{"id":1674,"date":"1999-11-01T00:00:00","date_gmt":"1999-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/toute-liberation-commence-avec-l1674\/"},"modified":"1999-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-10-31T23:00:00","slug":"toute-liberation-commence-avec-l1674","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1674","title":{"rendered":"Toute lib\u00e9ration commence avec l&#8217;\u00e9tonnement"},"content":{"rendered":"<p>Que l&#8217;on parle des sciences de la nature ou des sciences dites &#8220;humaines&#8221;, chaque avanc\u00e9e de la pens\u00e9e n&#8217;a pu s&#8217;accomplir sans r\u00e9duction du complexe \u00e0 une certaine simplification. Chaque fois, un faisceau de contradictions est ainsi ni\u00e9 pour obtenir une &#8220;coh\u00e9rence&#8221; nouvelle qui fait figure de rupture, et permet de b\u00e2tir des nouveaut\u00e9s, th\u00e9oriques et pratiques. Et puis ces \u00e9difices, ces novations, ayant \u00e9puis\u00e9 leurs potentialit\u00e9s, des obstacles nouveaux surgissent, qui exigent autant de d\u00e9constructions douloureuses : \u00e0 tout relire, tout r\u00e9examiner, tout envisager, les id\u00e9es et les choses r\u00e9imposent leur complexit\u00e9 et leurs contradictions r\u00e9elles. Ce que l&#8217;on croyait connu au point de passer pour \u00e9vidence et donner mati\u00e8re \u00e0 p\u00e9dagogie r\u00e9p\u00e9titive, devient soudain m\u00e9connaissable, prend le bon sens \u00e0 contre-pied, \u00e9tonne. Ce n&#8217;est qu&#8217;avec ce genre d&#8217;\u00e9tonnement, qui r\u00e9v\u00e8le un vide, que le d\u00e9sir peut rena\u00eetre de nouvelles avanc\u00e9es.<\/p>\n<p>Avec son nouvel ouvrage, Marx cet inconnu, Arnaud Spire participe de cette d\u00e9construction prometteuse. Il ne s&#8217;agit, dans ses sept chapitres, ni de &#8220;r\u00e9interpr\u00e9ter&#8221; Marx, ni de faire le tri de ce qui peut ou ne peut \u00eatre &#8220;conserv\u00e9&#8221;, et encore moins d&#8217;appliquer \u00e0 nos r\u00e9alit\u00e9s &#8220;un ensemble d&#8217;id\u00e9es pr\u00e9alablement identifi\u00e9es comme communistes&#8221;. Ce genre de d\u00e9marche est associ\u00e9 pour toujours aux d\u00e9boires que l&#8217;on sait. A l&#8217;inverse, nos r\u00e9alit\u00e9s rendent possible une lecture propre \u00e0 &#8220;stimuler une conscience sans cesse renaissante de la pluralit\u00e9 effective des possibles&#8221; (p. 11).<\/p>\n<p>Si Marx a pu refuser pour lui-m\u00eame l&#8217;appellation &#8220;marxiste&#8221;, ce fut pour des raisons de fond, essentielles : s\u00e9dentariser sa pens\u00e9e en un dogme, un id\u00e9al pr\u00e9alable, une doctrine a priori, aurait contredit le coeur de sa d\u00e9marche de d\u00e9passement des positivismes, et messianismes environnants. Or c&#8217;est bien de cette fa\u00e7on, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 Marx, que son oeuvre a pu : et peut encore : \u00eatre lue et &#8220;pratiqu\u00e9e&#8221;. Marx a beau avoir \u00e9crit et r\u00e9\u00e9crit que le communisme est un &#8220;mouvement r\u00e9el&#8221; (Id\u00e9ologie allemande, Manifeste, etc.), que la th\u00e9orie ne peut que &#8220;manifester&#8221;, celle-ci n&#8217;a cess\u00e9 de pr\u00e9tendre en