{"id":1793,"date":"2000-02-01T00:00:00","date_gmt":"2000-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1793\/"},"modified":"2000-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-01-31T23:00:00","slug":"collage1793","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1793","title":{"rendered":"COLLAGE"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> P <\/p>\n<p> OUR l&#8217;exposition universelle de 1897, des Congolais furent invit\u00e9s : sans trop de m\u00e9nagements, on s&#8217;en doute : \u00e0 venir en Belgique pour y t\u00e9moigner de leur vie quotidienne et de la grandeur de l&#8217;empire assembl\u00e9 par le bon roi L\u00e9opold II, le Congo tout entier \u00e9tant alors son domaine propre et ses habitants consid\u00e9r\u00e9s comme les biens meubles qui y \u00e9taient attach\u00e9s. Un &#8220;village n\u00e8gre&#8221; avec ses cases fut \u00e9difi\u00e9 sur les bords d&#8217;un \u00e9tang, \u00e0 Terwuren o\u00f9 avait lieu l&#8217;exposition. Les femmes devaient piler le mil, allaiter leurs enfants, &#8220;comme \u00e0 la maison&#8221;, les hommes devaient danser, ou se livrer \u00e0 des simulacres guerriers. Bref, se comporter comme on aime que se comportent les singes dans les zoos : naturellement. Lorsque, vers la fin de leur s\u00e9jour, il y avait parmi eux trop de malades contraints de garder la case, les visiteurs protestaient : &#8220;On a pay\u00e9 pour voir les N\u00e8gres, disaient-ils, faites les sortir !&#8221; Sur quoi les soldats pr\u00e9pos\u00e9s \u00e0 la garde de ces paresseux ne manquaient de les renvoyer vite fait au travail.<\/p>\n<p>Un film belge de 1999 pour la t\u00e9l\u00e9vision, Boma-Terwuren, le voyage, de Francis Dujardin, \u00e9voque cette lamentable exhibition. Pour donner une id\u00e9e de l&#8217;\u00e9tat d&#8217;esprit de ces visiteurs, le cin\u00e9aste cite assez longuement quelques articles de presse. On en retiendra un, extrait du journal le Patriote du 4 juillet 1897, dont l&#8217;auteur s&#8217;efforce d&#8217;amener ses lecteurs \u00e0 une certaine compassion pour ces sauvages qu&#8217;ils pourraient \u00eatre tent\u00e9s de consid\u00e9rer avec horreur : &#8220;Je regardais ces N\u00e8gres affreux [&#8230;] et je pensais qu&#8217;il ne faut pas plus leur en vouloir qu&#8217;on ne peut reprocher au crapaud sa hideur&#8230;&#8221; Et d&#8217;expliquer que, si ces sauvages avaient le regard si cruel, c&#8217;est parce qu&#8217;ils \u00e9taient oblig\u00e9s de constamment \u00e9pier leurs proies dans la for\u00eat. De m\u00eame, il ne fallait pas s&#8217;offusquer \u00e0 la vue de leurs &#8220;mufles cruels&#8221; : la n\u00e9cessit\u00e9 o\u00f9 ils se trouvaient de d\u00e9chirer \u00e0 belles dents la chair crue dont ils se nourrissaient expliquait cette conformation somme toute bien naturelle. Pourtant, pour aussi compatissant qu&#8217;il soit envers des \u00eatres qu&#8217;il ne se hasarde tout de m\u00eame pas \u00e0 qualifier d&#8217;humains, il ne s&#8217;en inqui\u00e8te pas moins des efforts consid\u00e9rables que les civilis\u00e9s comme lui auront \u00e0 consentir pour faire d&#8217;eux des Belges convenables. Il conclut sur ces mots : &#8220;Je songeais aux prodiges qu&#8217;il faudrait d\u00e9ployer pour transformer en hommes ces lointains descendants de fauves&#8230;&#8221;<\/p>\n<p>Qu&#8217;on ne dise pas &#8220;Ah, ces Belges&#8221; ! Les Fran\u00e7ais de la m\u00eame \u00e9poque n&#8217;avaient rien \u00e0 leur envier, et Didier Daeninckx rappelle dans Cannibales (\u00c9ditions Verdier) le souvenir de ces Canaques qui, en 1931 encore, trop &#8220;sauvages&#8221; pour renvoyer de la France, leur tut\u00e9laire &#8220;m\u00e8re-patrie&#8221;, une image flatteuse furent refus\u00e9s \u00e0 l&#8217;exposition coloniale, pour \u00eatre exhib\u00e9s&#8230; au Jardin d&#8217;acclimatation comme &#8220;anthropophages&#8221;.