{"id":1664,"date":"1999-11-01T00:00:00","date_gmt":"1999-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1664\/"},"modified":"1999-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-10-31T23:00:00","slug":"collage1664","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1664","title":{"rendered":"COLLAGE"},"content":{"rendered":"<p>L orsque, en 1830, Paulin Talabot, capitaine d&#8217;industrie tout \u00e0 son r\u00eave de couvrir la France d&#8217;un r\u00e9seau serr\u00e9 de chemins de fer qui devaient acc\u00e9l\u00e9rer autant la marche des affaires que la vitesse des d\u00e9placements, d\u00e9cida d&#8217;ouvrir l&#8217;une des premi\u00e8res lignes, il se rendit en Angleterre o\u00f9 il rencontra l&#8217;ing\u00e9nieur George Stephenson, qui depuis d\u00e9j\u00e0 des ann\u00e9es, travaillait \u00e0 la mise au point de machines \u00e0 vapeur toujours plus puissantes. Deux ans auparavant, sa &#8220;Sorci\u00e8re de Lancastre&#8221;, \u00e0 quatre roues avec essieu moteur \u00e0 l&#8217;avant, succ\u00e9dant \u00e0 celle qu&#8217;il avait construite pour les houill\u00e8res de Killingworth, avait battu tous les records de traction connus. Certes, le Fran\u00e7ais, regardant vers la Grande-Bretagne, phare du progr\u00e8s, pensait, en bon saint-simonien r\u00eavant d&#8217;harmonie universelle par le d\u00e9veloppement de l&#8217;industrie qu&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 dans sa jeunesse, \u00e0 l&#8217;avenir de son pays. Mais pas seulement : il se trouvait aussi, le hasard fait bien les choses, que la ligne de chemin de fer qu&#8217;il voulait ouvrir permettrait de relier, par Beaucaire et le Rh\u00f4ne, les mines de la Grand&#8217;Combe dans le Gard, dont il s&#8217;occupait avec ses fr\u00e8res, au port de Marseille.<\/p>\n<p>Bonne affaire, mais aussi prodigieuse ouverture sur le devenir de toute une r\u00e9gion. &#8220;La bourgeoisie, \u00e9crivaient dix-huit ans plus tard, Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste, a jou\u00e9 dans l&#8217;histoire un r\u00f4le \u00e9minemment r\u00e9volutionnaire. Partout o\u00f9 elle a conquis le pouvoir, elle a r\u00e9duit les relations f\u00e9odales, patriarcales et idylliques. Tous les liens vari\u00e9s qui unissent l&#8217;homme f\u00e9odal \u00e0 ses sup\u00e9rieurs naturels, elle les a bris\u00e9s sans piti\u00e9 pour ne laisser subsister d&#8217;autre lien ; entre l&#8217;homme et l&#8217;homme, que le froid int\u00e9r\u00eat, les dures exigences du \u00abpaiement au comptant\u00bb. Elle a noy\u00e9 les frissons sacr\u00e9s de l&#8217;extase religieuse, de l&#8217;enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalit\u00e9 petite-bourgeoise dans les eaux glac\u00e9es du calcul \u00e9go\u00efste.&#8221;<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 Londres que parut en 1848 ce manifeste, pierre de fondation de la toute jeune Ligue des communistes. De Londres nous parvenait, le 5 octobre 1999 la nouvelle de la catastrophe ferroviaire de Paddington. Le train de banlieue g\u00e9r\u00e9 par la compagnie priv\u00e9e Thames Train avait br\u00fbl\u00e9 un feu rouge et travers\u00e9 \u00e0 8h11 la voie sur laquelle roulait l&#8217;express en provenance de Cheltenham, g\u00e9r\u00e9 par une autre compagnie, Great Western. Aucune des deux n&#8217;avait jug\u00e9 bon de mettre en service sur ses locomotives le syst\u00e8me de freinage automatique en usage dans toute l&#8217;Europe, capable de pallier les d\u00e9faillances humaines. La