de crime contre l&#8217;humanit\u00e9. A t\u00e9moigner d&#8217;elle-m\u00eame contre elle-m\u00eame, c&#8217;est-\u00e0-dire, et \u00e0 bon droit, \u00e0 s&#8217;accuser elle-m\u00eame comme une autre. C&#8217;est terriblement \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Qu&#8217;on y voie un immense progr\u00e8s, une rupture historique, et\/ou un concept encore flou dans ses limites, pr\u00e9caire dans ses fondations (on peut faire l&#8217;un et l&#8217;autre \u00e0 la fois : c&#8217;est ma tentation, si je puis encore me servir de ce mot en avouant), une \u00e9vidence demeure irr\u00e9cusable : le concept de &#8220;crime contre l&#8217;humanit\u00e9&#8221; commande toute la g\u00e9opolitique du pardon. Il lui fournit son code et sa justification. Pensons \u00e0 l&#8217;extraordinaire Commission V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation en Afrique du Sud. Ph\u00e9nom\u00e8ne unique malgr\u00e9 quelques pr\u00e9c\u00e9dents sud-am\u00e9ricains, au Chili notamment. Eh bien, ce qui a conf\u00e9r\u00e9 sa l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e \u00e0 cette Commission, c&#8217;est la d\u00e9finition de l&#8217;apartheid comme &#8220;crime contre l&#8217;humanit\u00e9&#8221; par la communaut\u00e9 internationale dans sa repr\u00e9sentation onusienne. On pourrait prendre cent autres exemples, ils reviennent tous \u00e0 cette r\u00e9f\u00e9rence en forme de caution.<\/p>\n<p><strong> 3. Quant \u00e0 la paix, <\/strong> faute de pouvoir y consacrer le temps d&#8217;une analyse plus appropri\u00e9e et plus digne de ce grand sujet qui est au contrat de cette s\u00e9ance, juste un mot, et directement inspir\u00e9 par le titre de ces grands entretiens, un nouveau contrat mondial. S&#8217;il y a, me semble-t-il, une le\u00e7on \u00e0 tirer des plus r\u00e9cents ph\u00e9nom\u00e8nes qu&#8217;on n&#8217;ose m\u00eame plus appeler des guerres (en raison de mutations s\u00e9mantiques impliquant justement le r\u00f4le ambigu de l&#8217;Etat dans telles &#8220;interventions&#8221;) : ladite guerre du Golfe, le Ruanda, le Congo, le Kosovo, le Timor, etc., ph\u00e9nom\u00e8nes tr\u00e8s diff\u00e9rents entre eux quant \u00e0 la logique des souverainet\u00e9s :, c&#8217;est que, tardives ou non, bien men\u00e9es ou non, ces interventions, au nom de droits universels de l&#8217;Homme, avec perspective de jugement de chefs d&#8217;Etat et de chefs militaires devant des tribunaux p\u00e9naux internationaux, [ces &#8220;interventions] ont heureusement remis en question le principe sacr\u00e9 de la souverainet\u00e9 de l&#8217;Etat, certes, mais l&#8217;ont fait dans des conditions souvent inqui\u00e9tantes. Comme Arendt le notait, seuls de petits Etats voient leur souverainet\u00e9 contest\u00e9e et, f\u00fbt-ce au nom de principes universels, remise en cause par des Etats puissants qui, non seulement ne tol\u00e9reraient jamais que leur propre souverainet\u00e9 soit mise en question mais qui orientent ou pr\u00e9c\u00e8dent les d\u00e9cisions, parfois les d\u00e9lib\u00e9rations des instances internationales comp\u00e9tentes, en vue de leur propre strat\u00e9gie politico-militaro-\u00e9conomique et parce que, seuls, ils disposent du potentiel \u00e9conomique et techno-militaire n\u00e9cessaire. Un contrat mondial \u00e0 venir devrait prendre acte de ce fait : tant que ces instances internationales n&#8217;auront pas leur autonomie de d\u00e9lib\u00e9ration, de d\u00e9cision et surtout de mise en oeuvre militaire, tant qu&#8217;elles n&#8217;auront pas la force du droit qu&#8217;elles ont mission de repr\u00e9senter, eh bien toutes les infractions de la souverainet\u00e9, au nom des droits de l&#8217;Homme, qui devraient \u00eatre justes dans leur principe, seront suspectes et contamin\u00e9es par des strat\u00e9gies devant lesquelles la vigilance restera toujours de rigueur.