<\/p>\n<p><strong> O <\/strong> N ne s&#8217;en tirera pas non plus en condamnant vertueusement &#8220;l&#8217;arri\u00e9ration&#8221; de nos grands parents. Que penseront de nous, dans cent ans d&#8217;ici, ceux qui apprendront que les \u00c9tats-Unis, en 1999, avaient d\u00e9pens\u00e9 dix milliards de dollars pour lutter contre le sida dans leur pays o\u00f9 apparaissent quarante mille nouveaux cas par an, alors que cent soixante-cinq millions de dollars \u00e9taient consacr\u00e9s dans le m\u00eame temps \u00e0 cette lutte en Afrique, qui voit chaque ann\u00e9e quatre millions de nouveaux malades atteints ? Soixante fois plus d&#8217;argent pour soigner cent fois moins de malades, telle est la ratio USA\/ Afrique, pour employer une expression ch\u00e8re \u00e0 ceux qui financent les laboratoires pharmaceutiques. Une ratio qui, en quelque sorte, mesurerait tr\u00e8s exactement l&#8217;\u00e9cart entre pays &#8220;civilis\u00e9s&#8221; et pays qu&#8217;il serait tr\u00e8s incorrect aujourd&#8217;hui d&#8217;appeler &#8220;sauvages&#8221;, mais qu&#8217;on peut toujours dire &#8220;en voie de d\u00e9veloppement&#8221;. Sans qu&#8217;on ne sache pas tr\u00e8s bien si cette voie n&#8217;est pas une impasse.<\/p>\n<p>Le vice-pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, M. Al Gore, a r\u00e9cemment propos\u00e9 \u00e0 l&#8217;ONU (le Monde du 12 janvier) de porter la contribution de son pays \u00e0 la lutte contre le sida en Afrique, \u00e0 trois cent vingt-cinq millions de dollars. \u00c9tait-il pouss\u00e9 par la m\u00eame compassion que celle qui animait le journaliste belge du si\u00e8cle dernier demandant \u00e0 ses concitoyens de ne pas reculer devant les efforts \u00e0 faire pour amener ces &#8220;\u00eatres&#8221; \u00e0 l&#8217;humanit\u00e9, ou se disait-il que cette g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 ferait bel effet dans le paysage pr\u00e9\u00e9lectoral am\u00e9ricain ? On ne sait, toujours est-il qu&#8217;il y eut, lors de la r\u00e9union o\u00f9 fut avanc\u00e9e cette proposition, des Africains assez mesquins pour trouver qu&#8217;on \u00e9tait encore loin du compte, en un temps o\u00f9 la grande industrie pharmaceutique se refuse \u00e0 livrer des m\u00e9dicaments \u00e0 des pays dont on n&#8217;est pas s\u00fbr qu&#8217;ils pourraient les payer. Ainsi, M. Thimothy Stamps, ministre de la Sant\u00e9 du Zimbabwe s&#8217;est-il \u00e9tonn\u00e9, toujours selon le Monde, que &#8220;des \u00eatres intelligents dans le monde d\u00e9velopp\u00e9 soient aussi inconscients de ce qui se passe sur le continent africain depuis quinze ans&#8221; et s&#8217;est demand\u00e9 &#8220;si cette indiff\u00e9rence est uniquement due \u00e0 l&#8217;ignorance ou si c&#8217;est une nouvelle forme de discrimination raciale&#8221;. L&#8217;insolent.