{"id":1699,"date":"1999-12-01T00:00:00","date_gmt":"1999-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1699\/"},"modified":"1999-12-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-11-30T23:00:00","slug":"collage1699","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1699","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Robert Kramer, cin\u00e9aste, <\/p>\n<p> n\u00e9 le 22 juin 1940 \u00e0 New York, est mort le 10 novembre 1999 \u00e0 Rouen. En 1966, alors qu&#8217;en Am\u00e9rique des jeunes gens r\u00eavaient de paix, d&#8217;amour et de pouvoir au bout des fusils, il r\u00e9alisait son premier film In the Country. Un de ces gar\u00e7ons, oblig\u00e9 de se mettre au vert loin de la ville avec sa compagne, en \u00e9tait le h\u00e9ros. Il disait, alors qu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9cran d\u00e9filaient des images de travailleurs en gr\u00e8ve ou manifestant : &#8220;Nous sentions la pr\u00e9sence de la r\u00e9volution&#8230; Lorsque les gens, tout d&#8217;un coup, exigent ce qu&#8217;ils n&#8217;osaient m\u00eame pas r\u00eaver. Cette force allait changer ma vie.&#8221; Trente ans plus tard, en 1997, dans Ghosts of Electricity, caressant du regard tendre de sa cam\u00e9ra une peinture rupestre, il encha\u00eenait sur la barbarie d&#8217;un monde, notre monde en guerre, et de ce qui attend le corps humain, se harnachant lui-m\u00eame, face \u00e0 cette m\u00eame cam\u00e9ra, des proth\u00e8ses cybern\u00e9tiques qui feront que, disait-il alors &#8220;le temps ni l&#8217;espace ne nous limiteront plus&#8221;.<\/p>\n<p>D\u00e9senchantement d&#8217;un homme qui avait travers\u00e9 une bonne part de cet &#8220;\u00e2ge des extr\u00eames&#8221; dont l&#8217;historien anglais Eric Hobsbawm (\u00e9ditions Complexe) rel\u00e8ve la sanglante grandeur ? Ce serait n&#8217;avoir rien entendu de ce que Robert Kramer n&#8217;a cess\u00e9 de dire. En sons et en images. In the Country, m\u00e9lancolique m\u00e9ditation sur l&#8217;engagement et le renoncement, annonce, par l&#8217;amour de la terre qui \u00e9claire cette vie d&#8217;un couple coup\u00e9 des siens, par le tremblement de la peau d&#8217;un \u00e9tang rid\u00e9 par le vent, ce plaisir charnel \u00e0 filmer la beaut\u00e9 qui, toujours, sera celui du cin\u00e9aste. Jusqu&#8217;\u00e0 la douceur d&#8217;un visage de femme, la sienne, aux longs cheveux qui, dans Ghosts of Electricity, parle de cet autre avenir qui peut attendre l&#8217;humanit\u00e9, et renvoie aux gestes lents de la jeune femme de In the Country brossant sa chevelure blonde avant d&#8217;aller retrouver, en ville, ses amis de clandestinit\u00e9. La m\u00eame sensualit\u00e9, d&#8217;un bout \u00e0 l&#8217;autre d&#8217;une vie.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;\u00e9tait pas par haine de ce monde que Kramer voulait la r\u00e9volution, mais parce qu&#8217;il l&#8217;aimait. Et qu&#8217;il aimait le filmer tel qu&#8217;il \u00e9tait. Il faut se souvenir de la mani\u00e8re dont son h\u00e9ros &#8220;Doc&#8221;, qui est comme son double, approche du po\u00e8te Henry David Thoreau, dans Route One, 1989, son film du retour aux Etats-Unis, apr\u00e8s dix ans d&#8217;exil. L&#8217;homme arrive dans la petite ville de Concord o\u00f9 naquit, v\u00e9cut et mourut (en 1862) le po\u00e8te longtemps embaum\u00e9 par les bien-pensants dans un oubli un peu m\u00e9prisant et ressuscit\u00e9 par les contestataires des ann\u00e9es soixante. Le voyageur, curiosit\u00e9 