d\u00e9finir les contours et en d\u00e9terminer le devenir. Bien entendu, ce d\u00e9tournement a pu s&#8217;appuyer sur des textes contradictoires de Marx lui-m\u00eame, qu&#8217;Arnaud Spire cite au passage. Il reste qu&#8217;en s\u00e9dentarisant le nomade Marx, celui-ci est devenu, un si\u00e8cle durant, le plus inconnu des illustres. Arnaud Spire entreprend de le montrer \u00e0 propos de l&#8217;individualisme, de la d\u00e9mocratie, du pouvoir, de la religion et de la propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Le lecteur qui a seulement entendu parler de Marx sera plus d&#8217;une fois surpris ; celui qui en a \u00e9tudi\u00e9 l&#8217;oeuvre dans le fil de la &#8220;tradition&#8221; le sera davantage. Tous ces \u00e9tonnements seront cependant li\u00e9s entre eux par un fil conducteur plus subtil, dont Arnaud Spire a fait celui de son ouvrage : Marx a tent\u00e9 de d\u00e9passer une conception de la n\u00e9cessit\u00e9 et du d\u00e9terminisme h\u00e9rit\u00e9e du XVIIe si\u00e8cle, et qui obligeait \u00e0 concevoir l&#8217;id\u00e9e de libert\u00e9 humaine comme ext\u00e9rieure aux lois de la mati\u00e8re, soit comme r\u00e9duite \u00e0 l'&#8221;intellection de la n\u00e9cessit\u00e9&#8221;. Le Capital t\u00e9moigne de cet effort : partiellement abouti : au travers du concept de &#8220;loi tendancielle&#8221;, qui a eu le m\u00e9rite de r\u00e9tablir l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une pluralit\u00e9 de possibles (cf. chapitre III du livre d&#8217;Arnaud Spire).<\/p>\n<p>Combien de fois a-t-on enterr\u00e9 cette novation pourtant essentielle ? Et combien de fois a-t-on pens\u00e9 ce Marx d\u00e9terminisme comme renversement d&#8217;un Hegel r\u00e9duit \u00e0 une philosophie de la n\u00e9cessit\u00e9 ? Arnaud Spire cite \u00e0 ce sujet l&#8217;ouvrage r\u00e9cent de Bernard Mabille, Hegel, l&#8217;\u00e9preuve de la contingence, qui montre qu&#8217;on ne saurait m\u00e9conna\u00eetre combien &#8220;Hegel n&#8217;est pas un philosophe de la n\u00e9cessit\u00e9 mais de la libert\u00e9&#8221; (p. 364), parce que son effort pour surmonter la contingence est ins\u00e9parable d&#8217;un refus de se plier devant un absurde fatalisme du n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Ces jours-ci para\u00eet aussi Entre Hegel et Marx, de Solange Mercier-Josa : r\u00e9ponse au philosophe canadien David Mac Gr\u00e9gor : qui explore de fa\u00e7on nouvelle l'&#8221;entre Hegel et Marx&#8221; \u00e0 propos du droit, de la propri\u00e9t\u00e9, de l&#8217;\u00e9conomisme, du pouvoir, etc, et invite \u00e0 repenser l'&#8221;h\u00e9g\u00e9lianisme cons\u00e9quent&#8221; du jeune Marx (p. 253)&#8230; Au bout d&#8217;une lecture r\u00e9ductionniste et positiviste de Marx, nous d\u00e9couvrons ainsi aujourd&#8217;hui une lecture tout aussi d\u00e9voy\u00e9e de Hegel, et, du m\u00eame coup, l&#8217;explosion f\u00e9conde de nouvelles pens\u00e9es possibles.