{"id":1797,"date":"2000-02-01T00:00:00","date_gmt":"2000-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/requiem-pour-les-classes1797\/"},"modified":"2000-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-01-31T23:00:00","slug":"requiem-pour-les-classes1797","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1797","title":{"rendered":"Requiem pour les \u00abclasses dangereuses\u00bb : Entretien avec Bruce Benderson"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> L&#8217;\u00e9crivain new-yorkais Bruce Benderson met en sc\u00e8ne des exclus, marginaux happ\u00e9s dans le tourbillon de la &#8220;capitale mythologique du crime&#8221; qu&#8217;est la Big Apple. Penseur du &#8220;fait urbain&#8221;, il est aussi un remarquable essayiste (1). Rencontre. <\/p>\n<p>Times Square, au coeur de Manhattan. Ce coin chaud de New York fut longtemps l&#8217;antre de nuits agit\u00e9es, parmi les plaisirs dangereux vendus dans les sex-shops de la 42e rue, dans les th\u00e9\u00e2tres pornos ou par les dealers. Entre sexe et d\u00e9fonce, les &#8220;visiteurs&#8221; \u00e9taient, dans les ann\u00e9es 70 et 80, des &#8220;aventuriers ordinaires&#8221; qui s&#8217;offraient une plong\u00e9e en apn\u00e9e dans un univers fabriqu\u00e9 par les voyous&#8230; Mais Times Square change de visage. Un supermarch\u00e9 Disney s&#8217;est install\u00e9 sur la mythique 42e rue, et Mickey, aid\u00e9 par la police, a chass\u00e9 les dealers et autres SDF ou mendiants : le maire de New York, Rudolfo Giuliani, applique \u00e0 Times Square, pour l&#8217;exemple et avec &#8220;succ\u00e8s&#8221;, sa politique du &#8220;z\u00e9ro tol\u00e9rance&#8221; en mati\u00e8re de criminalit\u00e9. R\u00e9sultat : le &#8220;Pigalle new-yorkais&#8221; dispara\u00eet, et familles et enfants investissent d\u00e9sormais ces lieux longtemps r\u00e9put\u00e9s infr\u00e9quentables.<\/p>\n<p><strong> Un langage d\u00e9structur\u00e9, d\u00e9figur\u00e9, adapt\u00e9 aux mondes de d\u00e9sordres&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Bruce Benderson est un &#8220;arpenteur&#8221;. Des ann\u00e9es durant, il est all\u00e9 chercher ces lumi\u00e8res qui brillent dans l&#8217;ombre de Times Square, ces moments de d\u00e9lires et d&#8217;excitations vendus par les &#8220;classes dangereuses&#8221;. Romancier d\u00e9brid\u00e9 : un Burroughs contemporain ? :, il s&#8217;est attaqu\u00e9 au langage, l&#8217;a d\u00e9structur\u00e9 et d\u00e9figur\u00e9 pour mieux l&#8217;adapter au monde de d\u00e9sordres d&#8217;Appollo, danseur mul\u00e2tre, fonceur et d\u00e9glingu\u00e9, personnage principal de Toxico (2). L&#8217;\u00e9crivain est difficilement classable ; ses nouvelles New York Rage (3) sont autant de chroniques o\u00f9 se croisent des hommes et des femmes sans illusions, aux r\u00eaves hallucin\u00e9s et parfois artificiels.<\/p>\n<p>Des personna-ges inexorablement humains, trop humains. Aujourd&#8217;hui, Benderson regrette ce Times Square d&#8217;antan, o\u00f9 plaisir rimait avec danger. &#8220;Si New-York a \u00e9t\u00e9 un lieu fertile pour les \u00e9crivains, c&#8217;est sans doute d&#8217;abord parce qu&#8217;il y avait : je dis bien \u00ab avait \u00bb : beaucoup d&#8217;interp\u00e9n\u00e9trations entre les classes. C&#8217;\u00e9tait une ville si comprim\u00e9e, si dense, que m\u00eame si tu \u00e9tais riche, tu ne pouvais \u00e9viter les petites rencontres, dans la rue, avec des gens dans la mis\u00e8re, des gens des \u00ab classes dangereuses \u00bb. H\u00e9las, New York vit un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau : les bourgeois et les classes moyennes ont r\u00e9clam\u00e9 la ville. L&#8217;id\u00e9e d&#8217;un centre-ville avec des pauvres et des Noirs n&#8217;est plus de mise. Maintenant, c&#8217;est le mod\u00e8le europ\u00e9en qui pr\u00e9vaut, o\u00f9 il y a une tr\u00e8s proche banlieue, un espace o\u00f9 les pauvres sont dispers\u00e9s, exactement comme dans la r\u00e9gion parisienne. Times Square est : ou \u00e9tait : un carrefour entre classes moyennes et classes dangereuses, un lieu o\u00f9 se rejoignaient \u00ab la p\u00e8gre \u00bb et \u00ab l&#8217;\u00e9lite \u00bb.