{"id":1704,"date":"1999-12-01T00:00:00","date_gmt":"1999-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/une-mondialite-nommee-litterature1704\/"},"modified":"1999-12-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-11-30T23:00:00","slug":"une-mondialite-nommee-litterature1704","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1704","title":{"rendered":"Une mondialit\u00e9 nomm\u00e9e litt\u00e9rature"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Pascale Casanova <\/p>\n<p><strong> Pascale Casanova propose de nouvelles m\u00e9thodes de lecture de la litt\u00e9rature mondiale o\u00f9, comme dans d&#8217;autres domaines, r\u00e8gnent l&#8217;in\u00e9galit\u00e9 et la loi des plus forts. Elle en montre les effets en s&#8217;attachant \u00e0 ceux qui sont parvenus \u00e0 s&#8217;affranchir de cette loi. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Comment peut-on aborder la litt\u00e9rature aujourd&#8217;hui ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Pascale Casanova : <\/strong> J&#8217;ai pos\u00e9 l&#8217;hypoth\u00e8se qu&#8217;on ne peut parler de la litt\u00e9rature que si on a un point de vue mondial ; ensuite, on fait l&#8217;hypoth\u00e8se d&#8217;un univers ferm\u00e9 avec ses propres lois, qui ne sont pas r\u00e9ductibles au politique sans en \u00eatre tout \u00e0 fait ind\u00e9pendantes ; enfin, c&#8217;est un univers in\u00e9gal. Ce sont les trois hypoth\u00e8ses sur lesquelles je fonde ce discours sur la litt\u00e9rature. Je propose une nouvelle m\u00e9thode d&#8217;interpr\u00e9tation et de comparaison entre les textes. Sans doute cela devrait-il conduire \u00e0 une r\u00e9interpr\u00e9tation de textes canoniques, comme ceux de Kafka, par exemple.<\/p>\n<p><strong> Votre approche est tr\u00e8s novatrice. Vous essayez cependant de penser un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 un moment o\u00f9 l&#8217;on peut se demander si le seul lieu o\u00f9 la mondialisation n&#8217;existe pas n&#8217;est pas la litt\u00e9rature. Qu&#8217;en pensez-vous ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. : <\/strong> Il serait tr\u00e8s optimiste de dire qu&#8217;il n&#8217;y a aucun ph\u00e9nom\u00e8ne proche de la mondialisation qui s&#8217;y produise. Il n&#8217;y a pas de mondialisation litt\u00e9raire, mais une mondialisation \u00e9ditoriale. C&#8217;est-\u00e0-dire un ph\u00e9nom\u00e8ne commercial d&#8217;unification et d&#8217;uniformisation de la production romanesque dans le monde, notamment avec des productions am\u00e9ricaines et des narrations n\u00e9o-naturalistes, etc.<\/p>\n<p><strong> Vous dites d&#8217;ailleurs que l&#8217;avant-garde am\u00e9ricaine est menac\u00e9e autant que les autres&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. : <\/strong> Bien s\u00fbr. On ne peut donc pas dire que, dans le domaine litt\u00e9raire, il n&#8217;y ait pas de danger de mondialisation, de commercialisation, de &#8220;marchandisation&#8221;. Peut-\u00eatre toutefois est-ce un domaine qui r\u00e9siste encore un peu, notamment en France, o\u00f9 nous sommes plus arm\u00e9s qu&#8217;ailleurs&#8230; Et encore.<\/p>\n<p><strong> Qu&#8217;est-ce qui fait que la France soit mieux arm\u00e9e ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. : <\/strong> Parce que le champ litt\u00e9raire, l&#8217;espace litt\u00e9raire fran\u00e7ais est le plus autonome du monde ; pour des raisons historiques, c&#8217;est le plus ind\u00e9pendant des lois \u00e9conomiques et politiques du monde ; le lieu o\u00f9 la litt\u00e9rature a eu le plus d&#8217;importance pour le plus grand nombre de gens. Mon propos n&#8217;est pas nationaliste : j&#8217;essaie d&#8217;expliquer pourquoi historiquement c&#8217;est ainsi. Il est rare de la penser en dehors des cl\u00f4tures nationales et linguistiques. La litt\u00e9rature est plus li\u00e9e que d&#8217;autres genres \u00e0 la nation et aux traditions nationales. La po\u00e9sie a cette particularit\u00e9 d&#8217;\u00eatre toujours interpr\u00e9t\u00e9e en termes nationaux.