{"id":1663,"date":"1999-11-01T00:00:00","date_gmt":"1999-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-subtile-hesitation-du1663\/"},"modified":"1999-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-10-31T23:00:00","slug":"la-subtile-hesitation-du1663","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1663","title":{"rendered":"La subtile h\u00e9sitation du traducteur"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Si, comme l&#8217;a dit Paul Val\u00e9ry, le po\u00e8me est cette h\u00e9sitation entre le son et le sens, on comprend l&#8217;angoisse du traducteur devant les mots. Traduire, est-ce trahir ? <\/p>\n<p>Prendre le go\u00fbt d&#8217;une langue \u00e9trang\u00e8re, dans sa po\u00e9sie, laisser venir le d\u00e9sir, trouver du plaisir \u00e0 des po\u00e8mes venus d&#8217;ailleurs, c&#8217;est la chance offerte d&#8217;une meilleure, d&#8217;une plus profonde connaissance, d&#8217;une satisfaction plus intense, \u00e0 la lecture des po\u00e8mes \u00e9crits directement en fran\u00e7ais&#8221;, \u00e9crit Henri Deluy dans la pr\u00e9face \u00e0 sa r\u00e9cente anthologie, Noir sur blanc (1), qui, outre des po\u00e8mes d&#8217;une trentaine de po\u00e8tes fran\u00e7ais, pr\u00e9sente, parmid&#8217;autres \u00e9trangers, un \u00e9chantillon d&#8217;une vingtaine de po\u00e8tes de langues indiennes et chinoises.<\/p>\n<p>Faire ce constat, c&#8217;est n&#8217;avoir cess\u00e9 aussi de se poser en amont les questions de la pratique traductrice du po\u00e8me et : question hors de propos pour d&#8217;autres types de textes : de sa traduisibilit\u00e9. Imaginons un traducteur voulant faire passer dans sa langue (l&#8217;une des deux mille encore vivantes) ce fragment du M\u00e9tropolitain d&#8217;Arthur Rimbaud : &#8220;&#8230; et les atroces fleurs qu&#8217;on appellerait coeurs et soeurs, damas damnant de langueur&#8221;. Une traduction riv\u00e9e sur le sens (un sens !) des mots manquerait s\u00fbrement ses effets, non pas \u00e0 cause du non-sens produit : n&#8217;y a-t-il pas d\u00e9j\u00e0 un non-sens pour les langues vulgaires, la langue dite de communication ? :, mais parce qu&#8217;elle raterait l&#8217;origine de la phrase rimbaldienne, la (pro)cr\u00e9ation langagi\u00e8re. Par quelle d\u00e9marche en viendrait-on, devant un \u00e9tal de fleuriste ou un massif du jardin du Luxembourg, \u00e0 nommer des fleurs &#8220;coeurs et soeurs&#8221; ?<\/p>\n<p>Une seule raison, hors de propos dans les situations triviales \u00e9voqu\u00e9es ci-dessus : le vocalisme, l&#8217;harmonie auxquels notre oreille est sensible, une harmonie puis\u00e9e dans les couches profondes de notre langue et qu&#8217;une autre langue ne peut imiter sans contorsion, sans violence, sans viol de soi-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong> Compte rendu du contenu ou respect de la sonorit\u00e9 ? <\/strong><\/p>\n<p>Peut-\u00eatre faut-il ici, au mieux, que le traducteur se contente d&#8217;un compte rendu incomplet du contenu ? Solution d&#8217;o\u00f9 na\u00eet une insatisfaction certaine quand il comparera les deux textes. Faut-il rappeler l&#8217;ennui que l&#8217;on \u00e9prouve, le d\u00e9couragement qui vous prend \u00e0 la lecture d&#8217;un recueil traduit avec le seul objectif du sens ? Certains universitaires nous ont fait le coup pendant longtemps (avec Goethe et Schiller, par exemple). Des po\u00e8tes \u00e9trangers actuels ne sont parfois pas mieux trait\u00e9s, les traductions faisant qu&#8217;il faut avoir la foi pour croire qu&#8217;ils sont po\u00e8tes.