{"id":1796,"date":"2000-02-01T00:00:00","date_gmt":"2000-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-intime-et-le-social1796\/"},"modified":"2000-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-01-31T23:00:00","slug":"l-intime-et-le-social1796","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1796","title":{"rendered":"L&#8217;intime et le social"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Ressources humaines traite de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise d&#8217;aujourd&#8217;hui. Celle de l&#8217;usine, des ouvriers, des 35 heures, et du d\u00e9calage social qui s&#8217;installe entre p\u00e8re et fils. Soit, un film, pas un manifeste (1). <\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait dans la section d&#8217;information &#8220;Zabaltegi&#8221; ouverte, entre autres, aux premiers films, en septembre 1999, dans le nouveau palais du Festival de San Sebastian, que Laurent Cantet, accompagn\u00e9 du seul acteur professionnel de l&#8217;\u00e9quipe, Jalil Lespert, pr\u00e9sentait, pour la premi\u00e8re fois, son film Ressources humaines. A la fin de la s\u00e9ance, les spectateurs acclamaient le cin\u00e9aste et son com\u00e9dien, beaucoup avaient les yeux humides d&#8217;\u00e9motion, quand ils ne pleuraient pas sans retenue. Depuis ce soir-l\u00e0, le film a fait son chemin, prim\u00e9 de festival en festival.<\/p>\n<p>Ancien \u00e9l\u00e8ve de l&#8217;IDHEC, r\u00e9alisateur de courts-m\u00e9trages : Tous \u00e0 la manif, Jeux de plage : et des Sanguinaires, film de la s\u00e9rie &#8220;l&#8217;An 2 000 vu par&#8230;&#8221;, sur Arte, Laurent Cantet dit avec simplicit\u00e9 qu&#8217;il n&#8217;est pas un militant et qu&#8217;il ne connaissait rien, ou peu de choses, du monde ouvrier qu&#8217;il donne \u00e0 voir avec une justesse de ton rarement atteinte dans un film de fiction. Car cette histoire qui se passe dans une petite entreprise de province au sein de laquelle \u00e9clate un conflit autour des trente-cinq heures est une fiction jou\u00e9e, \u00e0 part Jalil Lespert, par des non-professionnels, anciens ouvriers et cadres, ch\u00f4meurs, avec lesquels Laurent Cantet et son co-sc\u00e9nariste, Gilles Marchand, ont travaill\u00e9 six mois en amont du film, par l&#8217;interm\u00e9diaire d&#8217;un comit\u00e9 de ch\u00f4meurs pour construire Ressources humaines, lui donner son poids de cr\u00e9dibilit\u00e9, sans craindre, ensuite, de travailler ce mat\u00e9riau dont s&#8217;est nourri le projet initial pour en faire une vraie cr\u00e9ation cin\u00e9matographique.<\/p>\n<p>Ils sont quatre \u00e0 l&#8217;attendre \u00e0 la gare : parents, soeur, neveux : ce jeune \u00e9tudiant dans une grande \u00e9cole commerciale qui revient chez lui pour faire un stage dans le service &#8220;ressources humaines&#8221; de l&#8217;usine o\u00f9 le p\u00e8re est ouvrier. &#8220;Ne ram\u00e8ne pas trop ta science&#8221; lui dit ce dernier, inquiet de l&#8217;entretien que son fils doit avoir avec le patron le lendemain matin. La premi\u00e8re soir\u00e9e pass\u00e9e en famille et les premi\u00e8res heures de prise de fonction \u00e0 l&#8217;usine \u00e9clairent tout de suite les intentions du cin\u00e9aste : celles de filmer au quotidien et de l&#8217;int\u00e9rieur, et une famille et une entreprise face aux conflits qui les atteignent l&#8217;une et l&#8217;autre, avec un respect quasi documentaire et une \u00e9criture cin\u00e9matographique, affirm\u00e9e d\u00e8s les plans de la gare. Homme un peu fort qui cache son \u00e9motivit\u00e9 derri\u00e8re ses lunettes et dans un silence qui peut aller jusqu&#8217;aux larmes, : on le d\u00e9couvrira plus tard quand le vieil homme sera \u00e0 bout de r\u00e9sistance au cours d&#8217;une gr\u00e8ve que son fils aura contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9clencher : le p\u00e8re de Frank est, au d\u00e9part de l&#8217;histoire, fier de son fils et fier de la machine sur laquelle il travaille depuis 30 ans.