<\/p>\n<p><strong> Vous montrez comment la langue est le v\u00e9hicule d&#8217;\u00e9change par excellence. Ne peut-on pas se demander si elle ne construit pas le r\u00e9el ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. : <\/strong> Je ne m&#8217;aventure pas sur ces terrains-l\u00e0. J&#8217;en reste au fait de tenter de savoir : qu&#8217;est-ce que la guerre des langues dans l&#8217;espace litt\u00e9raire ? Autrement dit : est-ce qu&#8217;on peut dire, comme l&#8217;id\u00e9ologie litt\u00e9raire le fait croire, que les langues sont \u00e9gales, que les traductions sont de simples choses transversales, neutres, par lesquelles on passe d&#8217;une langue \u00e0 l&#8217;autre ?&#8230; Je pense que la traduction est un enjeu tr\u00e8s grand et tr\u00e8s fort. Certaines traductions sont des laissez-passer, des permis d&#8217;exister, des certificats de l\u00e9gitimit\u00e9 litt\u00e9raire et non pas une simple translation d&#8217;une langue \u00e0 une autre. C&#8217;est dans la langue que s&#8217;accumule le capital litt\u00e9raire, si on peut parler ainsi, c&#8217;est-\u00e0-dire les formes litt\u00e9raires, les d\u00e9bats, les manifestes, les traditions po\u00e9tiques&#8230; Tout cela fait qu&#8217;une langue est litt\u00e9raire ou plus litt\u00e9raire qu&#8217;une autre ; c&#8217;est pourquoi je reprends le mot de Jakobson de &#8220;litt\u00e9rarit\u00e9&#8221;, pour essayer de faire comprendre ce que c&#8217;est que l&#8217;enjeu patrimonial de la langue.<\/p>\n<p><strong> Pour \u00eatre lu, l&#8217;\u00e9crivain, quelle que soit son appartenance, ne doit-il pas surmonter de multiples fronti\u00e8res ? N&#8217;est-ce pas d\u00e9sesp\u00e9rant ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. : <\/strong> C&#8217;est assez d\u00e9sesp\u00e9rant, vous avez raison, mais en m\u00eame temps, les gens qui sont confront\u00e9s \u00e0 ces difficult\u00e9s, les gens qui n&#8217;\u00e9crivent ni en fran\u00e7ais, ni en allemand, ni en anglais, ni en espagnol le savent beaucoup mieux que nous. C&#8217;est vrai que c&#8217;est tragique. Alors que l&#8217;id\u00e9ologie litt\u00e9raire fait croire que tout le monde est \u00e9gal, que le g\u00e9nie et l&#8217;inspiration suffisent \u00e0 vous faire entrer dans le Panth\u00e9on. Il y a un travail beaucoup plus grand, de cons\u00e9cration, des barri\u00e8res terribles \u00e0 franchir&#8230; Tout est plac\u00e9 pour que ceux que j&#8217;appelle les &#8220;excentriques&#8221;, c&#8217;est-\u00e0-dire ceux qui sont \u00e9loign\u00e9s des centres par la langue, le &#8220;capital&#8221; et par les pr\u00e9occupations politiques, etc. voyagent de mani\u00e8re plus compliqu\u00e9e. Cela dit, quand ils parviennent \u00e0 franchir tous ces obstacles, ils parviennent aussi \u00e0 \u00eatre grandement consacr\u00e9s. Ceux qui ont trouv\u00e9 les solutions formelles pour sortir, comme Kafka, Joyce, Beckett sont les grands r\u00e9volutionnaires de ce temps. Donc c&#8217;est tragique, mais en m\u00eame temps une possibilit\u00e9 de produire des innovations formelles et esth\u00e9tiques extraordinaires.<\/p>\n<p><strong> Comment l&#8217;\u00e9crivain acc\u00e8de-t-il \u00e0 l&#8217;universel quand il est contraint, d\u00e8s le d\u00e9part, par sa langue, ses conditions \u00e9conomiques et politiques ? N&#8217;est-ce pas miraculeux ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. : <\/strong> La question de l&#8217;universel est tr\u00e8s compliqu\u00e9e parce que, bizarrement, il suffit d&#8217;avoir une fronti\u00e8re \u00e0 franchir par rapport \u00e0 un centre, il suffit d&#8217;\u00eatre Suisse ou m\u00eame B\u00e9arnais pour conna\u00eetre le probl\u00e8me. Si vous \u00eates Fran\u00e7ais, Allemand, Anglais ou Espagnol, la question de l&#8217;universel ne se pose pas parce que vous \u00eates d&#8217;embl\u00e9e universel. Vous \u00eates universel avant m\u00eame d&#8217;avoir publi\u00e9. Et l&#8217;universel et le litt\u00e9raire, c&#8217;est pareil. L&#8217;universel, c&#8217;est la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>La nouveaut\u00e9, chez vous, est que vous consid\u00e9rez l&#8217;universel comme une dynamique contradictoire, qui met de nombreux facteurs en lutte.P.C. : C&#8217;est \u00e7a. Et c&#8217;est un objet d&#8217;Histoire aussi. \u00e7a ne tombe pas du ciel. L&#8217;universel, c&#8217;est une cat\u00e9gorie historique compliqu\u00e9e qui s&#8217;est mise en place apr\u00e8s des bagarres autour de la d\u00e9finition. J&#8217;ai essay\u00e9 de montrer, par exemple, les luttes au sein du Prix Nobel qui est le laboratoire de l&#8217;universel en pratique. Le certificat d&#8217;universalit\u00e9 ne tombe pas du ciel.