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait le \u00ab march\u00e9 \u00bb, o\u00f9 il y avait des transactions (sexe et drogue) entre classes, une vieille id\u00e9e de la Cit\u00e9 qui remonte \u00e0 l&#8217;\u00e9poque romaine, o\u00f9 le s\u00e9nateur romain pouvait voir le clochard, la pl\u00e8be, et ensuite rentrer chez lui. Toute la libido \u00e9tait fournie par les classes ouvri\u00e8res. Il faut penser \u00e0 Piaf, \u00e0 Paris. Eh bien, aujourd&#8217;hui, Paris est \u00ab d\u00e9piaff\u00e9 \u00bb. Autrefois, \u00e0 New York, toute l&#8217;\u00e9nergie venait de la classe ouvri\u00e8re. La vitesse, l&#8217;urgence&#8230; Puis, les classes ouvri\u00e8res sont devenues moins importantes, et les classes dangereuses grossissaient&#8230; Tout le dynamisme est pass\u00e9, avec cette libido dont je parlais, entre les mains des classes dangereuses. Mais \u00e7a, le pouvoir politique ne l&#8217;a pas admis, parce que d\u00e9sormais, cette \u00e9nergie \u00e9tait accompagn\u00e9e du crime, de la drogue ; c&#8217;\u00e9tait devenu trop violent. Il leur fallait reprendre possession de la rue et nettoyer. Ils ont alors d\u00e9plac\u00e9 les gens dans les quartiers pauvres, dans les prisons ; certains sont morts, \u00e0 cause de la drogue, ou du sida. Aujourd&#8217;hui, Times Square est un lieu de plaisirs s\u00fbr. Mais les bourgeois n&#8217;ont jamais su \u00eatre les ma\u00eetres de la libido d&#8217;une ville, et ils ont transform\u00e9 le lieu en cimeti\u00e8re.&#8221;<\/p>\n<p><strong> Une culture politiquement non correcte et arrogante <\/strong><\/p>\n<p>Dans son essai Pour un nouvel art d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 (4), Benderson explorait l&#8217;essence d&#8217;un art urbain li\u00e9 \u00e0 une cr\u00e9ation tous azimuts, ind\u00e9pendant des canons en vogue, d\u00e9sordonn\u00e9, proche d&#8217;une sous-culture qui na\u00eet du contact des hommes avec le monde de la rue, une culture de la &#8220;Bohemia&#8221;, politiquement non correcte et arrogante. Un art d\u00e9voy\u00e9, qui aurait le m\u00e9rite d&#8217;\u00eatre un produit de la r\u00e9alit\u00e9, m\u00eame crue. Benderson, qui a v\u00e9cu &#8220;une th\u00e9rapie urbaine de choc&#8221; dans le &#8220;paysage \u00e9rotique de la rue&#8221;, note : &#8220;Les mentalit\u00e9s \u00e0 vif de Times Square chargeaient mes textes d&#8217;un courant d&#8217;une sexualit\u00e9 brute \u00e0 haute tension qui flirtait avec la mort.&#8221; C&#8217;est cette communaut\u00e9 spirituelle entre la culture de la pauvret\u00e9 et celle d&#8217;une certaine boh\u00e8me artistique que met en lumi\u00e8re Benderson, se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 Huysmans ou Norman Mailer.<\/p>\n<p>Avec Sexe et Solitude, il poursuit cette analyse des racines de l&#8217;Am\u00e9rique, d\u00e9cortiquant l&#8217;id\u00e9ologie d&#8217;un pays bas\u00e9 sur une identit\u00e9 fixe, paraphrasant Norman Mailer : &#8220;Dans la rue tout le monde est un \u00ab n\u00e8gre \u00bb.