{"id":1631,"date":"1999-10-01T00:00:00","date_gmt":"1999-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/que-reste-t-il-de-la-foi-du-siecle1631\/"},"modified":"1999-10-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-09-30T22:00:00","slug":"que-reste-t-il-de-la-foi-du-siecle1631","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1631","title":{"rendered":"Que reste-t-il de la \u00ab foi du si\u00e8cle \u00bb ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec  Patrick Barberis <\/p>\n<p><strong> Dix ans apr\u00e8s la chute du mur de Berlin, une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e, la Foi du si\u00e8cle retrace sur Arte en octobre une histoire du communisme en quatre volets, \u00e0 partir d&#8217;archives souvent in\u00e9dites et de films de propagande. Ses r\u00e9alisateurs, Patrick Rotman et Patrick Barberis, donnent \u00e0 voir, comme une mosa\u00efque, ce qu&#8217;ils consid\u00e8rent comme un m\u00e9lange d&#8217;humanisme et de terreur. Qu&#8217;en est-il de l&#8217;esp\u00e9rance communiste ? D\u00e9bat entre Bernard Vasseur et Patrick Barberis, anim\u00e9 par C\u00e9cile Amar et Laurent Widy, deux jeunes journalistes. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Patrick Barberis : <\/strong> Ce film n&#8217;est pas un r\u00e9quisitoire, c&#8217;est plus compliqu\u00e9. Notre objectif \u00e9tait de montrer comment le communisme a fa\u00e7onn\u00e9 le si\u00e8cle. C&#8217;\u00e9tait l&#8217;occasion, face \u00e0 ceux qui n&#8217;ont pas connu cette histoire : je pense en particulier aux jeunes gens qui ont entre 15 et 25 ans et se posent des questions face \u00e0 un syst\u00e8me qui s&#8217;est \u00e9croul\u00e9 : pourquoi et comment ont-ils pu y croire ? : d&#8217;essayer d&#8217;apporter un d\u00e9but de r\u00e9ponse. La Foi du si\u00e8cle n&#8217;est pas une histoire du communisme, mais une histoire de la croyance dans le communisme, \u00e0 diverses \u00e9tapes de son histoire. Le film est s\u00e9v\u00e8re, mais c&#8217;est normal. Il est important de comprendre qu&#8217;on n&#8217;a pas cru aux m\u00eames choses aux m\u00eames moments. Les gens qui ont adh\u00e9r\u00e9 au moment du Congr\u00e8s de Tours avaient des convictions politiques pr\u00e9cises, tr\u00e8s diff\u00e9rentes des motivations de ceux qui s&#8217;engageaient apr\u00e8s la Lib\u00e9ration en France. De m\u00eame, dans les ann\u00e9es 70, quand le PCF abandonnait ce qui \u00e9tait sa raison d&#8217;\u00eatre, la dictature du prol\u00e9tariat, les gens adh\u00e9raient pour des raisons diff\u00e9rentes. Ce qui ne veut pas dire que cette histoire n&#8217;est pas cousue des fils rouges qui sont abord\u00e9s au long de la s\u00e9rie : le sentiment d&#8217;appartenir \u00e0 une famille, \u00e0 une tribu, \u00e0 une contre-soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Nous avons voulu montrer ce que cette histoire a d&#8217;aphasique, comment l&#8217;aphasie s&#8217;est construite. Comment le mouvement communiste a su \u00e0 chaque fois rena\u00eetre de ses impasses, en s&#8217;inventant de nouveaux ennemis, de nouvelles raisons de croire, sans jamais proc\u00e9der v\u00e9ritablement \u00e0 une r\u00e9flexion sur sa propre histoire. Nous avons voulu d\u00e9monter les m\u00e9canismes de la croyance, en travaillant sur ces &#8220;actes de la foi&#8221; que sont les films de propagande et l&#8217;image que le syst\u00e8me se faisait de lui-m\u00eame. La r\u00e9ponse n&#8217;est pas globale. Les gens sont l\u00e0, ils y ont cru, mais combien y a-t-il de vies bris\u00e9es, combien de renoncements ?