{"id":1744,"date":"2000-01-01T00:00:00","date_gmt":"1999-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1744\/"},"modified":"2000-01-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-12-31T23:00:00","slug":"collage1744","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1744","title":{"rendered":"COLLAGE"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> O <\/p>\n<p> n aurait depuis longtemps oubli\u00e9 le publiciste am\u00e9ricain Fukuyama, qui d\u00e9cr\u00e9ta la fin de l&#8217;histoire peu avant que la chute du mur de Berlin et ce qui s&#8217;ensuivit v\u00eent rappeler qu&#8217;il restait peut-\u00eatre encore une ou deux pages \u00e0 \u00e9crire, s&#8217;il ne venait p\u00e9riodiquement se rappeler au souvenir des foules en attente de ses oracles. Tout le monde ne peut pas avoir l&#8217;humilit\u00e9 de son confr\u00e8re en futurologie Paco Rabanne qui sut convenir d&#8217;assez bonne gr\u00e2ce que l&#8217;\u00e9clipse de soleil de l&#8217;\u00e9t\u00e9 dernier n&#8217;avait pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur des espoirs d&#8217;apocalypse qu&#8217;il avait plac\u00e9s en elle. Il est vrai que le couturier, travaillant dans l&#8217;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re d&#8217;\u00e9toffes destin\u00e9es \u00e0 perdre un jour leur \u00e9clat, connaissait, du bout des doigts pourrait-on dire, la fragilit\u00e9 des constructions humaines, alors que Fukuyama, macro-\u00e9conomiste dit-on (en tous cas se dit-il), se savait investi de la mission d&#8217;instruire ses contemporains encore ignorants du savoir qui l&#8217;habite.<\/p>\n<p>Aussi n&#8217;est-il pas content du tout de d\u00e9couvrir que le cadavre bouge encore. C&#8217;est en quelque sorte manquer de respect \u00e0 sa science. Il l&#8217;a fait savoir dans un article d&#8217;abord publi\u00e9 aux Etats-Unis et destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre repris, comme ses pr\u00e9c\u00e9dentes analyses de fond, dans toute la presse mondiale. En France, c&#8217;est le Monde qui eut l&#8217;honneur de publier ce texte en le rachetant \u00e0 l&#8217;agence &#8220;DJ&#8221;. Non pas &#8220;Disc Jockey&#8221; comme on pourrait le croire \u00e0 voir l&#8217;habilet\u00e9 de l&#8217;auteur \u00e0 recycler les vieilles galettes, mais &#8220;Dow Jones&#8221;, comme l&#8217;indice du m\u00eame nom qui donne le la sur les places boursi\u00e8res. Pour lui, ceux qui manifestaient \u00e0 Seattle alors que les sages de l&#8217;OMC, r\u00e9unis sous la bienveillante protection de la police am\u00e9ricaine, tenaient une session historique, n&#8217;avaient rien compris \u00e0 ce qui \u00e9tait bon pour notre plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Les sages, oui, puisqu&#8217;ils \u00e9taient en train, selon leurs propres termes, de pr\u00e9parer le &#8220;Mill\u00e9narium&#8221;, soit le sort de la plan\u00e8te. Rien que \u00e7a, avec ce que sous-entend l&#8217;id\u00e9e de &#8220;mill\u00e9narisme&#8221;, soit la croyance en un mill\u00e9naire de bonheur forg\u00e9e par les premiers chr\u00e9tiens en attente de leur Sauveur.Que, pour monsieur Fukuyama de Dow Jones, ces manifestants n&#8217;aient \u00e9t\u00e9 que les esp\u00e8ces de Charlots se livrant \u00e0 un &#8220;carnaval honteux&#8221; dans les rues de Seattle, d\u00e9crits par lui, dit assez qu&#8217;il s&#8217;est pass\u00e9 en ces jours d&#8217;automne, sous le patronage de Bill Gates et de Coca Cola, quelque chose qui pourrait \u00eatre tenu pour les premiers pas de ce que l&#8217;on pourrait appeler une &#8220;citoyennet\u00e9&#8221; mondiale. Premiers pas singuli\u00e8rement incompatibles en effet avec l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une fin de l&#8217;histoire.