{"id":1711,"date":"1999-12-01T00:00:00","date_gmt":"1999-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/peter-sloterdijk-la-revolution1711\/"},"modified":"1999-12-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-11-30T23:00:00","slug":"peter-sloterdijk-la-revolution1711","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1711","title":{"rendered":"Peter Sloterdijk, la r\u00e9volution \u00ab pluralis\u00e9e \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Peter Sloterdijk <\/p>\n<p><strong> Peter Sloterdijk faisait para\u00eetre, en mars 1999, aux \u00e9ditions Calmann-L\u00e9vy, un long entretien avec un jeune philosophe espagnol, Carlos Oliveira, enregistr\u00e9 en septembre 1994 \u00e0 Munich, traduit en fran\u00e7ais par Olivier Mannoni sous le titre d&#8217;Essai d&#8217;intoxication volontaire (1). Il s&#8217;y efforce d&#8217;inventer une r\u00e9ponse moderne \u00e0 l&#8217;ancienne question du philosophe Leibniz : &#8220;Pourquoi y a-t-il quelque chose plut\u00f4t que rien ?&#8221; Sous le titre &#8220;Se d\u00e9truire toujours, ne dispara\u00eetre jamais&#8221; (2), Roger-Pol Droit sugg\u00e9rait que Peter Sloterdijk est un des rares philosophes en mesure de comprendre l&#8217;\u00e9poque. Discussion lors d&#8217;un voyage \u00e9clair dans la capitale fran\u00e7aise. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Votre diagnostic sur notre \u00e9poque commence par une curieuse profession de foi. Vous d\u00e9clarez que, pour comprendre le monde aujourd&#8217;hui, il faut \u00eatre &#8220;l\u00e9g\u00e8rement intoxiqu\u00e9&#8221;. Que voulez-vous dire par l\u00e0 ? <\/strong><\/p>\n<p>Peter Sloterdijk : Les m\u00e9decins hom\u00e9opathes du XIXe si\u00e8cle estimaient que le praticien doit d&#8217;abord exp\u00e9rimenter sur lui-m\u00eame les m\u00e9dicaments qu&#8217;il prescrit ensuite \u00e0 sa client\u00e8le. Disons qu&#8217;un bon philosophe est une sorte de toxicomane \u00e9clair\u00e9 et que son savoir consiste pr\u00e9cis\u00e9ment en une polyphonie de l&#8217;empoisonnement. Cela signifie pour moi que le savoir philosophique n&#8217;est pas seulement le r\u00e9sultat d&#8217;une r\u00e9flexion approfondie, ni m\u00eame une expression de soi en tant que sujet, mais le r\u00e9sultat d&#8217;une sorte de succ\u00e8s immunologique. La v\u00e9rit\u00e9 doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e, \u00e0 mon sens, comme un ph\u00e9nom\u00e8ne immunitaire que le discours du philosophe contemporain engendre \u00e0 l&#8217;issue d&#8217;une s\u00e9rie de vaccinations ou m\u00eame d&#8217;auto-empoisonnements. Dans les r\u00e9actions du penseur moderne \u00e9merge un noyau de v\u00e9rit\u00e9 qui n&#8217;est autre que la lutte du syst\u00e8me survivant dans une s\u00e9rie de productions d&#8217;anticorps, logiques aussi bien que s\u00e9mantiques, qui font barrage \u00e0 l&#8217;envahissement de virus hostiles. Ce mod\u00e8le est, selon moi, une bonne r\u00e9ponse \u00e0 la question : qu&#8217;est-ce qu&#8217;une sagesse contemporaine ? Le penseur contemporain, c&#8217;est ce multitoxicomane, fort d&#8217;une longue s\u00e9rie de petites morts et de r\u00e9actions immunitaires, qui \u00e9chappe \u00e0 la d\u00e9finition classique et universitaire du logicien discursif.Je rapprocherai cela de la po\u00e9sie actuelle qui tend aussi \u00e0 devenir