<\/p>\n<p>L&#8217;intime conviction des gens qui adh\u00e8rent \u00e0 la troisi\u00e8me Internationale est que la proph\u00e9tie de Marx va se r\u00e9aliser, enfin, on va y aller. Ils ont une haine de la guerre, de la bourgeoisie et l&#8217;intime conviction que la R\u00e9volution mondiale est pour demain. D\u00e8s le d\u00e9but, il y a ambigu\u00eft\u00e9. Ils sont internationalistes, mais les dirigeants, en tant que Sovi\u00e9tiques, tiennent un discours nationaliste. D&#8217;entr\u00e9e de jeu, il y a un double discours : le pouvoir aux Soviets et la r\u00e9pression de masse. C&#8217;est une trag\u00e9die, optimiste, mais une trag\u00e9die. C&#8217;est une foi. Il y a le sanctuaire de Moscou. C&#8217;est une \u00e9glise avec ses Evangiles, ses \u00e9crits, ses codes, son rituel, qui va \u00e9voluer. Jusqu&#8217;au d\u00e9but des ann\u00e9es trente, la langue officielle de l&#8217;Internationale \u00e9tait le fran\u00e7ais par exemple. C&#8217;est un syst\u00e8me d&#8217;adh\u00e9sion.<\/p>\n<p><strong> Avez-vous eu l&#8217;impression d&#8217;entrer dans une religion quand vous avez adh\u00e9r\u00e9 au PCF ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Bernard Vasseur : <\/strong> A question personnelle, r\u00e9ponse personnelle. J&#8217;ai adh\u00e9r\u00e9 au PC en 1968. Si j&#8217;avais eu le sentiment de rejoindre une \u00e9glise, m\u00eame la\u00efque, je ne l&#8217;aurais pas fait. Ce qui m&#8217;a fait adh\u00e9rer, ce n&#8217;est pas l&#8217;actualit\u00e9 politique : pourtant riche alors : ni telle ou telle d\u00e9cision de la direction, c&#8217;est un fait de soci\u00e9t\u00e9, disons un &#8220;fait de classe&#8221;. J&#8217;\u00e9tais alors jeune ma\u00eetre auxiliaire dans un lyc\u00e9e. C&#8217;\u00e9tait le conseil de classe : qui passerait et qui ne passerait pas en cinqui\u00e8me ? Les choses tra\u00eenaient en longueur sur le cas d&#8217;un enfant : c&#8217;\u00e9tait cinquante-cinquante. Comme il fallait en finir, une coll\u00e8gue, exc\u00e9d\u00e9e de voir les choses s&#8217;\u00e9terniser, a demand\u00e9 \u00e0 la secr\u00e9taire du proviseur &#8220;Que font les parents ?&#8221; La r\u00e9ponse \u00e9tait : &#8220;P\u00e8re : ouvrier, m\u00e8re : ouvri\u00e8re&#8221;. La coll\u00e8gue a encha\u00een\u00e9 : &#8220;Bon, ce gosse est foutu, il peut bien redoubler&#8230;&#8221; J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 meurtri. Je me suis battu comme un chien et&#8230; le gosse est pass\u00e9.Dans l&#8217;autobus qui me ramenait \u00e0 Paris, j&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de prendre ma carte : j&#8217;\u00e9tais de gauche mais le Parti communiste me paraissait seul en mesure de mener le combat sur ce terrain des classes sociales. Et \u00e7a me para\u00eet toujours vrai. Bref, je n&#8217;ai pas adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 la cause de l&#8217;URSS, de la &#8220;dictature du prol\u00e9tariat&#8221; ou de la &#8220;propri\u00e9t\u00e9 collective des moyens de production et d&#8217;\u00e9change&#8221;, encore que tout cela existait \u00e9videmment. Quant \u00e0 la liturgie, ce n&#8217;est pas mon truc. Je ne nie pas qu&#8217;elle ait exist\u00e9 mais je n&#8217;aime pas beaucoup les grandes messes. Encore que le film montre qu&#8217;en la mati\u00e8re, on a \u00e9t\u00e9 servi.