{"id":1795,"date":"2000-02-01T00:00:00","date_gmt":"2000-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/faire-voir-l-invisible-faire1795\/"},"modified":"2000-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-01-31T23:00:00","slug":"faire-voir-l-invisible-faire1795","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1795","title":{"rendered":"Faire voir l&#8217;invisible, faire entendre l&#8217;inaudible"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Claude R\u00e9gy <\/p>\n<p><strong> Pour la deuxi\u00e8me fois cette saison, Claude R\u00e9gy pr\u00e9sente une mise en sc\u00e8ne d&#8217;un auteur contemporain. Apr\u00e8s Quelqu&#8217;un va venir, de Jon Fosse, auteur norv\u00e9gien jusque l\u00e0 inconnu en France, en f\u00e9vrier-mars, la cr\u00e9ation de la pi\u00e8ce Des couteaux dans les poules, de David Harrower, un jeune auteur \u00e9cossais. <\/strong><\/p>\n<p>Claude R\u00e9gy a su r\u00e9v\u00e9ler, depuis les ann\u00e9es 1960-1970, de nombreux \u00e9crivains contemporains, d&#8217;Harold Pinter, Tom Stoppard, David Story&#8230; \u00e0 Marguerite Duras ou Nathalie Sarraute, dont il a mont\u00e9 les premi\u00e8res pi\u00e8ces. &#8220;Les Ateliers contemporains&#8221;, sa compagnie th\u00e9\u00e2trale, se consacre \u00e0 de telles d\u00e9couvertes. La mise en sc\u00e8ne de Quelqu&#8217;un va venir compte parmi les spectacles majeurs de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Entre ombre et lumi\u00e8re, sur un plateau enti\u00e8rement d\u00e9pouill\u00e9, les trois acteurs (Val\u00e9rie Dr\u00e9ville, Martial di Fonzo Bo, Yann Boudaud) faisaient na\u00eetre l&#8217;atmosph\u00e8re \u00e9trange d&#8217;une vaste lande des pays du Nord. Travers\u00e9s par l&#8217;\u00e9criture, ils nous communiquaient la pr\u00e9sence d&#8217;une menace venue de profondeurs inconnues, l&#8217;angoisse de la s\u00e9paration, de l&#8217;irruption d&#8217;un Autre dans la pl\u00e9nitude de l&#8217;amour.<\/p>\n<p>L&#8217;invasion \u00e9quivoque du socioculturel<\/p>\n<p>Dans le th\u00e9\u00e2tre de R\u00e9gy, les personnages ne sont pas incarn\u00e9s, ils &#8220;flottent&#8221; aux lisi\u00e8res du r\u00e9el, entre corps et voix et semblent toucher des zones inconscientes en nous-m\u00eames. C&#8217;est sur cette &#8220;mani\u00e8re-l\u00e0&#8221; que je voulais interroger le metteur en sc\u00e8ne, quand d\u00e8s mon arriv\u00e9e, il me lit d&#8217;embl\u00e9e cette phrase d&#8217;Heiner M\u00fcller, pour me dire combien elle lui para\u00eet importante et juste : &#8220;Je crois que ce fut l&#8217;illusion de la gauche des derni\u00e8res d\u00e9cennies, celle des intellectuels europ\u00e9ens et en particulier des gens de lettres, de croire qu&#8217;il pourrait et devrait y avoir une communaut\u00e9 d&#8217;int\u00e9r\u00eats entre l&#8217;art et la politique. En dernier ressort l&#8217;art n&#8217;est pas contr\u00f4lable. [&#8230;] Naturellement l&#8217;art abandonne sa qualit\u00e9 subversive d\u00e8s l&#8217;instant o\u00f9 il essaie d&#8217;\u00eatre directement politique, c&#8217;est l\u00e0 le probl\u00e8me. Et ce fut l&#8217;erreur g\u00e9n\u00e9rale, le pi\u00e8ge.