<\/p>\n<p>En attendant d&#8217;\u00eatre re\u00e7u par les patrons, le jeune homme : et le spectateur avec lui : a un premier aper\u00e7u des ateliers, dans un hangar o\u00f9 des hommes travaillent \u00e0 des postes diff\u00e9rents, dans un bruit assourdissant. Il est suivi d&#8217;assez loin, le cin\u00e9aste filmant au premier plan les machines et les ouvriers, jusqu&#8217;au moment o\u00f9 Frank s&#8217;approche de son p\u00e8re qui lui pr\u00e9sente sa machine. Un contrema\u00eetre lui reproche de &#8220;ralentir la cadence&#8221; et, \u00e0 quelques m\u00e8tres de lui, un ouvrier antillais singe ce contrema\u00eetre en aboyant.<\/p>\n<p>Dans cet espace, domaine du p\u00e8re, vont se jouer plusieurs sc\u00e8nes, symptomatiques de ce qui se passe ailleurs, dans l&#8217;usine et dans la maison familiale, et de plus en plus d\u00e9chirantes. La deuxi\u00e8me fois que Frank repasse dans ce lieu, c&#8217;est film\u00e9 en plong\u00e9e et accompagn\u00e9 du patron qui serre les mains des ouvriers et dit h\u00e2tivement au vieil homme : &#8220;bravo ! Je te laisse \u00e0 ton travail&#8221;. Dans les bureaux, tout un processus de consultation du personnel se met en place sur l&#8217;application des trente-cinq heures dans l&#8217;entreprise : Frank pr\u00e9pare un questionnaire &#8220;simplifi\u00e9&#8221; par le bras droit du patron, fortement combattu par les repr\u00e9sentants syndicaux et suscitant les r\u00e9ticences du p\u00e8re : &#8220;Je ne sais pas ce qui est bien. Je reste m\u00e9fiant&#8221;, dit-il \u00e0 son fils, un soir, \u00e0 la maison. La fa\u00e7on dont Laurent Cantet travaille l&#8217;\u00e9volution de la situation g\u00e9n\u00e9rale et l&#8217;approfondissement des caract\u00e8res des personnages, port\u00e9s avec force et nuance par des acteurs non professionnels, et la lente d\u00e9t\u00e9rioration des relations de Frank avec les uns et les autres, patrons et ouvriers, amis d&#8217;enfance et membres de la famille, et son rapprochement avec l&#8217;Antillais, cr\u00e9e les conditions d&#8217;une forte mont\u00e9e d&#8217;\u00e9motion chez le spectateur.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re est \u00e0 sa machine, alors qu&#8217;un piquet de gr\u00e8ve est en place depuis trois jours. Dans ce m\u00eame espace o\u00f9, au d\u00e9but du film, le p\u00e8re faisait les honneurs de son outil de travail \u00e0 son fils, se joue une sc\u00e8ne terrible : &#8220;Tu me fais honte, crie Frank, j&#8217;ai toujours eu la honte d&#8217;\u00eatre le fils d&#8217;un ouvrier ! Ta honte, tu me l&#8217;as foutue !&#8230;&#8221; Le p\u00e8re, silencieux, le menton tremblant de larmes retenues, enl\u00e8ve lentement ses gants. Quand le film se termine sur un repas qui r\u00e9unit les familles des gr\u00e9vistes devant l&#8217;usine ferm\u00e9e, on sent que Frank, sur le point de repartir \u00e0 Paris, ne saura jamais o\u00f9 est sa place. On sait aussi qu&#8217;un cin\u00e9aste est n\u00e9.<\/p>\n<p>1. Dans un entretien au Film fran\u00e7ais du 31 d\u00e9cembre dernier, le r\u00e9alisateur d\u00e9clare : &#8220;C&#8217;est la relation p\u00e8re-fils qui est au centre du film, mais que j&#8217;ai voulu int\u00e9grer dans le monde du travail, parce que leurs relations se structurent dans le rapport au travail. [&#8230;] Les \u00ab 35 heures \u00bb n&#8217;\u00e9taient pas \u00e0 l&#8217;origine du sc\u00e9nario, elles sont venues apr\u00e8s. Elles sont un r\u00e9v\u00e9lateur mais elles ne sont pas le sujet&#8221; (NDLR).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Ressources humaines traite de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise d&#8217;aujourd&#8217;hui. Celle de l&#8217;usine, des ouvriers, des 35 heures, et du d\u00e9calage social qui s&#8217;installe entre p\u00e8re et fils. 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