<\/p>\n<p><strong> D <\/strong> euxi\u00e8me \u00e9pisode de l&#8217;Envers de l&#8217;histoire contemporaine, l&#8217;Initi\u00e9, roman cr\u00e9pusculaire de Balzac, \u00e9crit alors que ses forces d\u00e9clinaient, s&#8217;ouvre, apr\u00e8s une r\u00eaverie des bords de Seine autour de l&#8217;histoire de Paris, sur &#8220;une assez vaste cour au fond de laquelle se dessinait en noir une haute maison flanqu\u00e9e d&#8217;une tour carr\u00e9e encore plus haute que les toits et d&#8217;une v\u00e9tust\u00e9 remarquable&#8221;. Dans cette maison, sous l&#8217;autorit\u00e9 de madame de La Chanterie, aristocrate d&#8217;Ancien R\u00e9gime qui avait eu, comme dans tous les feuilletons, bien des malheurs, s&#8217;est constitu\u00e9e une sorte de soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te (et tr\u00e8s pieuse) de bienfaisance, qui se voue au soulagement de toutes les mis\u00e8res. Comme toujours chez le romancier, cette intrigue feuilletonesque n&#8217;est qu&#8217;un point de d\u00e9part : et de ferrage du lecteur : pour la d\u00e9couverte de la grande ville, de ses mondes contrast\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais, enfin, on ne va pas d\u00e9couvrir ici : et aujourd&#8217;hui : Honor\u00e9 de Balzac. Le roman commence en 1836, et l&#8217;un des membres de cette communaut\u00e9 quasi-monacale de quatre hommes que forment les locataires de madame de La Chanterie, pr\u00e9nomm\u00e9 Alain, et qui voudrait faire oublier jusqu&#8217;au nom qu&#8217;il eut dans le monde, est donn\u00e9 par le romancier comme &#8220;le petit bourgeois de Paris, un bon bourgeois \u00e0 figure de veau relev\u00e9e par des cheveux blancs, mais affadie par un sourire \u00e9ternel&#8221;. Ce personnage, dont on conna\u00eetra peu apr\u00e8s l&#8217;in\u00e9puisable bont\u00e9, est charg\u00e9 par la communaut\u00e9, d&#8217;une mission de confiance des plus d\u00e9licates. &#8220;Oui, dit-il, moi-m\u00eame, je suis d\u00e9tach\u00e9 du couvent pour prendre place au coeur d&#8217;un volcan. Je vais devenir contrema\u00eetre dans une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infect\u00e9s des doctrines communistes, et qui r\u00eavent une destruction sociale, l&#8217;\u00e9gorgement des ma\u00eetres, sans savoir que ce serait la mort de l&#8217;industrie, du commerce, des fabriques&#8230; Je resterai l\u00e0, qui sait ? peut-\u00eatre un an, \u00e0 tenir la caisse, les livres, et \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans cent ou cent vingt m\u00e9nages de pauvres gens \u00e9gar\u00e9s sans doute par la mis\u00e8re, avant de l&#8217;\u00eatre par de mauvais livres.&#8221;<\/p>\n<p>L&#8217;Initi\u00e9, \u00e9crit par Balzac en 1847, trois ans avant sa mort, est son dernier roman. Dans son introduction \u00e0 l&#8217;Envers de l&#8217;histoire contemporaine (Gallimard-Pl\u00e9\u00efade, tome VIII) Jeannine Guichardet \u00e9crit : &#8220;Ce beau titre ne doit pas faire illusion, ni pr\u00eater \u00e0 contresens : l&#8217;Histoire est en marche, pas nos h\u00e9ros. Ce n&#8217;est pas d&#8217;un \u00e9largissement qu&#8217;il s&#8217;agit. Le destin collectif n&#8217;est pas en cause, mais seulement des destin\u00e9es individuelles de combattants d&#8217;arri\u00e8re-garde. Ils vont \u00e0 contre-courant de cette \u00e9poque qui les a m\u00e9connus : cet envers-l\u00e0 n&#8217;explique pas l&#8217;\u00e9volution des \u00e9v\u00e9nements.&#8221; Pas d&#8217;explication, non, mais une vue claire : l&#8217;ann\u00e9e d&#8217;apr\u00e8s, en 1848, Marx et Engels publiaient le Manifeste du parti communiste. Il est bon, de temps en temps, d&#8217;en rappeler les premi\u00e8res lignes que soul\u00e8ve un beau souffle : &#8220;Un spectre hante l&#8217;Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d&#8217;Allemagne.