<\/p>\n<p><strong> P.B. : <\/strong> L&#8217;adh\u00e9sion se fait toujours sur un acte de bonne foi, sur un acte \u00e9thique. Apr\u00e8s, il y a le rituel qui vient tr\u00e8s vite, une vraie discipline. On vous apprend comment faire une r\u00e9union de cellule, comment en \u00e9crire le compte rendu. Cela a exist\u00e9. Le rituel prend le pas sur l&#8217;adh\u00e9sion individuelle. On a le sentiment d&#8217;appartenir \u00e0 une contre-soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 un monde \u00e0 part dont on esp\u00e8re que va na\u00eetre l&#8217;homme nouveau. C&#8217;est la reproduction d&#8217;un mod\u00e8le. On adh\u00e8re \u00e0 un type de rituel.<\/p>\n<p><strong> B.V. : <\/strong> D\u00e8s qu&#8217;il y a mausol\u00e9e, il y a religieux, pi\u00e9t\u00e9, foi. Un peu moins de mausol\u00e9e, de statues et un peu plus de combats vivants&#8230; Mais quand m\u00eame, la diff\u00e9rence saute aux yeux quand on regarde le premier film et qu&#8217;on passe au quatri\u00e8me. Au d\u00e9but, il y a une soci\u00e9t\u00e9 en \u00e9bullition, avec les difficult\u00e9s de la guerre mais aussi les audaces, un Etat qui s&#8217;invente, des dirigeants jeunes, des acteurs jeunes. A la fin, le divorce est accompli avec la soci\u00e9t\u00e9. Cela se voit sur les visages. Il y a l&#8217;immobilisme d&#8217;une d\u00e9mocratie, des hi\u00e9rarques calamiteux. Les jeunes sont pass\u00e9s dans le camp d&#8217;en face. Le Parti, d&#8217;abord tr\u00e8s faible : quelques milliers \u00e0 P\u00e9trograd ou \u00e0 Shangha\u00ef : est devenu le Parti-Etat, un appareil pesant, la nomenklatura, la bureaucratie, une discipline factice. Un parti qui verrouille et qui dessaisit de la politique. L&#8217;invention elle aussi a chang\u00e9 de c\u00f4t\u00e9, cela saute aux yeux. La question du rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 la jeunesse et de ce que doit \u00eatre un parti communiste pour rendre le pouvoir au lieu de le prendre est cruciale.<\/p>\n<p><strong> P.B. : <\/strong> Un souffle. Cela se voit au niveau des images. Celles des grandes parades des ann\u00e9es 20 sont un peu bord\u00e9liques, on voit des cl\u00e9bards qui se baladent. Apr\u00e8s, tout est net. Mais il y a aussi des constantes. D\u00e8s le d\u00e9but, il y a ce sentiment d&#8217;appartenir \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 part. Ce sont ces vraies classes sociales qui vont se constituer \u00e0 l&#8217;Est et dont parle Claude Lefort. Mais il faudrait aussi montrer comment se sont cr\u00e9\u00e9es des dynasties dans les banlieues rouges \u00e0 l&#8217;Ouest.<\/p>\n<p><strong> Quels reproches feriez-vous \u00e0 ce film ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> B.V. : <\/strong> Je ne suis pas historien et je ne peux me situer de ce point de vue. J&#8217;ai bien remarqu\u00e9 qu&#8217;\u00e0 part le Vietnam, les guerres coloniales sont peu pr\u00e9sentes. Pas un mot sur l&#8217;Alg\u00e9rie&#8230;<\/p>\n<p><strong> P.B. : <\/strong> Nous n&#8217;avions pas le temps. Et la position du Parti sur la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie n&#8217;est pas claire tout de suite. L&#8217;essentiel dans les guerres coloniales est de trouver de nouveaux ennemis, de trouver