<\/p>\n<p><strong> 4.La grave question de la peine de mort <\/strong> dans le monde n&#8217;est pas dissociable de ce que je viens de dire. Car, sans refaire l&#8217;histoire des longues luttes abolitionnistes qui se sont d\u00e9velopp\u00e9es depuis des si\u00e8cles, et m\u00eame aux Etats-Unis, on doit retenir au moins cette \u00e9vidence : c&#8217;est toujours, depuis la derni\u00e8re guerre mondiale, une longue s\u00e9rie de conventions et de d\u00e9clarations internationales sur les droits de l&#8217;Homme, le droit \u00e0 la vie et l&#8217;interdit des traitements cruels peu compatible avec la peine de mort (d\u00e9clarations que je n&#8217;ai pas le temps de citer, mais elles \u00e9manent presque toutes de l&#8217;ONU) qui, directement ou indirectement, ont cr\u00e9\u00e9 une pression supra-\u00e9tatique \u00e0 laquelle un grand nombre de pays d\u00e9mocratiques ont \u00e9t\u00e9, disons, sensibles au moment o\u00f9 ils ont aboli la peine de mort. C&#8217;est toujours une instance internationale et supra-\u00e9tatique, transcendant la souverainet\u00e9 de l&#8217;Etat, qui a enjoint \u00e0 des Etats (dont la peine de mort et le droit de gr\u00e2ce avaient toujours \u00e9t\u00e9 les signes \u00e9minents de leur souverainet\u00e9) \u00e0 renoncer \u00e0 la peine de mort (en apparence d&#8217;eux-m\u00eames, mais en fait par obligation internationale). C&#8217;est \u00e9videmment le cas en Europe, en France depuis moins de vingt ans et pour une cinquantaine de pays dans le monde. On peut consid\u00e9rer, avec certains juristes, que cette tendance croissante \u00e0 l&#8217;abolition devient ce qu&#8217;on appelle en anglais une customary norm of international law et en latin une norme de jus cogens. Or, on sait que, parmi les pays qui r\u00e9sistent \u00e0 cette tendance, parmi les Etats-nations qui se pr\u00e9sentent comme de grandes d\u00e9mocraties occidentales de tradition chr\u00e9tienne : europ\u00e9enne, eh bien les Etats-Unis sont aujourd&#8217;hui, \u00e0 ma connaissance, le seul pays o\u00f9, apr\u00e8s une histoire mouvement\u00e9e \u00e0 ce sujet (une histoire ancienne et r\u00e9cente que je n&#8217;ai pas le temps de rappeler), [les Etats-Unis sont aujourd&#8217;hui] le seul pays qui, non seulement n&#8217;abolit pas la peine de mort, mais la met en oeuvre de fa\u00e7on massive, croissante, cruelle et, il faut bien le dire, discriminatoire quand elle n&#8217;est pas aveugle : comme bien des exemples r\u00e9cents l&#8217;ont montr\u00e9. Avec d&#8217;autres associations internationales, avec le Parlement international des \u00e9crivains, dont j&#8217;ai l&#8217;honneur de faire partie (et dont il sera question demain, je pense, au sujet des villes-refuges et de l&#8217;engagement de l&#8217;Unesco \u00e0 leur sujet), au nom de ces institutions, donc, et en mon nom personnel, je demande que cette question de la peine de mort soit inscrite sous la forme d&#8217;un appel solennel dans tout texte sur un nouveau &#8220;contrat mondial&#8221;. Je vous fais gr\u00e2ce de mes autres professions de foi, merci.<\/p>\n<p><strong> JACQUES DERRIDA <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le philosophe Jacques Derrida a prononc\u00e9, samedi 6 novembre, au si\u00e8ge de l&#8217;Unesco \u00e0 Paris, dans le cadre des &#8220;Entretiens du XXIe si\u00e8cle&#8221;, une allocution sur &#8220;la mondialisation, la paix et la cosmopolitique&#8221;. Cette journ\u00e9e avait pour th\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral &#8220;le nouveau contrat mondial&#8221; que pr\u00e9conise Federico Mayor, directeur g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;Institution jusqu&#8217;\u00e0 la mi-novembre. 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