signalisation, mise en cause dans cet accident, \u00e9tait, elle, aux mains d&#8217;une troisi\u00e8me compagnie priv\u00e9e, Railtrack. Grande nouveaut\u00e9 : dans sa d\u00e9vorante jeunesse, le capitalisme avait couvert l&#8217;Angleterre du premier r\u00e9seau de voies ferr\u00e9es du monde. Devenu vieux comme madame Thatcher et ses sacs en &#8220;croco&#8221; de petite bourgeoise r\u00eavant de noblesse, qui brada les chemins de fer anglais, vieux comme un fond de pension tricotant dans l&#8217;ombre son bas de laine, ce m\u00eame &#8220;mode de production&#8221; qui tuait autrefois par exc\u00e8s de vitalit\u00e9, les enfants qu&#8217;il faisait travailler aussi bien que les hommes et les femmes qu&#8217;il rejetait, us\u00e9s \u00e0 jamais \u00e0 quarante ans, tue aujourd&#8217;hui par essoufflement.<\/p>\n<p>U lysse, dit Jean-Pierre Vernant dans son livre l&#8217;Univers, les dieux, les hommes (La librairie du XXe si\u00e8cle, Seuil) &#8220;n&#8217;est pas seulement l&#8217;homme de la fid\u00e9lit\u00e9 et de la m\u00e9moire mais (&#8230;) celui qui veut savoir, y compris ce qu&#8217;il ne doit pas conna\u00eetre&#8221;. Il raconte ainsi apr\u00e8s Hom\u00e8re comment le h\u00e9ros grec, sachant que les Sir\u00e8nes au chant irr\u00e9sistible ne veulent qu&#8217;attirer sur les r\u00e9cifs les marins croisant pr\u00e8s de l&#8217;\u00eelot qu&#8217;elles habitent pour les faire mourir, il bouche avec de la cire les oreilles de ses marins, et se fait ligoter au m\u00e2t. C&#8217;est que, ajoute l&#8217;auteur, &#8220;il ne veut pas passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 [d&#8217;elles] sans savoir ce qu&#8217;elles chantent, et comment elles le chantent&#8221;.<\/p>\n<p>Manifestement, plus que les dieux et leur naissance, plus que les h\u00e9ros guerriers de l&#8217;Iliade, plus que le malheureux OEdipe et l&#8217;insoumis Prom\u00e9th\u00e9e dont il est aussi question dans ce livre, c&#8217;est Ulysse le rus\u00e9, Ulysse \u00e0 la soif inextinguible d&#8217;apprendre qui est le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de l&#8217;auteur. Aussi a-t-il nomm\u00e9 le long chapitre qu&#8217;il lui consacre, &#8220;Ulysse ou l&#8217;aventure humaine&#8221;. Qu&#8217;on ne s&#8217;y trompe pas, en effet. Quand le tr\u00e8s savant connaisseur de la Gr\u00e8ce antique, \u00e0 qui l&#8217;on doit quelques-uns des livres majeurs sur le sujet, de Mythe et pens\u00e9e chez les Grecs, publi\u00e9s jadis chez Masp\u00e9ro \u00e0 Entre mythe et politique, au Seuil et qui, surtout, lan\u00e7a vers la recherche, de sa chaire au Coll\u00e8ge de France nombre de ses \u00e9tudiants qui poursuivent ses travaux, se donne des airs de bon grand p\u00e8re pour raconter en un petit livre alerte ces histoires d&#8217;autrefois, il ne laisse rien de c\u00f4t\u00e9 de ce vers quoi toute sa vie a tendu. Il ne &#8220;vulgarise&#8221; pas, pour reprendre un mot qui dit bien ce qu&#8217;il porte d&#8217;abaissement. &#8220;En nous embarquant vers une Antiquit\u00e9 dont les derniers liens avec nous semblent se d\u00e9nouer sous nos yeux, en cherchant \u00e0 comprendre du dedans et du dehors, par la comparaison, une religion morte, c&#8217;est bien sur nous-m\u00eames, qu&#8217;\u00e0 la fa\u00e7on d&#8217;un anthropologue, finalement, nous nous interrogeons.