<\/p>\n<p>Au fond du probl\u00e8me, que ce soit sur l&#8217;Etat, l&#8217;\u00e9conomisme, les &#8220;lois&#8221;, la mod\u00e9lisation du communisme, on trouve en fin de compte une racine commune aux lectures non dialectiques de la dialectique : la tendance \u00e0 lire ces th\u00e9ories non d\u00e9terministes \u00e0 partir d&#8217;une conception d\u00e9terministe de toute th\u00e9orie, conception h\u00e9rit\u00e9e d&#8217;une tradition rationaliste classique qui permit \u00e0 la physique m\u00e9canique de se fonder comme science, tout en excluant des pans entiers des r\u00e9alit\u00e9s naturelles et culturelles. Certes, cette tradition ne dessert qu&#8217;apr\u00e8s avoir servi.<\/p>\n<p>Mais \u00e0 trop saluer son apport \u00e0 la lib\u00e9ration humaine : on pense \u00e0 Galil\u00e9e, Descartes, Spinoza, Newton : on en v\u00eent \u00e0 occulter \u00e0 la fois ses contradictions propres d\u00e8s le XVIIe si\u00e8cle, et les critiques r\u00e9volutionnaires qu&#8217;elle put susciter d\u00e8s le XVIIIe si\u00e8cle (avec notamment Diderot, Rousseau et Schiller). Oubli de ses contradictions : apr\u00e8s quelques ouvrages r\u00e9cents salu\u00e9s dans ces colonnes (Pierre Thuillier, Isabelle Stengers, Stephen Jay Gould, Jean-Marc L\u00e9vy-Leblond, Jacques Roger, G\u00e9rard Simon&#8230;), Simone Mazauric vient de fournir un nouvel \u00e9clairage saisissant des m\u00e9andres de cette pens\u00e9e, avec Savoirs et philosophie \u00e0 Paris dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XVIIe si\u00e8cle, exploration in\u00e9dite des d\u00e9bats du &#8220;Bureau d&#8217;adresse&#8221; de Th\u00e9ophraste Renaudot, \u00e0 Paris, de 1633 \u00e0 1642. On peut y d\u00e9couvrir les chemins complexes emprunt\u00e9s par une pens\u00e9e en gestation, et qui ne peut d\u00e9passer les formes anciennes de pens\u00e9e magique qu&#8217;en en conservant \u00e0 plus d&#8217;un titre certains caract\u00e8res. Avec l&#8217;Image du monde des Babyloniens \u00e0 Newton, Arkan Simaan et Jo\u00eblle Fontaine nous offrent aussi, avec une clart\u00e9 p\u00e9dagogique sans pr\u00e9c\u00e9dent, un historique pr\u00e9cis des disputes qui jalonn\u00e8rent la cosmologie depuis l&#8217;Antiquit\u00e9.<\/p>\n<p>Signe que l&#8217;on se trouve ici au coeur d&#8217;enjeux essentiels de notre \u00e9poque : c&#8217;est dans le m\u00eame esprit qu&#8217;avec l&#8217;Etre-temps, Andr\u00e9 Comte-Sponville publie le r\u00e9sultat de plusieurs ann\u00e9es de r\u00e9flexions philosophiques sur le temps, issues d&#8217;un colloque de 1993 initi\u00e9 par la Soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise de physique. Or, dans cet essai o\u00f9 est convoqu\u00e9e l&#8217;histoire enti\u00e8re de la philosophie, le philosophe est conduit \u00e0 d\u00e9construire \u00e0 son tour les conceptions pass\u00e9es de la temporalit\u00e9, pour venir croiser celles qu&#8217;induisent les sciences contemporaines : temps et pr\u00e9sent ne font qu&#8217;un (p. 154), &#8220;l&#8217;\u00eatre est temps : le temps est pr\u00e9sence de l&#8217;\u00eatre&#8221; (p. 152), &#8220;\u00eatre&#8221; \u00e9tant d\u00e9fini comme &#8220;insistance&#8221; et &#8220;r\u00e9sistance&#8221; (p. 96) ; le temps est alors irr\u00e9versibilit\u00e9, fl\u00e8che orient\u00e9e.