&#8221;<\/p>\n<p>Puis, se r\u00e9f\u00e9rant aux r\u00e9flexions d&#8217;Edgar Morin sur la mondialisation dans son livre Terre patrie, o\u00f9 il affirme qu&#8217;elle engendre &#8220;un sous-d\u00e9veloppement moral, psychique et intellectuel&#8221;, Claude R\u00e9gy remarque que, selon lui, le d\u00e9veloppement de l&#8217;industrie culturelle n&#8217;\u00e9chappe pas \u00e0 cette loi, qui instaure, au lieu d&#8217;un accroissement des forces de l&#8217;esprit, une sorte de sous-d\u00e9veloppement mental. D&#8217;ailleurs, d\u00e8s la premi\u00e8re page du livre qu&#8217;il vient de publier (1), il \u00e9crit : &#8220;Il faut souligner l&#8217;invasion \u00e9quivoque et galopante du socioculturel. C&#8217;est un amalgame nocif o\u00f9 tout s&#8217;enlise, se d\u00e9truit et se confond.&#8221;<\/p>\n<p>Le choix des \u00e9critures nouvelles<\/p>\n<p>Claude R\u00e9gy travaille comme un moine, fait r\u00e9p\u00e9ter plusieurs mois ses spectacles, use de lenteur et de patience pour que &#8220;quelque chose&#8221;, chez l&#8217;acteur d&#8217;abord, puis en chaque spectateur bouge. Par toutes les mani\u00e8res, il r\u00e9siste \u00e0 cette id\u00e9e marchande du r\u00e9sultat qui, selon lui, guide autant les grandes institutions culturelles que les industries et les banques.Mais revenons \u00e0 l&#8217;entretien et \u00e0 cette question portant sur sa mani\u00e8re de choisir des \u00e9critures nouvelles, pr\u00e9vue au d\u00e9part.<\/p>\n<p><strong> Claude R\u00e9gy : <\/strong> M\u00eame si je suis pouss\u00e9 d&#8217;abord par une sorte d&#8217;instinct aveugle, il me semble : a posteriori : que ce sont toutes des \u00e9critures qui ont infl\u00e9chi ma mani\u00e8re de faire du th\u00e9\u00e2tre. Par exemple, je tiens de plus en plus compte de l&#8217;architecture des lieux o\u00f9 je souhaite que ces \u00e9critures soient prof\u00e9r\u00e9es. Je ne peux plus travailler dans un th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l&#8217;italienne. Je cherche une proximit\u00e9 entre les spectateurs et les images produites sur la sc\u00e8ne pour \u00e9tablir un rapport direct entre l&#8217;acteur et le spectateur, de telle sorte que l&#8217;inconscient de l&#8217;auteur, passant par l&#8217;inconscient de l&#8217;acteur, puisse atteindre l&#8217;inconscient du spectateur. Pour que l&#8217;image travaille au-del\u00e0 de la repr\u00e9sentation. C&#8217;est une recherche qui ne peut s&#8217;effectuer dans de grands th\u00e9\u00e2tres face \u00e0 des centaines de spectateurs.<\/p>\n<p>Les grands publics, massifs, me paraissent une fausse id\u00e9e du th\u00e9\u00e2tre populaire. Mon but est de cr\u00e9er des formes nouvelles et de mettre chaque personne spectateur en contact avec elles. Je crois vraiment qu&#8217;il faut des cellules de cr\u00e9ation, un peu terroristes, qui fassent exploser les repr\u00e9sentations attendues du r\u00e9el pour renouveler la mani\u00e8re de voir et d&#8217;entendre ; renouveler notre rapport \u00e0 un monde qui change aujourd&#8217;hui \u00e0 un rythme beaucoup plus rapide que par le pass\u00e9. Je crois qu&#8217;il faut essayer de ne pas s&#8217;enfermer dans des formes d\u00e9j\u00e0 explor\u00e9es, dont on sait qu&#8217;elles fonctionnent et qui, n&#8217;ayant rien d&#8217;inconnu, ne d\u00e9rangent personne. Et pourtant, cette grande institution de la d\u00e9centralisation, poursuivie par Malraux avec les plus louables intentions, s&#8217;est encrass\u00e9e dans sa lourdeur et a vu se d\u00e9velopper des &#8220;machines&#8221; \u00e0 produire des spectacles en grand nombre avec public, approbation de la critique et d\u00e9veloppement apparent de la culture. En fait elles entra\u00eenent la destruction de la v\u00e9ritable cr\u00e9ation, d\u00e8s lors embourb\u00e9e dans une moyenne acceptable.