prudente, tourne autour de la maison-mus\u00e9e, se penchant vers les vitres voil\u00e9es d&#8217;une l\u00e9g\u00e8re bu\u00e9e. Une fois qu&#8217;il sera entr\u00e9, qu&#8217;il aura parl\u00e9 avec d&#8217;autres de Thoreau, de l&#8217;homme qu&#8217;il fut et pas seulement du po\u00e8te, une fois qu&#8217;on aura vu sa tombe dans les herbes folles, le temps sera venu pour le cin\u00e9aste de faire partager au spectateur son admiration pour cette vie d&#8217;homme. &#8220;Doc&#8221; va chercher la cl\u00e9 du temple qu&#8217;avait en son temps demand\u00e9e Thoreau pour faire sonner la cloche, en l&#8217;honneur de John Brown, militant pour l&#8217;abolition de l&#8217;esclavage, pendu en 1862 pour avoir attaqu\u00e9 un arsenal. Dans le temple m\u00eame, le voyageur peut alors lire devant un rideau nu la lettre que Thoreau \u00e9crivit aux autorit\u00e9s pour la d\u00e9fense de John Brown. Il y a l\u00e0 comme un petit film dans ce long voyage au long d&#8217;une route qui traverse les Etats-Unis du nord au sud. Un film d\u00e9pouill\u00e9 de toute emphase, comme l&#8217;aurait peut-\u00eatre film\u00e9 John Ford, \u00e0 hauteur d&#8217;homme. Un film grave.<\/p>\n<p>La justesse m\u00eame du ton. Il faut se m\u00e9fier de cette phrase de Jean-Luc Godard un peu trop souvent cit\u00e9e, qu&#8217;il n&#8217;y a &#8220;pas d&#8217;image juste, mais juste une image&#8221;. Sans doute, se vaccinait-il contre la propension, et pas seulement celle des autres au temps o\u00f9 il \u00e9non\u00e7ait cet aphorisme, \u00e0 vouloir &#8220;produire&#8221; comme on disait, des &#8220;images justes pour des causes justes&#8221;. Fa\u00e7on de se cuirasser, comme le faisait Bertolt Brecht se gardant par la &#8220;distanciation&#8221; d&#8217;un app\u00e9tit de vivre, d&#8217;une gourmandise qu&#8217;il connaissait plus que tout autre. L&#8217;un et l&#8217;autre avaient raison. C&#8217;est de cette tension, de cette exigence \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de soi que proc\u00e8de la cr\u00e9ation. Il n&#8217;emp\u00eache qu&#8217;il y a des images justes. Comme il y a des notes justes, sur une corde bien frapp\u00e9e. Et des films justes. Parce qu&#8217;ils ne sont pas l&#8217;illustration d&#8217;une id\u00e9e, mais la mise en oeuvre de contradictions au travail. Ainsi par exemple de The Edge (La Marge, 1967), de Kramer encore, o\u00f9 l&#8217;un des protagonistes lit \u00e0 ses camarades un texte de Kropotkine. Il y est question de &#8220;l&#8217;\u00e9t\u00e9 fou&#8221; de 1874 et des anarchistes russes de &#8220;La Volont\u00e9 du peuple&#8221; partis &#8220;dans les campagnes pour organiser le peuple&#8221;, tous alors arr\u00eat\u00e9s, d\u00e9port\u00e9s, ex\u00e9cut\u00e9s. Une g\u00e9n\u00e9ration perdue. Et, \u00e0 l&#8217;\u00e9cran, il y aura, de cette autre g\u00e9n\u00e9ration perdue de jeunes Am\u00e9ricains qui viennent d&#8217;\u00e9tudier ce texte et veulent la r\u00e9volution pour un pays qui n&#8217;en a rien \u00e0 faire, l&#8217;image de gar\u00e7ons et de filles courant sur une plage, de l&#8217;oc\u00e9an roulant son indiff\u00e9rente immensit\u00e9.&#8221;Je pense, disait-il il y a quelques mois, \u00e0 propos d&#8217;un film qu&#8217;il tournait dans le nord de la France Cities of the Plain, qu&#8217;il faut \u00eatre capable de faire un deuil pour avancer. Il ne faut pas trop de nostalgie. Il faut se mettre dans le courant et voir ce que cela donne.