<\/p>\n<p>C&#8217;est que, derri\u00e8re les rationalismes et d\u00e9terminisme dont nous h\u00e9ritons, il y a bien une conception abstraite du temps, conception aujourd&#8217;hui encore dominante dans les positivismes de bien des scientifiques, et bien des &#8220;marxistes&#8221; aussi. C&#8217;est alors pour des raisons essentielles qu&#8217;Arnaud Spire consacre son dernier chapitre \u00e0 examiner &#8220;Marx sous le regard de Prigogine&#8221; : et si ce savant et philosophe, au bout de sa r\u00e9volution scientifique, tendait aux lecteurs de Marx la perche que celui-ci n&#8217;a pu tenir jusqu&#8217;au bout ? Si la lib\u00e9ration humaine a pu trouver dans un certain scientisme ses limites th\u00e9oriques et pratiques, il se pourrait qu&#8217;elle doive aujourd&#8217;hui, pour r\u00e9ouvrir les possibles, prendre enfin au s\u00e9rieux l&#8217;entreprise de d\u00e9construction de ce lourd h\u00e9ritage dont nous connaissons aujourd&#8217;hui le prix&#8230;<\/p>\n<p><strong> REFERENCES <\/strong><\/p>\n<p><strong> Arnaud Spire, <\/strong><\/p>\n<p>Marx, cet inconnu,<\/p>\n<p>\u00e9ditions Descl\u00e9e de Brouwer, 1999.<\/p>\n<p><strong> Bernard Mabille, <\/strong><\/p>\n<p>Hegel, l&#8217;\u00e9preuve de la contingence,<\/p>\n<p>\u00e9ditions Aubier, 1999.<\/p>\n<p><strong> Solange Mercier-Josa, <\/strong><\/p>\n<p>Entre Hegel et Marx (points cruciaux de la philosophie h\u00e9gelienne du droit),<\/p>\n<p>\u00e9ditions l&#8217;Harmattan, 1999.<\/p>\n<p><strong> Simone Mazauric, <\/strong><\/p>\n<p>Savoirs et philosophie \u00e0 Paris dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XVIIe si\u00e8cle,<\/p>\n<p>Publications de la Sorbonne, 1997.<\/p>\n<p><strong> Arkan Simaan et Jo\u00eblle Fontaine, <\/strong><\/p>\n<p>l&#8217;Image du monde des Babyloniens \u00e0 Newton,<\/p>\n<p>Adapt \u00e9ditions, 1998.<\/p>\n<p><strong> Andr\u00e9 Comte-Sponville, <\/strong><\/p>\n<p>l&#8217;Etre-temps,<\/p>\n<p>PUF, 1999.<\/p>\n<p><strong> ET AUSSI;;; <\/strong><\/p>\n<p><strong> Alain Renaut, <\/strong><\/p>\n<p>Kant aujourd&#8217;hui,<\/p>\n<p>Flammarion, 1997.<\/p>\n<p><strong> Spinoza, <\/strong><\/p>\n<p>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique (bilingue),<\/p>\n<p>traduction et notes : Jacqueline Lagr\u00e9e et Pierre-Fran\u00e7ois Moreau, PUF, 1999.<\/p>\n<p><strong> Alain de Lib\u00e9ra, <\/strong><\/p>\n<p>l&#8217;Art des g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s. Th\u00e9ories de l&#8217;abstraction<\/p>\n<p>(essai d&#8217;arch\u00e9ologie philosophique des th\u00e9ories de l&#8217;abstraction),<\/p>\n<p>\u00e9ditions Aubier, 1999.<\/p>\n<p><strong> Hans Blumenberg, <\/strong><\/p>\n<p>la L\u00e9gitimit\u00e9 des temps modernes<\/p>\n<p>(ouvrage de 1966 enfin traduit en fran\u00e7ais par M. Sagnol, J.-L. Schlegel, D. Trierweiler et M. Dautrey), \u00e9ditions Gallimard, 1999.<\/p>\n<p><strong> Corn\u00e9lius Castoriadis, <\/strong><\/p>\n<p>Sur le politique de Platon,<\/p>\n<p>et<\/p>\n<p>Figures du pensable,<\/p>\n<p>deux parutions aux \u00e9ditions du Seuil, 1999.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Que l&#8217;on parle des sciences de la nature ou des sciences dites &#8220;humaines&#8221;, chaque avanc\u00e9e de la pens\u00e9e n&#8217;a pu s&#8217;accomplir sans r\u00e9duction du complexe \u00e0 une certaine simplification. 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