{"id":18,"date":"1995-06-01T00:00:00","date_gmt":"1995-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-apparence-des-choses018\/"},"modified":"1995-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1995-05-31T22:00:00","slug":"l-apparence-des-choses018","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=18","title":{"rendered":"L&#8217;apparence des choses"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">  Un reportage consacr\u00e9 au travail du personnel humanitaire au Rwanda bascule dans l&#8217;intol\u00e9rable. <\/p>\n<p>Faire du reportage quand la mort r\u00f4de n&#8217;est pas un m\u00e9tier facile. Confortablement install\u00e9 dans son fauteuil, le t\u00e9l\u00e9spectateur a pu s&#8217;en rendre compte lors de l&#8217;\u00e9mission, sur France 2, consacr\u00e9e au travail du personnel humanitaire dans les camps de r\u00e9fugi\u00e9s au Rwanda, au Burundi et dans les pays limitrophes. L&#8217;\u00e9mission a baign\u00e9 d&#8217;un bout \u00e0 l&#8217;autre dans un l\u00e9ger climat de malaise. L&#8217;objet, pourtant, \u00e9tait, au d\u00e9but, simple et clair. Il s&#8217;agissait de rendre compte du travail et des motivations de ceux qui se sont engag\u00e9s dans l&#8217;aide humanitaire. Le reportage partait, consciencieusement, \u00e0 la recherche d&#8217;une tranche de vie de ces m\u00e9decins, de ces infirmi\u00e8res, b\u00e9n\u00e9voles en tous genres, et aussi, de ces fameux logisticiens, g\u00e9n\u00e9ralistes de l&#8217;organisation, de qui tout semble d\u00e9pendre au milieu de l&#8217;urgence et de l&#8217;anarchie mortelle de la situation. Nous e\u00fbmes donc droit tour \u00e0 tour, cam\u00e9ras sur l&#8217;\u00e9paule, au t\u00e9moignage d&#8217;un m\u00e9decin fran\u00e7ais, puis d&#8217;une b\u00e9n\u00e9vole nordique qui devait n\u00e9gocier l&#8217;acceptation de l&#8217;aide par les int\u00e9ress\u00e9s eux-m\u00eames, et enfin, parmi d&#8217;autres, d&#8217;une femme, de retour de Sarajevo, qui plongea imm\u00e9diatement dans l&#8217;enfer du Rwanda. On voyait les uns et les autres agir, se promener de tentes en tentes, visiter les morts et les vivants. Au besoin, on leur demandait de mimer telle ou telle sc\u00e8ne, de refaire publiquement tel ou tel d\u00e9compte des d\u00e9c\u00e8s.<\/p>\n<p> <strong>  La souffrance en toile de fond  <\/strong><\/p>\n<p>A ce point pr\u00e9cis, le t\u00e9l\u00e9spectateur sentait le malaise s&#8217;installer: le camp, ses tentes, ses hommes, ses femmes et ses enfants se d\u00e9ployaient l\u00e0 sous nos yeux, en toile de fond, comme un d\u00e9cor servant \u00e0 illustrer le propos. Bien s\u00fbr, l&#8217;objet du reportage n&#8217;\u00e9tait pas la souffrance humaine, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e ici autant de fois qu&#8217;il y a d&#8217;individus, mais le travail de ceux qui interviennent, qui organisent, de ceux dont on nous montre les pr\u00e9occupations les plus imm\u00e9diates: les formulaires, les ratios, la bonne marche des radios, le nombre et l&#8217;emplacement des savons, l&#8217;endroit, dans les latrines o\u00f9 l&#8217;infection se propage le plus vite. Tout bascula \u00e0 ce moment pr\u00e9cis et l&#8217;on comprit tout d&#8217;un coup ce qui \u00e9tait intol\u00e9rable. Tous ces visages, qui sont autant de questions sur le pourquoi de tout cela, ne pouvaient pas \u00eatre trait\u00e9s comme un arri\u00e8re-plan d&#8217;\u00e9mission, comme un d\u00e9cor pour illustrer un propos. Le r\u00e9alisateur, sentant bien le d\u00e9rapage venir, avait pourtant tent\u00e9 de s&#8217;accrocher \u00e0 son sujet pour que toute cette souffrance ne s&#8217;impose pas et ne d\u00e9place compl\u00e8tement l&#8217;objet du reportage. Il s&#8217;\u00e9tait enquis des motivations des &#8221; humanitaires &#8220;, pensant trouver l\u00e0 le lien entre le d\u00e9cor et les acteurs du jour. Mais on comprit rapidement que c&#8217;\u00e9tait peine perdue. Le m\u00e9decin d\u00e9clara qu&#8217;il faisait cela &#8221; parce que cela lui faisait plaisir &#8220;, la logisticienne parce qu&#8217;elle n&#8217;arrivait pas \u00e0 faire autre chose d&#8217;elle-m\u00eame et \u00e0 se r\u00e9ins\u00e9rer dans la vie normale. Chacun, avait ses propres raisons en lui-m\u00eame, qui apparaissaient sans rapport avec l&#8217;univers de douleur dans lequel il vivait provisoirement, dans ce recoin malmen\u00e9 d&#8217;Afrique. Aujourd&#8217;hui ici, demain l\u00e0-bas, qu&#8217;importe au fond. L&#8217;\u00e9mission \u00e9tait sur ce point tellement bien faite, les interviews tellement convaincantes, que nous avons failli y croire. Un instant l&#8217;univers devint enti\u00e8rement cynique, la mis\u00e8re et la mort un d\u00e9cor pour gagner l&#8217;audimat, l&#8217;humanitaire une raison de vivre pour Occidentaux en manque d&#8217;essentiel. Le reportage avait maintenant compl\u00e8tement d\u00e9rap\u00e9. Tout entier tendu vers l&#8217;apparence des choses, il n&#8217;arrivait plus \u00e0 rendre compte de cette donn\u00e9e insaisissable \u00e0 l&#8217;image: personne ne sort indemne d&#8217;avoir approch\u00e9 cette r\u00e9alit\u00e9-l\u00e0 et la parole des t\u00e9moins, bricol\u00e9e jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;impossible, avait, d\u00e9cid\u00e9ment, moins de prix que leur silence.<\/p>\n<p> <strong>  * Philippe Breton est chercheur en communication au CNRS. <\/strong><\/p>\n<p>1. Paru chez Stock.Prix M\u00e9dicis 1980.<strong>   <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>  Un reportage consacr\u00e9 au travail du personnel humanitaire au Rwanda bascule dans l&#8217;intol\u00e9rable. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-18","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/18","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/18\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}