de nouvelles raisons d&#8217;esp\u00e9rer et de se battre. Il y a l&#8217;impression que la croyance s&#8217;essouffle sur les bases qui l&#8217;ont fait na\u00eetre. Qu&#8217;est-ce qui fait que \u00e7a red\u00e9marre ? Qu&#8217;est-ce qui fait que ceux qui sont all\u00e9s se battre en Espagne et qui se retrouvent dans les camps d&#8217;Argel\u00e8s se remettent \u00e0 y croire avec la bataille de Stalingrad ? Qu&#8217;est-ce qui fait qu&#8217;alors qu&#8217;on a mis de c\u00f4t\u00e9 l&#8217;internationalisme dans les ann\u00e9es 20, le prestige de l&#8217;URSS, identifi\u00e9 \u00e0 la classe ouvri\u00e8re, est relanc\u00e9 par l&#8217;antifascisme ? Il y a une ligne schizophr\u00e9nique : en m\u00eame temps qu&#8217;il y a le proc\u00e8s Slansky, il y a celui des Rosenberg ; en m\u00eame temps qu&#8217;il y a l&#8217;antifascisme, il y a la terreur stalinienne. C&#8217;est un ph\u00e9nom\u00e8ne tr\u00e8s complexe.<\/p>\n<p><strong> B.V. : <\/strong> L&#8217;int\u00e9r\u00eat des films, c&#8217;est d&#8217;abord les quatre heures d&#8217;images qu&#8217;ils r\u00e9v\u00e8lent et que personne ne conna\u00eet aujourd&#8217;hui. Ce travail m\u00e9rite d&#8217;\u00eatre salu\u00e9. Quant au commentaire, il ne se situe pas du tout dans la ligne du Livre noir du communisme. Parce que vous montrez le communisme de l&#8217;ext\u00e9rieur et de l&#8217;int\u00e9rieur, sous tous ses aspects, avec tous ses acteurs, y compris avec le regard qu&#8217;ils portent sur eux-m\u00eames. Ce n&#8217;est pas seulement de l&#8217;histoire morte, de l&#8217;histoire apr\u00e8s-coup : quand on sait comment finit la pi\u00e8ce : c&#8217;est aussi de l&#8217;histoire-au-pr\u00e9sent. On voit les dirigeants, les coulisses du pouvoir, les camps, mais aussi la solidarit\u00e9 qui entoure les mineurs, la fraternit\u00e9 de la f\u00eate de l&#8217;Huma. Ce n&#8217;est pas seulement le communisme comme &#8220;machine froide&#8221;&#8230;<\/p>\n<p><strong> P.B. : <\/strong> &#8230; et tragique<\/p>\n<p><strong> B.V. : <\/strong> Le film montre comment &#8220;\u00e7a ne marche pas&#8221;, mais aussi comment &#8220;\u00e7a marche&#8221; : au combat r\u00e9solu contre l&#8217;humiliation, \u00e0 l&#8217;esp\u00e9rance de lib\u00e9ration. En ce sens, il comporte des choses qui font fr\u00e9mir d&#8217;horreur et d&#8217;autres qui font fr\u00e9mir d&#8217;\u00e9motion et de respect. On peut consid\u00e9rer ce qu&#8217;on ne peut pas partager ce qui est intol\u00e9rable, mais on peut comprendre aussi comment il y a l\u00e0 une m\u00e9moire \u00e0 laquelle on doit rester fid\u00e8le, une tradition dans laquelle on peut se situer, m\u00eame si cela n&#8217;exclut pas la lucidit\u00e9. Il y a quelque chose qui me g\u00eane et que je comprends \u00e0 la fois : c&#8217;est l&#8217;emploi du mot &#8220;communisme&#8221; au singulier. Comme si le communisme s&#8217;\u00e9puisait dans le sovi\u00e9tisme. En m\u00eame temps, je comprends puisqu&#8217;il s&#8217;agit de l&#8217;histoire du si\u00e8cle. Mais, par exemple, le commentaire dit : &#8220;Le communisme ne supporte pas la transparence&#8230; le communisme ne peut pas se r\u00e9former.