<\/p>\n<p>L&#8217;institution fabrique &#8220;des produits culturels&#8221;, avec marketing et \u00e9tude de march\u00e9s, tr\u00e8s facilement assimilables, qui tournent dans les diff\u00e9rents th\u00e9\u00e2tres de la d\u00e9centralisation, fonctionnant un peu comme d&#8217;immenses photocopieuses en b\u00e9ton. Un autre aspect commun \u00e0 ces \u00e9critures, c&#8217;est qu&#8217;elles se &#8220;positionnent&#8221; contre ce que l&#8217;on a appel\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre politique et engag\u00e9 dans les ann\u00e9es 60 et 70. Je pense que ce th\u00e9\u00e2tre, directement politique, r\u00e9duisait la po\u00e9sie \u00e0 une fonction utilitaire, ce qui n&#8217;est pas son fait. Par ailleurs, il diffusait des visions du monde tr\u00e8s simplificatrices o\u00f9 des r\u00e9gions obscures de l&#8217;homme, qui, \u00e0 mon sens, constituent l&#8217;essentiel de notre \u00eatre, et des \u00e9changes entre les \u00eatres n&#8217;\u00e9taient pas du tout explor\u00e9es. Pour ma part, je crois que l&#8217;art, comme la science ou la philosophie, mais par des moyens plus myst\u00e9rieux, peut faire avancer la connaissance. Je choisis de monter les \u00e9critures qui me paraissent sonner juste dans les ann\u00e9es que nous vivons. Ce qui me para\u00eet important est de trouver un langage capable de parler de ce qui agite notre \u00e9poque, toucher ce qui est en effervescence, qui est \u00e0 vif et qui peut vraiment faire bouger les consciences. Il faut tenter de se mettre en \u00e9tat de c\u00e9cit\u00e9 pour repousser les limites du connu ; amener sur le plateau des sensations qui nous \u00e9clairent sur nous-m\u00eames et sur ce qu&#8217;il y a de sp\u00e9cifique dans notre \u00e9poque en totale &#8220;mutilation&#8221;. Nous vivons un moment o\u00f9 personne ne peut pr\u00e9dire o\u00f9 va le d\u00e9veloppement fr\u00e9n\u00e9tique de la technologie, o\u00f9 va l&#8217;humanit\u00e9. Il n&#8217;est ni question, ni possible d&#8217;arr\u00eater ce d\u00e9veloppement, mais il me para\u00eet n\u00e9cessaire d&#8217;explorer des comportements parfois r\u00e9gressifs et primitifs, des retours violents ou sournois \u00e0 la barbarie. Il faut que l&#8217;art interroge cette part de r\u00e9gression sous les avanc\u00e9es apparentes.<\/p>\n<p><strong> Vos mises en sc\u00e8ne semblent toujours se situer aux fronti\u00e8res du visible et de l&#8217;invisible, et mettent \u00e0 nu la violence de forces positives ou destructrices. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Claude R\u00e9gy : <\/strong> Dans la pi\u00e8ce de David Harrower, ces forces sont compl\u00e8tement m\u00eal\u00e9es. Il n&#8217;y a pas de s\u00e9paration entre ces contraires et je crois que c&#8217;est le propre des \u00e9critures qui comptent, de montrer que ces forces contradictoires travaillent ensemble. On vit encore beaucoup dans une vision religieuse du monde, qui s\u00e9pare le Bien et le Mal, l&#8217;esprit et le corps que l&#8217;on assimile le plus souvent au sexe et \u00e0 la faute. Comme tous ceux qui ont r\u00e9fl\u00e9chi au travail de mise en sc\u00e8ne, je crois qu&#8217;il s&#8217;agit de faire voir l&#8217;invisible, faire entendre l&#8217;inaudible, faire penser l&#8217;impensable. On ne peut faire avancer la connaissance qu&#8217;en sondant le r\u00e9el sans s&#8217;arr\u00eater aux manifestations ext\u00e9rieures. La cr\u00e9ation doit subvertir le monde tel qu&#8217;il fonctionne, sinon elle se contente de le copier et d&#8217;endormir les consciences au lieu de les inqui\u00e9ter.<\/p>\n<p>Si l&#8217;on essaie de montrer la mat\u00e9rialit\u00e9 de l&#8217;\u00e9criture et non d&#8217;en repr\u00e9senter le contenu, on est forc\u00e9ment dans l&#8217;invisible. Comme l&#8217;\u00e9crit Walter Benjamin \u00e0 propos du th\u00e9\u00e2tre, je voudrais communiquer des &#8220;sensations tactiles&#8221;. Confondre en un lieu les sensations de toucher et de vue. La pi\u00e8ce de David Harrower se situe dans l&#8217;Ecosse du XVIIIe si\u00e8cle qui, pour l&#8217;essentiel, reste m\u00e9di\u00e9vale. Une paysanne d\u00e9couvre cela dans l&#8217;\u00e9criture : &#8220;\u00e7a ne peut \u00eatre vendu ou cuit.&#8221; Il y est question d&#8217;une vie rurale, tr\u00e8s primitive, r\u00e9duite pour l&#8217;essentiel \u00e0 la survie, mais cette femme parvient \u00e0 s&#8217;interroger sur le langage et sur la formidable libert\u00e9 qu&#8217;il contient. Elle est compl\u00e8tement ouverte \u00e0 cette v\u00e9rit\u00e9 : le r\u00e9el chaotique, prot\u00e9iforme \u00e9chappe toujours \u00e0 son agencement dans des mots. C&#8217;est une pi\u00e8ce qui pose le probl\u00e8me de l&#8217;\u00e9criture de mani\u00e8re tr\u00e8s simple ; c&#8217;est aussi l&#8217;histoire d&#8217;un adult\u00e8re et d&#8217;un meurtre mais d\u00e9barrass\u00e9s de toute culpabilit\u00e9, de toute analyse psychologique de tout rapport de cause \u00e0 effet. On ne sait jamais pourquoi les choses arrivent mais elles arrivent. C&#8217;est aux spectateurs de &#8220;travailler&#8221; avec cela. n<\/p>\n<p>Des couteaux dans les poules,<\/p>\n<p>de <strong> David Harrower, <\/strong><\/p>\n<p>mis en sc\u00e8ne par Claude R\u00e9gy. Th\u00e9\u00e2tre des Amandiers, Nanterre.<\/p>\n<p>Du 15 f\u00e9vrier au 31 mars 2000. Renseignements par t\u00e9l\u00e9phone: 01 46 14 70 00.<\/p>\n<p>1. Claude R\u00e9gy, l&#8217;Ordre des morts, \u00e9ditions Les Solitaires intempestifs, 1999. Par ailleurs, l&#8217;Association Les Solitaires Intempestifs a ouvert un site Internet consacr\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre contemporain comportant les rubriques forums, d\u00e9bats, liens, festivals, associations, th\u00e9\u00e2tre, cr\u00e9ation.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Claude R\u00e9gy <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1795","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1795","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1795"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1795\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1795"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1795"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1795"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}