&#8221;<\/p>\n<p><strong> L <\/strong> e malheur est que ce spectre s&#8217;incarna pour un trop long temps l\u00e0 o\u00f9 il n&#8217;aurait pas d\u00fb. Et qu&#8217;il s&#8217;\u00e9tiola. Le &#8220;bon monsieur Alain&#8221; de Balzac, Metternich, Guizot et le pape auraient-ils pour de bon gagn\u00e9 la partie ? Il ne manque pas de bons esprits pour le croire. Et d&#8217;avis\u00e9s capitalistes pour s&#8217;en r\u00e9jouir. Tout un temps en tous cas, celui qui suivit imm\u00e9diatement la dislocation de l&#8217;Union sovi\u00e9tique, on n&#8217;entendit qu&#8217;une voix dans ce concert : &#8220;Adieu, le communisme, et bon d\u00e9barras&#8221;. Ainsi pensait-on en avoir fini avec une &#8220;illusion&#8221;. A ce temps est en train de succ\u00e9der celui de la r\u00e9flexion. Quelques mois avant l&#8217;Age des extr\u00eames d&#8217;Eric Hobsbawn, &#8220;le\u00e7on aust\u00e8re mais tonique&#8221; que saluait ici-m\u00eame Raymond Huard le mois dernier, G\u00e9rard Lefort avait publi\u00e9 la Complication, (\u00e9ditions Fayard) avec, pour sous-titre, &#8220;retour sur le communisme&#8221;. Ce livre-l\u00e0 aussi, il faut le lire, et pour les m\u00eames raisons d&#8217;\u00e9claircissement, bien que la lecture en soit plus douloureuse que celle de l&#8217;Age des extr\u00eames pour des communistes. Il les met en effet en face de leurs responsabilit\u00e9s. Tous. Et pas seulement les &#8220;chefs&#8221; ou ceux qui eurent les mains sanglantes. Mais ceux qui crurent, aussi, dont nous sommes, au-del\u00e0 de ce qu&#8217;il est permis de croire.<\/p>\n<p>Le titre de ce livre dit assez son projet : au-del\u00e0 de la facilit\u00e9 du constat premier, il &#8220;cherche, dit l&#8217;avant-propos, \u00e0 contribuer \u00e0 l&#8217;intelligence des soci\u00e9t\u00e9s politiques dans le monde o\u00f9 nous vivons&#8221;. On conviendra que c&#8217;est de cela qu&#8217;on a besoin, plus que d&#8217;anath\u00e8mes. Et l&#8217;on se r\u00e9jouira, au terme de la lecture toujours stimulante d&#8217;un livre qui sait gratter o\u00f9 \u00e7a fait mal, il cite Paul Val\u00e9ry. Mais oui, notre d\u00e9funt acad\u00e9micien qu&#8217;on ne s&#8217;attendait pas \u00e0 retrouver en cette compagnie. Lefort \u00e9crit en conclusion de son livre : &#8220;A la qui\u00e9tude des lib\u00e9raux qui voient dans la mondialisation le d\u00e9veloppement combin\u00e9 du march\u00e9 et de la d\u00e9mocratie, il semble bon d&#8217;opposer le jugement que formulait Paul Val\u00e9ry au lendemain de la Premi\u00e8re Guerre mondiale : \u00ab Toute action d\u00e9sormais fait retentir une quantit\u00e9 d&#8217;int\u00e9r\u00eats impr\u00e9vus de toutes parts, elle engendre un train d&#8217;\u00e9v\u00e9nements imm\u00e9diats, un d\u00e9sordre de r\u00e9sonances dans une enceinte ferm\u00e9e. Les effets des effets qui \u00e9taient autrefois insensibles ou n\u00e9gligeables relativement \u00e0 la dur\u00e9e d&#8217;une vie humaine et \u00e0 l&#8217;aire d&#8217;action d&#8217;un pouvoir humain, se font sentir presque instantan\u00e9ment \u00e0 toute distance.\u00bb&#8221; Claude Lefort ajoute : &#8220;Val\u00e9ry, il est vrai, ne concevait qu&#8217;un d\u00e9sordre croissant, il n&#8217;imaginait pas de nouveaux mod\u00e8les de domination \u00e0 vocation universelle. Nous avons fait des progr\u00e8s dans la conscience de l&#8217;impr\u00e9visible.&#8221;<\/p>\n<p>Oui, mais un impr\u00e9visible sur lequel on peut avoir prise. Cela se vit \u00e0 Seattle, o\u00f9 les tenants de la &#8220;fin de l&#8217;histoire&#8221; avaient, avant que s&#8217;ouvre la conf\u00e9rence, paru croire que tout \u00e9tait jou\u00e9 d&#8217;avance. Et si l&#8217;on appelait cela le d\u00e9but de l&#8217;histoire ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> O <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1744","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1744","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1744"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1744\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1744"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1744"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1744"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}