&#8221; Sa fa\u00e7on m\u00eame de marcher est dans cet entretien accord\u00e9 \u00e0 Patrick Leboutte, qu&#8217;on trouvera dans la revue l&#8217;Image, le monde (num\u00e9ro 1).<\/p>\n<p><strong> Une grande dame <\/strong> est morte dans ces m\u00eames jours de novembre \u00e0 Paris. Elle avait quatre-vingt-quinze ans mais, pour l&#8217;avoir vue nagu\u00e8re \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, parole vive, pour l&#8217;avoir rencontr\u00e9e ce printemps encore au Festival du R\u00e9el, fid\u00e8le \u00e0 sa place du premier rang, on aurait pu la croire indestructible. Germaine Dieterlen, jeune ethnologue, avait d\u00e9couvert les Dogon, en Afrique, \u00e0 la suite de son ma\u00eetre Marcel Griaule, en 1937. Depuis, elle n&#8217;avait cess\u00e9 de retourner et, jusqu&#8217;\u00e0 ces derni\u00e8res ann\u00e9es, vers la falaise qu&#8217;ils habitent. Pour travailler, moins &#8220;sur eux&#8221; comme on a tort de dire, mais avec eux, pour partager et faire conna\u00eetre leur culture. Elle publia beaucoup, travailla avec Jean Rouch sur plusieurs de ses films, et notamment \u00e0 ce t\u00e9moignage irrempla\u00e7able sur une c\u00e9r\u00e9monie dogon qui revient tous les soixante ans, le &#8220;Sigui&#8221;.<\/p>\n<p>Cette protestante de vieille famille c\u00e9venole \u00e9tait chez elle en ce pays lointain. Elle avait \u00e9crit, dans le livre Ethnologiques (Herman, 1987) publi\u00e9 en hommage \u00e0 Marcel Griaule : &#8220;Pour chaque d\u00e9funt, et plus sp\u00e9cialement pour ceux qui, ayant atteint l&#8217;\u00e2ge adulte, ont particip\u00e9 activement \u00e0 la vie de la communaut\u00e9, les Dogon r\u00e9alisent une s\u00e9rie de c\u00e9r\u00e9monies fun\u00e9raires qui se succ\u00e8dent sur une p\u00e9riode d\u00e9passant parfois plusieurs ann\u00e9es. [&#8230;] Lorsque tous les rites ont \u00e9t\u00e9 accomplis, le d\u00e9funt change de statut et passe au rang d&#8217;anc\u00eatre&#8221;. Suivait la minutieuse description des fun\u00e9railles organis\u00e9es \u00e0 Ogol-du-haut, pour Griaule, repr\u00e9sent\u00e9 par un mannequin v\u00eatu des habits qu&#8217;il avait l&#8217;habitude de laisser au pays.<\/p>\n<p>Le service religieux pour Germaine Dieterlen a eu lieu, dit le faire-part de d\u00e9c\u00e8s, au temple protestant de Valleraugue, village au pied de l&#8217;Aigoual. Elle aura, aussi, ses fun\u00e9railles sur la falaise de Bandiagara, en pays Dogon. On aime penser, en ces temps o\u00f9 le beau mot de &#8220;mondialisation&#8221; ne signifie pas vraiment ce qu&#8217;on aurait pu en attendre, que cette C\u00e9venole \u00e0 la &#8220;nuque raide&#8221;, comme aimaient \u00e0 se qualifier d&#8217;apr\u00e8s la Bible ses a\u00efeux, aura &#8220;statut d&#8217;anc\u00eatre&#8221; dans un pays qui a su, sous la colonisation, garder sa culture profonde.Sans doute cela est-il \u00e9crit pour qu&#8217;il soit bien clair que ce &#8220;collage&#8221; n&#8217;\u00e9tait pas une chronique n\u00e9crologique. .<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Robert Kramer, cin\u00e9aste, <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1699","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1699","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1699"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1699\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1699"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1699"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1699"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}