<\/p>\n<p><strong> P <\/strong> OUR finir, un livre, qui n&#8217;a rien \u00e0 voir avec ce qui pr\u00e9c\u00e8de, sinon peut-\u00eatre qu&#8217;il est de ceux qui redonnent confiance en l&#8217;homme. C&#8217;est Philosophie : un r\u00eave de flambeur, de Jean-Toussaint Desanti (\u00c9ditions Grasset, collection Figures). D\u00e9j\u00e0 le titre, et ce tableau du XVIIIe si\u00e8cle qui le porte sur la couverture, avec ses deux joueurs de carte \u00e0 perruque poudr\u00e9e qui se font face appelle la lecture. On ne sera pas d\u00e9\u00e7u, pour peu qu&#8217;on soit de ces gens dont parlait Balzac dans sa Th\u00e9orie de la d\u00e9marche (1833), &#8220;habitu\u00e9s \u00e0 trouver de la sagesse dans la feuille qui tombe, des th\u00e9ories dans les vibrations de la lumi\u00e8re, de la pens\u00e9e dans les marbres et le plus horrible des mouvements dans l&#8217;immobilit\u00e9&#8221;. C&#8217;est que ce livre de dialogue o\u00f9 le philosophe &#8220;aux mani\u00e8res de chat&#8221;, fait semblant de se jouer d&#8217;un interlocuteur assez dou\u00e9 pour relancer la conversation comme on relance au poker, conduit son lecteur \u00e0 regarder le monde d&#8217;un autre oeil. &#8220;Car si notre entretien nous a appris quelque chose, dit Desanti \u00e0 deux pages de la fin, c&#8217;est \u00e0 ne pas nous plier au \u00ab semblant-solide \u00bb, mais tout au contraire \u00e0 nous ent\u00eater \u00e0 en d\u00e9busquer les ombres et \u00e0 nous donner les moyens de le faire.&#8221;<\/p>\n<p>On ne s&#8217;\u00e9tonnera pas que l&#8217;un des mots le plus souvent rencontr\u00e9s dans ces trois cents pages soit le mot &#8220;jouissance&#8221;, qu&#8217;il s&#8217;agisse de la lecture de Platon dans le texte ou de l&#8217;observation &#8220;d&#8217;objets math\u00e9matiques&#8221;, occupations qui, en g\u00e9n\u00e9ral, n&#8217;appellent pas ce qualificatif pour le commun des mortels. Il n&#8217;y a pourtant l\u00e0 aucune affectation : c&#8217;est bien de gourmandise qu&#8217;il s&#8217;agit tout au long. On lira pour s&#8217;en convaincre les cinq pages (249-253) consacr\u00e9es \u00e0 une nouvelle traduction mot \u00e0 mot d&#8217;un texte d&#8217;Aristote sur le temps et comment, de cette lecture attentive, \u00e9merge ligne apr\u00e8s ligne, comme sous la brosse d\u00e9licate d&#8217;un arch\u00e9ologue, une clart\u00e9 inaper\u00e7ue. Et, lorsque, au bout de ces cinq pages, Desanti aligne ses arguments, il y a bien toute la joie l\u00e9g\u00e8rement ironique du &#8220;flambeur&#8221; qu&#8217;il dit avoir \u00e9t\u00e9, joueur abattant son carr\u00e9 d&#8217;as.<\/p>\n<p>Cette lecture, en vrai, c&#8217;est d&#8217;abord la constante d\u00e9couverte d&#8217;un bonheur d&#8217;accompagnement. Aussi bien si le philosophe passe ici de ce que repr\u00e9sente, en Corse, le franchissement du seuil (le mutale en quoi l&#8217;on aura reconnu l&#8217;id\u00e9e de changement) d&#8217;une maison, \u00e0 &#8220;l&#8217;exigence d&#8217;intelligibilit\u00e9&#8221; de Spinoza, ou s&#8217;il appelle la pelure d&#8217;oignon en renfort de sa th\u00e9orie du &#8220;semblant-solide&#8221;, ce n&#8217;est jamais, comme d&#8217;autres pourraient le faire, pour &#8220;vulgariser&#8221; : horrible mot, horrible chose : sa pens\u00e9e. C&#8217;est, dirait-on, pour prolonger le plaisir de continuer \u00e0 cheminer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son lecteur, sur ces chemins vagabonds qui les conduiront ensemble quelque part, m\u00eame s&#8217;ils ne savent au d\u00e9part ni l&#8217;un ni l&#8217;autre o\u00f9 ils vont les mener.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> P <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1793","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1793","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1793"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1793\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1793"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1793"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1793"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}