&#8221; Ce communisme-l\u00e0, oui&#8230;<\/p>\n<p><strong> P.B. : <\/strong> Le film raconte l&#8217;histoire du communisme kominternien. Et l&#8217;on voit que, d\u00e8s le d\u00e9part, le communisme s&#8217;identifie \u00e0 un certain nombre de &#8220;textes de lois&#8221;, \u00e0 un mod\u00e8le. Les images de la r\u00e9volution chinoise ou vietnamienne dans les ann\u00e9es 50 montrent les m\u00eames tribunaux populaires, la m\u00eame collectivisation des terres, etc.<\/p>\n<p><strong> B.V. : <\/strong> Il montre qu&#8217;une fois instaur\u00e9 le r\u00e9gime de parti unique, on n&#8217;en sort jamais. C&#8217;est un drame du communisme historique : aucun parti coul\u00e9 dans ce &#8220;mod\u00e8le&#8221; n&#8217;a eu le courage d&#8217;aborder de front et de faire vivre la d\u00e9mocratie politique avec le pluralisme qu&#8217;elle implique. Il s&#8217;est constamment m\u00e9fi\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 : ce n&#8217;\u00e9tait jamais &#8220;m\u00fbr&#8221; et, du coup, la dictature provisoire du prol\u00e9tariat est devenue la dictature d\u00e9finitive sur le prol\u00e9tariat. En m\u00eame temps, la grille du &#8220;mod\u00e8le&#8221; ne suffit pas \u00e0 tout expliquer. La strat\u00e9gie de Front populaire en France s&#8217;est faite dans le mod\u00e8le, mais aussi contre lui. Quinze ans apr\u00e8s la scission de Tours, c&#8217;est l&#8217;union avec le &#8220;fr\u00e8re ennemi&#8221; socialiste d&#8217;hier, et le jeune Maurice Thorez a eu \u00e0 se battre avec l&#8217;Internationale pour ne pas reproduire le d\u00e9sastre allemand. Il y a le poids du mod\u00e8le, mais aussi les virages de la conjoncture. La capacit\u00e9 de saisir ce qui palpite dans la soci\u00e9t\u00e9, ce qui va \u00eatre le combat du moment (l&#8217;antifascisme) est essentielle. Le film le montre bien.<\/p>\n<p><strong> P.B. : <\/strong> Ce qui fait aussi que cela dure, et que en 36 le Parti communiste fran\u00e7ais est identifi\u00e9 \u00e0 la classe ouvri\u00e8re. Il est identifi\u00e9 \u00e0 des conqu\u00eates, \u00e0 des acquis, \u00e0 des luttes et cela perdure, disons jusqu&#8217;\u00e0 la fin des ann\u00e9es 70. C&#8217;est tr\u00e8s important pour la compr\u00e9hension de l&#8217;Histoire. Jamais le film ne confond les militants et l&#8217;appareil sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p><strong> B.V. : <\/strong> Evidemment, il y a quelque chose de fun\u00e8bre \u00e0 la fin du film&#8230; Mais il y a une formule qui dit, je crois, que rien ne peut emp\u00eacher les hommes de croire et de vouloir changer le monde, et les derni\u00e8res images sont celles d&#8217;une communiste italienne d\u00e9clarant ne plus s&#8217;y retrouver dans le communisme que lui a expliqu\u00e9 son p\u00e8re. Et cela ouvre sur l&#8217;avenir. C&#8217;est un autre int\u00e9r\u00eat de l&#8217;ensemble. Car si l&#8217;on voit bien qu&#8217;un communisme est mort, on per\u00e7oit aussi que le capitalisme est toujours l\u00e0, avec ses violences et ses blessures. La fin d&#8217;une histoire n&#8217;est pas la fin de l&#8217;histoire.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re R\u00e9publique comme la seconde ont \u00e9chou\u00e9 et se sont d\u00e9voy\u00e9es dans l&#8217;Empire, la troisi\u00e8me s&#8217;est heurt\u00e9e \u00e0 Vichy, mais cela ne retire rien au sens et \u00e0 la valeur des id\u00e9aux et du combat r\u00e9publicains ! De m\u00eame il y a, \u00e0 mon sens, des valeurs et un combat communiste \u00e0 poursuivre, un nouveau communisme \u00e0 inventer et \u00e0 construire. L&#8217;ensemble des films montre des