&#8221; Aujourd&#8217;hui, le puritanisme protestant est, selon l&#8217;\u00e9crivain, triomphant, le virtuel ne laisse pas de traces : ni de m\u00e9moire&#8230; : et la &#8220;divulgation&#8221; a remplac\u00e9 le dialogue, en cette \u00e9poque de &#8220;solitude \u00e0 domicile, face \u00e0 face avec Dieu&#8221;. &#8220;Les classes dangereuses, poursuit Bruce Benderson, c&#8217;est la culture de la mis\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 60, le sociologue Oscar Lewis expliquait que cette culture \u00e9tait universelle, plus puissante encore que celle l\u00e9gu\u00e9e par l&#8217;ethnicit\u00e9, et que c&#8217;\u00e9tait toujours la m\u00eame, o\u00f9 que la mis\u00e8re soit. Elle se transmet de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, de fa\u00e7on presque h\u00e9r\u00e9ditaire, comme la culture fran\u00e7aise, inuit, ou je ne sais quoi&#8230; A la source, on trouve les conditions de la pauvret\u00e9, les param\u00e8tres sexuels, \u00e9motionnels : c&#8217;est une culture de la libido, de la vie dans l&#8217;instant pr\u00e9sent. Des gens libres dans la sexualit\u00e9, qui n&#8217;ont aucune id\u00e9e du lendemain. Les structures de famille ne marchent pas ; celle-ci est atomis\u00e9e, et il n&#8217;y a pas de fronti\u00e8res entre les individus, pas d&#8217;espace psychologique entre les gens, pas de r\u00e8gles sexuelles&#8230; Cette culture de la mis\u00e8re est ni\u00e9e, parce que dangereuse pour l&#8217;autre.&#8221;<\/p>\n<p>Et Benderson de raconter l&#8217;arriv\u00e9e des bourgeois d\u00e9class\u00e9s pr\u00e9-beatniks dans le West Village, en 1948, sous l&#8217;oeil m\u00e9fiant des loubards italiens de la classe ouvri\u00e8re. De nouvelles formes artistiques sont n\u00e9es de l&#8217;\u00e9nergie que ces marginaux volontaires ont puis\u00e9e chez leurs nouveaux voisins des classes mis\u00e9reuses. Une spontan\u00e9it\u00e9 extravagante&#8230; &#8220;C&#8217;est dans ces mar\u00e9cages de la libido urbaine que quelques-unes des plus riches cr\u00e9ations artistiques de notre si\u00e8cle devaient s&#8217;\u00e9panouir&#8221;, \u00e9crit encore Benderson. Mais, malgr\u00e9 le r\u00e9tr\u00e9cissement du terrain d\u00e9volu \u00e0 l&#8217;alt\u00e9rit\u00e9, &#8220;Times Square est encore un point de fixation des intensit\u00e9s d&#8217;une Am\u00e9rique sur le fil du rasoir&#8221;, ajoute-t-il.<\/p>\n<p>Dans la lign\u00e9e de Selby Jr. ou Donald Goines, Benderson a compos\u00e9 une monographie du New York &#8220;clandestin&#8221;, o\u00f9 les personnages n&#8217;existent qu&#8217;\u00e0 la lumi\u00e8re: dans l&#8217;ombre ? : d&#8217;une m\u00e9tropole omnipr\u00e9sente et omnisciente. Et cette composition artistique : litt\u00e9raire : n&#8217;existe que gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;immersion dans les sous-cultures urbaines qui sont la toile de fond de notre monde. H\u00e9las, &#8220;les dissonances et les \u00e9clats de tension sociale qui survenaient dans la rue ont cess\u00e9 de produire des \u00e9tincelles, et par cons\u00e9quent, des anecdotes&#8221;.<\/p>\n<p>1. Bruce Benderson, Sexe et Solitude. Ed. Payot, 1999, 112 p., 69 F.<\/p>\n<p>2. Bruce Benderson, Toxico. Ed. Rivages-Noirs, 1998, 332 p., 59 F.<\/p>\n<p>3. Bruce Benderson, New York rage. Ed. L&#8217;Incertain, 1992, 144 p., 90 F.<\/p>\n<p>4. Bruce Benderson, Pour un nouvel art d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9. Ed. Rivages-Petite biblioth\u00e8que, 1998, 124 p., 48 F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> L&#8217;\u00e9crivain new-yorkais Bruce Benderson met en sc\u00e8ne des exclus, marginaux happ\u00e9s dans le tourbillon de la &#8220;capitale mythologique du crime&#8221; qu&#8217;est la Big Apple. Penseur du &#8220;fait urbain&#8221;, il est aussi un remarquable essayiste (1). 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