<\/p>\n<p>A moins que, pratique inverse&#8230; Dans sa postface \u00e0 Lecture de la po\u00e9sie am\u00e9ricaine (2), Serge Fauchereau relate une conversation personnelle avec le po\u00e8te am\u00e9ricain Louis Zukofsky lui expliquant comment il avait traduit le po\u00e8te latin Catulle : &#8220;en mettant au second plan le sens au profit de la forme et de la sonorit\u00e9 des mots originaux&#8221;. Nul doute que la musique y \u00e9tait, mais Serge Fauchereau note avec raison : &#8220;Je trouve la m\u00e9thode inqui\u00e9tante lorsqu&#8217;elle est g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 tout un livre [&#8230;]. Comme si les voyelles et consonnes avaient la m\u00eame valeur affective et physiologique dans toutes les langues.&#8221; D\u00e9cid\u00e9ment, il n&#8217;y aurait pas de solution.<\/p>\n<p><strong> Paul C\u00e9lan et &#8220;le d\u00e9sespoir de traduire&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Et l&#8217;on sombrerait dans ce que Jean-Pierre Lefebvre (3) appelle &#8220;le d\u00e9sespoir de traduire&#8221; qui &#8220;pourrait devenir absolu&#8221;, si traduire n&#8217;\u00e9tait pas trahir : Jean-Pierre Lefebvre balaye avec juste raison ce poncif : mais &#8220;r\u00e9duire par force l&#8217;horizon et la profondeur&#8221;. Son propos est Paul Celan, pour qui la traduction fut \u00e0 la fois \u00e9cole d&#8217;\u00e9criture et m\u00e9tier r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, et qui fut lecteur d&#8217;allemand \u00e0 l&#8217;ENS de la rue d&#8217;Ulm et&#8230; &#8220;le plus grand po\u00e8te de langue allemande depuis Rilke&#8221;. Or ce mouvement d&#8217;\u00e9change : j&#8217;emploierais volontiers ici le concept op\u00e9rant, dans le bin\u00f4me prose\/po\u00e9sie, de &#8220;circulation(s)&#8221; (4) : ne peut qu&#8217;avoir \u00e9t\u00e9 f\u00e9cond, quand bien m\u00eame on puisse imaginer que Celan v\u00e9cut en permanence &#8220;le d\u00e9sespoir de traduire&#8221;. Jean-Pierre Lefebvre r\u00e9sume ainsi les trois temps de l&#8217;acte cr\u00e9ateur c\u00e9lanien du traduire : &#8220;Il traduisait pour que d&#8217;autres apprennent \u00e0 traduire, travaillait ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e le travail sur et dans la langue. La traduction n&#8217;est pas pour Celan une op\u00e9ration de transfert pur et simple, une affaire de passeur qui s&#8217;en retourne sur sa rive, mais un dialogue qui chemine, et dans cette d\u00e9finition elle rejoint sa po\u00e9sie&#8230;&#8221;<\/p>\n<p>Po\u00e9sie, qui m\u00e8re gigogne, r\u00e9siste au traducteur &#8220;plus terriblement que toute autre po\u00e9sie de langue allemande&#8221;, et vaut que Jean-Pierre Lefebvre propose dans le pr\u00e9sent volume, en compl\u00e9ment de ses propres traductions, le proc\u00e9d\u00e9 dialogique (\u00e0 sens unique) traducteur (repr\u00e9sentant vivant de l&#8217;auteur)\/lecteur de l&#8217;appel de note, de la remarque en fin de volume. Faute de mieux, mais n&#8217;est-ce pas d\u00e9j\u00e0 mieux que le texte traduit que chacun prendra pour d\u00e9finitif ?<\/p>\n<p>Quand &#8220;rien de tout cela n&#8217;est fini&#8221;, que la traduction est, par essence et en pratique, in-d\u00e9finie (\u00e0 l&#8217;encontre du texte que des conditions objectives obligent \u00e0 la finition, \u00e0 la finitude !).L&#8217;acte traducteur est (fut\/sera) toujours fondateur. On peut penser aux deux fr\u00e8res slaves, M\u00e9thode et Cyrille, inventeurs de l&#8217;alphabet glagolitique et d&#8217;une Bible accessible au lecteur de vieux slave. On pense \u00e0 Martin Luther qui, traduisant la m\u00eame Bible, invente l&#8217;allemand moderne. Le couple tant\u00f4t fid\u00e8le tant\u00f4t infid\u00e8le du fond et du son a pr\u00e9sid\u00e9, au XXe si\u00e8cle, \u00e0 une nouvelle traduction de la Bible (en langue h\u00e9bra\u00efque) en allemand par Martin Buber et Franz Rosenzweig. J&#8217;aurais pu passer ce fait sous silence si le travail du premier n&#8217;avait pas port\u00e9 sur &#8220;l&#8217;oralit\u00e9 de la langue&#8221; et celui du second sur la recherche la plus proche possible des racines.