une r\u00e9action d&#8217;un syst\u00e8me immunitaire qui lib\u00e8re la capacit\u00e9 d&#8217;halluciner de son auteur. Halluciner : et non pas simplement r\u00eaver : c&#8217;est cr\u00e9er un espace authentiquement vivable pour les \u00eatres humains. Et la question fondamentale de toute politique est de savoir comment faire halluciner des populations \u00e0 un rythme plus ou moins synchronis\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Dans le m\u00eame temps, \u00e0 propos de l&#8217;\u00e9croulement du syst\u00e8me socialiste, vous affirmez que ce n&#8217;est pas rien d&#8217;avoir perdu une v\u00e9rit\u00e9 fond\u00e9e sur une illusion&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Peter Sloterdijk : Il y avait, dans ces soci\u00e9t\u00e9s, un syst\u00e8me d&#8217;hallucination qui ne fonctionnait pas suffisamment. Aucune soci\u00e9t\u00e9 ne peut se d\u00e9barrasser de la t\u00e2che de r\u00e9organiser l&#8217;espace hallucinatoire dans lequel les \u00eatres humains se retrouvent. Passer d&#8217;une hallucination \u00e0 l&#8217;autre, ce n&#8217;est pas remplacer l&#8217;erreur par la v\u00e9rit\u00e9, comme on le pensait de fa\u00e7on un peu trop simpliste \u00e0 l&#8217;\u00e9poque des Lumi\u00e8res&#8230;<\/p>\n<p><strong> L&#8217;illusion est une perception d\u00e9form\u00e9e, mais l&#8217;hallucination est une perception sans objet. Dans quelle cat\u00e9gorie situez-vous l&#8217;utopie ? N&#8217;assiste-t-on pas \u00e0 un processus de la\u00efcisation de l&#8217;utopie, notamment de l&#8217;utopie communiste ? <\/strong><\/p>\n<p>Peter Sloterdijk : Sans doute. Mais la\u00efcisation veut aussi dire que les flux du d\u00e9sir se r\u00e9organisent autour de nouveaux noyaux de cristallisation. La fa\u00e7on de r\u00eaver le futur que repr\u00e9sentait le communisme classique a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par d&#8217;autres fa\u00e7ons de r\u00eaver. Mais la n\u00e9cessit\u00e9 de g\u00e9rer les r\u00eaves n&#8217;a pas disparu pour autant. L&#8217;\u00e9croulement du syst\u00e8me communiste n&#8217;a pas facilit\u00e9 la t\u00e2che de la gauche classique, qui est de cr\u00e9er un nouveau pont entre, d&#8217;une part, les r\u00eaves et les d\u00e9sirs des \u00eatres humains et, d&#8217;autre part, l&#8217;espace politique. C&#8217;est un travail qui doit \u00eatre remis inlassablement sur le m\u00e9tier.Je voudrais ici mentionner que toutes mes allusions \u00e0 la fonction hallucinatoire chez l&#8217;\u00eatre humain se rapportent \u00e0 un penseur fran\u00e7ais auquel on doit beaucoup sans le savoir, Gabriel Tarde, un grand inconnu de la sociologie fran\u00e7aise qui r\u00e9appara\u00eet actuellement aux \u00e9ditions Synth\u00e9labo, Les Emp\u00eacheurs de penser en rond. Le publier aujourd&#8217;hui, c&#8217;est cent ans trop tard, mais c&#8217;est tout \u00e0 fait dans les temps pour les besoins th\u00e9oriques de notre \u00e9poque (3).