personnages et les enjeux d&#8217;une \u00e9poque : l&#8217;industrialisation, les mineurs, le culte du travail. A l&#8217;\u00e9vidence, ils ne sont plus les n\u00f4tres. Les films montrent le fort sentiment d&#8217;appartenance \u00e0 une classe, le retrait dans une &#8220;contre-soci\u00e9t\u00e9&#8221;. Ce n&#8217;est plus ainsi que peuvent se poser les questions de notre temps : celle de l&#8217;individu et son \u00e9panouissement, celle du &#8220;bien commun&#8221; \u00e0 concevoir aujourd&#8217;hui. Ils montrent la vigueur d&#8217;une culture politique de protestation, mais aussi des &#8220;masses&#8221; qui ob\u00e9issent et &#8220;le Parti&#8221;: c&#8217;est-\u00e0-dire ses chefs : qui d\u00e9cide. Et cela fait r\u00e9fl\u00e9chir. Sur bient\u00f4t quatre-vingts ans d&#8217;histoire, le parti fran\u00e7ais n&#8217;a particip\u00e9 au gouvernement que&#8230; six ans !<\/p>\n<p>Pas seulement pour des raisons \u00e9videntes de rapport de forces, mais aussi par sa propre culture politique : la fameuse &#8220;fonction tribunitienne&#8221; des politologues qui permet de se renforcer en s&#8217;opposant pour prendre le pouvoir au &#8220;bon moment&#8221;. Tout cela ne marche plus dans une perspective d\u00e9mocratique et citoyenne et dans les r\u00e9alit\u00e9s actuelles. Et si la r\u00e9volte est pr\u00e9cieuse, elle s&#8217;\u00e9tiole et s&#8217;\u00e9puise quand elle n&#8217;investit pas le champ des pouvoirs, de l&#8217;entreprise \u00e0 l&#8217;Etat, quand elle ne s&#8217;ouvre pas \u00e0 la question d&#8217;un avenir palpable, sur lequel on a prise. Les films montrent bien que le communisme ne peut pas marcher au &#8220;rattrapage du capitalisme&#8221;, \u00e0 un volontarisme \u00e0 marche forc\u00e9e qui \u00e9crase tout. Entre le volontarisme et la fatalit\u00e9 de la soumission aux &#8220;march\u00e9s&#8221;, il y a place pour la volont\u00e9 en politique, pour la dimension du projet \u00e0 \u00e9laborer et \u00e0 construire. C&#8217;est la question non plus de l&#8217;abolition, mais du d\u00e9passement du capitalisme d&#8217;aujourd&#8217;hui.<\/p>\n<p>En somme, il ne faut pas seulement penser un &#8220;nouveau communisme&#8221;, parce que l&#8217;ancien a \u00e9t\u00e9 monstrueux et a \u00e9chou\u00e9. Il faut penser un nouveau communisme parce que notre temps n&#8217;est plus celui d&#8217;hier. Nous sommes \u00e0 l&#8217;heure de &#8220;l&#8217;informationnel&#8221;, des services, des managers, des actionnaires, de la finance globalis\u00e9e, d&#8217;un &#8220;nouveau capitalisme&#8221; en quelque sorte. Nous sommes aussi dans une \u00e9poque o\u00f9 les aspirations, les exigences, les urgences sont elles aussi nouvelles. Changer de culture communiste ne signifie pas qu&#8217;il faille tout brader, bien s\u00fbr. On peut comprendre comment des si\u00e8cles d&#8217;oppression, d&#8217;humiliation ont pu nourrir un fort sentiment de &#8220;revanche sociale&#8221;. Mais ce n&#8217;est pas sur la revanche qu&#8217;on peut construire&#8230;<\/p>\n<p><strong> P.B. : <\/strong> Peut-\u00eatre, mais ce n&#8217;est pas une explication. D\u00e8s le d\u00e9but, des communistes disent et \u00e9crivent dans l&#8217;Humanit\u00e9 : &#8220;Attention, il y a un d\u00e9ficit de d\u00e9mocratie.&#8221; En ce moment, la revanche sociale se joue ailleurs : dans les banlieues, par exemple.