<\/p>\n<p><strong> Pourquoi faites-vous r\u00e9f\u00e9rence au th\u00e9\u00e2tre et non au cin\u00e9ma ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. : <\/strong> Parce que le th\u00e9\u00e2tre est encore du domaine litt\u00e9raire, ce que n&#8217;est plus le cin\u00e9ma. J&#8217;y fais r\u00e9f\u00e9rence pour expliquer le r\u00f4le de Paris. J&#8217;essaie de souligner, dans une note, le r\u00f4le de Paris en mati\u00e8re litt\u00e9raire aujourd&#8217;hui : il est tr\u00e8s contest\u00e9 : on dit que Paris est fini, etc. Pour comprendre pourquoi Paris est toujours une capitale litt\u00e9raire, il faut par exemple comprendre que Paris est une tr\u00e8s grande capitale du cin\u00e9ma. C&#8217;est par Paris que se sont faits Nicholas Ray, Woody Allen, Aki Kaurism\u00e4ki, et c&#8217;est encore \u00e0 Paris qu&#8217;un Manuel de Oliveira trouve de l&#8217;argent pour faire ses films. Il n&#8217;y a plus qu&#8217;un seul lieu o\u00f9 peuvent vivre les &#8220;petits&#8221; cin\u00e9mas, celui des &#8220;petits&#8221; pays, c&#8217;est Paris. Pour des raisons historiques qui, je crois, sont les m\u00eames qu&#8217;en ce qui concerne le capital litt\u00e9raire. On continue \u00e0 traduire beaucoup et je pense que Paris est la capitale des &#8220;petites&#8221; nations ;&#8221;petits&#8221; pays ; &#8220;petites&#8221; langues. Il faut que Paris continue dans ce r\u00f4le ; sinon personne ne la remplacera.<\/p>\n<p><strong> Sartre n&#8217;est-il pas le dernier grand universel ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. : <\/strong> Je ne sais pas si on peut dire les choses ainsi. Je pense que c&#8217;est un des tr\u00e8s grands fournisseurs de l\u00e9gitimit\u00e9 et d&#8217;universalit\u00e9 \u00e0 Paris. C&#8217;est quelqu&#8217;un qui a incarn\u00e9, \u00e0 un moment, la quasi-totalit\u00e9 du capital litt\u00e9raire fran\u00e7ais. Le fait qu&#8217;il ait consacr\u00e9 Faulkner, par exemple, du point de vue litt\u00e9raire, a \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement important. C&#8217;est lui qui a dit : &#8220;Faulkner est le plus grand \u00e9crivain de sa g\u00e9n\u00e9ration&#8221;, et c&#8217;est par lui que Faulkner, qui \u00e9tait totalement inconnu aux Etats-Unis, est tout \u00e0 coup devenu tr\u00e8s connu et a obtenu par la suite le Prix Nobel. Plus que le r\u00f4le de Sartre, cela montre le r\u00f4le essentiel que Paris joue dans cet univers litt\u00e9raire et la fonction de Paris comme capitale mondiale de la litt\u00e9rature. C&#8217;est un r\u00f4le tr\u00e8s particulier, tr\u00e8s disput\u00e9 encore aujourd&#8217;hui (pr\u00e9tendants : Londres, Barcelone, Francfort, New York). Mais les Am\u00e9ricains ne traduisent personne, ce qui est un indice de fermeture majeure puisque les Anglo-Saxons ne s&#8217;int\u00e9ressent qu&#8217;\u00e0 l&#8217;aire linguistique anglaise. Ils ne traduisent pas les &#8220;petites&#8221; langues, ce qui est un indice de non-capitalisation mondiale. New York est une grande place \u00e9ditoriale, commerciale, mais pas litt\u00e9raire. n<\/p>\n<p><strong> Pascale Casanova, <\/strong><\/p>\n<p>la R\u00e9publique mondiale des lettres,<\/p>\n<p>Seuil, 1999, 493 p., 180 F.<\/p>\n<p>* Critique litt\u00e9raire. Auteur de Beckett l&#8217;abstracteur, Seuil, 1997, la R\u00e9publique mondiale des lettres, Seuil, 1999.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Pascale Casanova <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1704","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1704","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1704"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1704\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1704"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1704"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1704"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}