<\/p>\n<p><strong> Nous sortons, dites-vous, de deux si\u00e8cles d&#8217;individualisme, o\u00f9 chacun a eu tendance \u00e0 revendiquer des droits d&#8217;auteur sur lui-m\u00eame et sur ses rapports \u00e0 autrui. Vous y ajoutez la revendication de droits d&#8217;auteur sur l&#8217;apparence de chacun. Que voulez-vous dire par l\u00e0 ? <\/strong><\/p>\n<p>Peter Sloterdijk : Si vous vous promenez pendant cinq minutes sous un ciel ensoleill\u00e9 sur le boulevard Saint-Germain, vous comprendrez ce que je veux dire. On observe, sur les trottoirs, des gens qui ont pratiquement tous d\u00e9couvert les droits d&#8217;auteur sur leur apparence. Se v\u00eatir, c&#8217;est aussi une forme d&#8217;\u00e9criture. On devient auteur en s&#8217;habillant. Et c&#8217;est l\u00e0 une d\u00e9couverte qui contribue \u00e0 l&#8217;inflation de la fonction d&#8217;auteur \u00e0 notre \u00e9poque. La majorit\u00e9 des individus ach\u00e8tent leur parole aux grands magasins. Ils ne vont pas tr\u00e8s loin dans leur exp\u00e9rimentation. Mais \u00e0 New-York, par exemple, l&#8217;individualisme vestimentaire est beaucoup plus prononc\u00e9 qu&#8217;en Europe.En th\u00e9orie, cette \u00e9volution pourrait \u00eatre cr\u00e9atrice. Mais, en m\u00eame temps, elle est \u00e0 l&#8217;origine d&#8217;un danger existentiel \u00e9norme. Chaque individu vit sa vie comme s&#8217;il (ou elle) voulait dire : &#8220;Je suis content d&#8217;\u00eatre le dernier homme, la derni\u00e8re femme. Si le monde devait s&#8217;arr\u00eater apr\u00e8s moi, j&#8217;aurais \u00e9t\u00e9 consommateur de ma vie, un consommateur final, ce qui signifie que j&#8217;aurais profit\u00e9 de mes chances jusqu&#8217;au bout et que je ne me pose pas la question de savoir s&#8217;il y aura des \u00eatres humains apr\u00e8s moi qui auront comme moi la chance de consommer leur vie.&#8221;Le dernier homme et le consommateur final sont dans une convergence profonde. C&#8217;est l\u00e0 un \u00e9l\u00e9ment apocalyptique qui est inh\u00e9rent \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de consommation de soi-m\u00eame et du monde. Nous sommes entr\u00e9s dans une crise de la consommation absolue. Les guerres locales de notre \u00e9poque se situent dans ce cadre. Il faudrait r\u00e9tablir une conscience de ce que j&#8217;appelle le processus g\u00e9n\u00e9rateur. Il faut repenser le statut du sujet \u00e0 partir du champ des g\u00e9n\u00e9rations et r\u00e9apprendre \u00e0 compter jusqu&#8217;\u00e0 trois. Nous devons comprendre qu&#8217;\u00eatre m\u00e9diateur, c&#8217;est essentiellement occuper une position entre une g\u00e9n\u00e9ration ant\u00e9rieure et une g\u00e9n\u00e9ration post\u00e9rieure.<\/p>\n<p><strong> Qu&#8217;est-ce qui, dans votre constat, l&#8217;emporte : vivons-nous dans un vieux monde en d\u00e9clin ou dans un monde nouveau qui \u00e9merge ? <\/strong><\/p>\n<p>Peter Sloterdijk : D\u00e9clin et reconstruction sont, de mon point de vue, un seul et m\u00eame processus. Mais il y a une lutte des interpr\u00e9tations. Les jeunes de nos soci\u00e9t\u00e9s sont habituellement beaucoup plus pessimistes que les intellectuels de la g\u00e9n\u00e9ration interm\u00e9diaire. Je m&#8217;efforce d&#8217;ouvrir des espaces de r\u00e9flexion, de r\u00e9actions immunitaires, qui aident \u00e0 sortir de la morosit\u00e9 ambiante. Aujourd&#8217;hui, tout est pens\u00e9 \u00e0 travers des mythes. La mythologie classique est un syst\u00e8me pour organiser l&#8217;oubli, pour supprimer les exp\u00e9riences nouvelles, pour r\u00e9duire le nouveau \u00e0 l&#8217;ancien. Le mythe est un syst\u00e8me de r\u00e9cit qu&#8217;on r\u00e9p\u00e8te inlassablement avec de petites variations pour r\u00e9agir \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 