<\/p>\n<p><strong> B.V. : <\/strong> Elle se joue aussi sur les lieux de travail. Le coeur du probl\u00e8me n&#8217;a pas chang\u00e9, m\u00eame si ce que vous dites est r\u00e9el.<\/p>\n<p><strong> P.B. : <\/strong> C&#8217;est vrai. Moi ce qui m&#8217;a vraiment int\u00e9ress\u00e9 avec ce film et j&#8217;y tiens, c&#8217;est l&#8217;id\u00e9e que l&#8217;engagement rend aphasique. Il me semblait important \u00e0 un moment de faire un vrai retour sur cette histoire. Essayer de comprendre ce qui n&#8217;est plus compris. Essayer de comprendre les m\u00e9canismes de l&#8217;aphasie. Finalement, c&#8217;est tellement simple de s&#8217;inventer toujours de nouveaux ennemis, de se dire en permanence qu&#8217;on va aller de l&#8217;avant. Cela \u00e9vite de se retourner en arri\u00e8re. Le film s&#8217;ouvre sur ce commentaire : le communisme a suscit\u00e9 sur les continents, pendant plusieurs d\u00e9cennies, l&#8217;engagement fraternel et g\u00e9n\u00e9reux de millions, de centaines de millions de femmes et d&#8217;hommes qui ont servi l&#8217;un des syst\u00e8mes les plus injustes et les plus sanglants de l&#8217;histoire. Quelle force myst\u00e9rieuse, quelle trouble s\u00e9duction a attir\u00e9 sous la banni\u00e8re du communisme ceux qui croyaient au matin, qui voulaient changer le monde et prendre leur destin en main ? Ce qu&#8217;il faudrait, c&#8217;est de r\u00e9fl\u00e9chir sur l&#8217;engagement.<\/p>\n<p><strong> B.V. : <\/strong> L&#8217;int\u00e9r\u00eat du film vient, \u00e0 mon avis, de ce que vous n&#8217;y supprimez aucun des termes de cette contradiction. Regarder en arri\u00e8re n&#8217;est pas perdre son temps, et on sait bien que le &#8220;travail de deuil&#8221; est n\u00e9cessaire. Ce n&#8217;est pas comme le caf\u00e9 quand l&#8217;eau passe ! L&#8217;\u00e9loignement dans le temps ne suffit pas \u00e0 ce que \u00e7a se tasse. En m\u00eame temps, ce film incite \u00e0 la modestie : car nous savons, nous, comment l&#8217;histoire de ce communisme se finit, mais pas ceux qui l&#8217;ont accomplie et qui y ont &#8220;cru&#8221; parfois au sacrifice de leur vie. Cela ne veut pas dire que l&#8217;histoire est un &#8220;fatum&#8221;, que la r\u00e9volution mange inexorablement ses enfants, que le militantisme est d\u00e9risoire ou inutile. Tout au contraire. C&#8217;est la conviction que l&#8217;histoire ne peut se civiliser, s&#8217;humaniser sans que les hommes, sans que les peuples n&#8217;y mettent leur \u00e9nergie, leur passion, leur intelligence. n<\/p>\n<p>*Patrick Barberis a r\u00e9alis\u00e9 avec Patrick Rotman la Foi du Si\u00e8cle, s\u00e9rie en 4 \u00e9pisodes sur le communisme diffus\u00e9e sur Arte du mercredi 6 au mercredi 27 octobre 1999.<\/p>\n<p>**Bernard Vasseur, philosophe, est dirigeant national du PCF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec  Patrick Barberis <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[295],"class_list":["post-1631","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-nupes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1631","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1631"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1631\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1631"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1631"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1631"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}