&#8221; Ainsi concluait-il, le 5 d\u00e9cembre 1975, sa le\u00e7on inaugurale de la chaire d&#8217;\u00e9tudes compar\u00e9es des religions antiques au Coll\u00e8ge de France (reprise dans une plaquette chez Masp\u00e9ro, 1976). C&#8217;est bien encore sur nous-m\u00eames qu&#8217;en compagnie d&#8217;Ulysse, il s&#8217;interroge aujourd&#8217;hui. Mieux encore : sur un ton familier, reprenant, comme il l&#8217;\u00e9crit \u00e0 la fin de son introduction \u00e0 l&#8217;Univers, les dieux, les hommes, &#8220;la voix qui, autrefois, pendant des si\u00e8cles, s&#8217;adressait directement aux auditeurs et qui s&#8217;est tue&#8221;, c&#8217;est une tr\u00e8s sage le\u00e7on de savoir vivre qu&#8217;il donne. De savoir se tenir dans la vie, face aux dieux, face \u00e0 l&#8217;inconnu.<\/p>\n<p>L e 4 octobre 1999, \u00e0 la porte de Versailles, \u00e0 Paris, des patrons manifestaient contre les trente-cinq heures par semaine, \u00e0 l&#8217;appel de leur organisation, le MEDEF. Avec ce qu&#8217;il faut bien appeler une certaine outrecuidance, le meneur de chorale de cette s\u00e9ance de psychoth\u00e9rapie de groupe, posait des questions \u00e0 l&#8217;assembl\u00e9e qui r\u00e9pondait avec une spontan\u00e9it\u00e9 soigneusement mise au point. Et \u00e7a donnait ceci, tel que le rapporte Lib\u00e9ration du 5 octobre : &#8220;Qui fait la richesse de la France ?&#8221; &#8220;C&#8217;est nous&#8221; hurlent 25 000 bouches. Qui assure l&#8217;emploi de 14 millions de Fran\u00e7ais ? &#8220;hurlent-elles encore plus fort.&#8221; Au cours du m\u00eame meeting, &#8220;Alain Sionneau, pr\u00e9sident de la f\u00e9d\u00e9ration du b\u00e2timent pr\u00e9dit (toujours selon le m\u00eame journal) la fracture entre ceux qui osent dire qu&#8217;ils aiment leur travail et ceux qui ont choisi de s&#8217;y ennuyer.&#8221;<\/p>\n<p>Le m\u00eame jour, sur les grands boulevards, \u00e0 Paris, on pouvait lire cet \u00e9criteau, port\u00e9 sous la pluie par un manifestant qui avait r\u00e9pondu \u00e0 l&#8217;appel de la CGT : &#8220;De vrais emplois, dignit\u00e9 comprise.&#8221; &#8220;L&#8217;histoire de toutes les soci\u00e9t\u00e9s jusqu&#8217;\u00e0 ce jour est l&#8217;histoire de luttes de classes.&#8221; Ainsi commen\u00e7ait le Manifeste communiste, cit\u00e9 plus haut. On pourrait croire, au rapprochement de ces incongruit\u00e9s patronales et de la dignit\u00e9 de la pancarte des boulevards que cent cinquante ans apr\u00e8s Marx et Engels, le mot de &#8220;classe&#8221; est \u00e0 entendre en tous ses sens, y compris celui d&#8217;\u00e9l\u00e9gance de la pens\u00e9e. La classe, quoi. Ainsi se raccordent, par del\u00e0 les si\u00e9cles, les &#8220;collures&#8221; de cette chronique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L orsque, en 1830, Paulin Talabot, capitaine d&#8217;industrie tout \u00e0 son r\u00eave de couvrir la France d&#8217;un r\u00e9seau serr\u00e9 de chemins de fer qui devaient acc\u00e9l\u00e9rer autant la marche des affaires que la vitesse des d\u00e9placements, d\u00e9cida d&#8217;ouvrir l&#8217;une des premi\u00e8res lignes, il se rendit en Angleterre o\u00f9 il rencontra l&#8217;ing\u00e9nieur George Stephenson, qui depuis [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1664","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1664","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1664"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1664\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1664"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1664"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1664"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}