<\/p>\n<p>Et que leur travail, d&#8217;abord interrompu en 1929 par la mort de Rosenzweig, puis continu\u00e9 par Buber avant et apr\u00e8s son exil forc\u00e9 (en 1938) en Palestine : Buber poursuivra en pratiquant une analyse extr\u00eame du &#8220;rapport entre les unit\u00e9s du souffle et les unit\u00e9s du sens&#8221; :, n&#8217;avait \u00e9t\u00e9, en grande partie, \u00e0 l&#8217;origine de l&#8217;oeuvre po\u00e9tique de Nelly Sachs, dans la mesure o\u00f9, acte de r\u00e9sistance et de chaotique (re)naissance, appropriation, il fut pour elle : comme pour plusieurs autres \u00e9crivains des trois pays de langue(s) allemande (s) le tremplin de d\u00e9livrance d&#8217;une &#8220;langue ravag\u00e9e et pervertie&#8221; comme le dit Mireille Gansel dans sa postface \u00e0 Eclipse d&#8217;\u00e9toile (5). Je pose ici la question terrible, dont je crains la r\u00e9ponse : faut-il des temps o\u00f9 l&#8217;homme d&#8217;ici ou l\u00e0 a \u00e9t\u00e9 violemment priv\u00e9 de sa langue pour qu&#8217;il soit po\u00e8te cr\u00e9ateur, g\u00e9n\u00e9rateur, tremplin de langue ?<\/p>\n<p><strong> Le po\u00e8me \u00e9tranger, &#8220;une chance pour notre langue et notre po\u00e9sie&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Henri Deluy concluait en partie son propos : &#8220;Traduire n&#8217;est pas rien&#8221;, pour ensuite d\u00e9crire et donc d\u00e9fendre toutes les possibilit\u00e9s de la traduction (par lui pratiqu\u00e9es) : &#8220;depuis la traduction int\u00e9grale (6) [&#8230;] jusqu&#8217;\u00e0 la traduction d\u00e9vi\u00e9e \u00e0 partir d&#8217;une autre traduction, ou la traduction collective, toujours en contact avec le po\u00e8te lui-m\u00eame&#8221;, et souligner que l'&#8221;existence du po\u00e8me&#8221; \u00e9tranger &#8220;est, en ce sens, une aubaine pour l&#8217;existence du po\u00e8me fran\u00e7ais. Une chance pour notre langue et notre po\u00e9sie&#8221;. .<\/p>\n<p>1. Henri Deluy, Noir sur blanc une anthologie, Fourbis\/Biennale internationale des po\u00e8tes en Val-de-Marne, 302 p.<\/p>\n<p>2. Serge Fauchereau, Lecture de la po\u00e9sie am\u00e9ricaine, Somogy, 336 p., 175 F<\/p>\n<p>3. Paul Celan, Choix de po\u00e8mes r\u00e9unis par l&#8217;auteur, traduction et pr\u00e9sentation de Jean-Pierre Lefebvre, \u00e9dition bilingue, NRF Po\u00e9sie\/Gallimard, 380 p.<\/p>\n<p>4. Henri Deluy, Bernard No\u00ebl et al., Prose\/Po\u00e9sie, circulations ?, Fourbis\/Biennale internationale des po\u00e8tes en Val-de-Marne, 90 p.<\/p>\n<p>5. Nelly Sachs, Eclipse d&#8217;\u00e9toile, traduction de l&#8217;allemand et postface de Mireille Gansel, Verdier &#8220;Der Doppelg\u00e4nger&#8221;, 154 p., 98 F<\/p>\n<p>6. Ou traduction litt\u00e9rale ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Si, comme l&#8217;a dit Paul Val\u00e9ry, le po\u00e8me est cette h\u00e9sitation entre le son et le sens, on comprend l&#8217;angoisse du traducteur devant les mots. Traduire, est-ce trahir ? <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1663","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1663","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1663"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1663\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1663"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1663"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1663"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}