mouvement\u00e9e du r\u00e9el et le r\u00e9duire toujours \u00e0 un mod\u00e8le identique de ce qui se passe au fond dans le monde depuis toujours. Dans le m\u00eame temps, il existe une mythologie moderne qui fonctionne comme un syst\u00e8me pour g\u00e9rer l&#8217;oubli collectif. C&#8217;est-\u00e0-dire organiser le pr\u00e9sent comme un bain permanent d&#8217;information. Nos informateurs sont, d&#8217;un point de vue syst\u00e9mique, des mythologues qui contribuent en permanence \u00e0 l&#8217;abolition de la m\u00e9moire. L&#8217;information sur le pr\u00e9sent dispara\u00eet derri\u00e8re le mythe qui cr\u00e9e un univers o\u00f9, au fond, rien ne change. On raconte une multiplicit\u00e9 d&#8217;histoires pour ne pas avoir \u00e0 raconter LA grande histoire qui est la route de la R\u00e9volution.<\/p>\n<p><strong> Vous affirmez pourtant que le monde moderne a quitt\u00e9 l&#8217;espace des r\u00e9volutions politiques pour entrer dans celui, plus lent, des r\u00e9volutions techniques et mentales ? <\/strong><\/p>\n<p>Peter Sloterdijk : La r\u00e9volution a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par des courants multiples, avec leurs renversements et leurs ramifications. Il faut les lancer, les canaliser et les interpr\u00e9ter. Nous avons export\u00e9 l&#8217;id\u00e9e de r\u00e9volution sur les appareils. Sans doute sommes-nous trop inertes pour une r\u00e9volution v\u00e9ritable. Les machines, elles, connaissent une \u00e9volution sans fin. Et cela am\u00e8ne le progr\u00e8s \u00e0 devenir, de plus en plus, un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne de ce qui se passe dans les sciences et dans la technique. Les intellectuels les plus avertis sont ceux qui ont compris qu&#8217;ils ne sont pas \u00e0 la t\u00eate d&#8217;une \u00e9volution mais dans une arri\u00e8re-garde avertie qui mesure l&#8217;\u00e9cart et l&#8217;avance de la technologie par rapport au domaine humain. Il faut sauvegarder quelque chose de ce retard. C&#8217;est, selon moi, la d\u00e9finition actuelle du progr\u00e8s : sauvegarder notre statut arri\u00e9r\u00e9 par rapport \u00e0 un progr\u00e8s non vivable. n<\/p>\n<p>1. Peter Sloterdijk : Essai d&#8217;intoxication volontaire. Ed. Calmann-L\u00e9vy. Paris 1999. 190 pages, 98 francs ; Critique de la raison cynique, Ed. Bourgois. Paris 1987. 672 pages, 180francs ; le Penseur sur sc\u00e8ne, Ed. Bourgois. Paris 1990.208 pages, 100 francs.<\/p>\n<p>2. Roger-Pol Droit, le Monde du vendredi 19 mars 1999.<\/p>\n<p>3. Gabriel Tarde. OEuvres. Volume 1 : Monadologie et sociologie ; volume II : la Logique sociale ; volume III : l&#8217;Opposition universelle ; volume IV : les Lois sociales. Ed. Synth\u00e9labo, Les Emp\u00eacheurs de penser en rond. Paris 1999. De 84 \u00e0 94 francs, chaque volume.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Peter Sloterdijk <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1711","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1711","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1711"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1711\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1711"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1711"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1711"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}