{"id":1624,"date":"1999-10-01T00:00:00","date_gmt":"1999-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/de-la-litterature-selon-le-reel1624\/"},"modified":"1999-10-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-09-30T22:00:00","slug":"de-la-litterature-selon-le-reel1624","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1624","title":{"rendered":"De la litt\u00e9rature selon le r\u00e9el"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> On y trouve des auteurs confirm\u00e9s qu&#8217;on attendait, de nouvelles confirmations et d&#8217;heureuses surprises. Jean Echenoz. Philippe Delerm. Marc Villard. Y a-t-il donc un apr\u00e8s-Houellebecq ? Eh, oui, la vie continue&#8230; <\/p>\n<p>On s&#8217;en souvient, la rentr\u00e9e litt\u00e9raire pr\u00e9c\u00e9dente avait \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par de multiples d\u00e9bats et prises de bec. Il y eut l&#8217;affaire Houellebecq, qui se voulait une moderne bataille d&#8217;Hernani ; il y eut la promotion par certains, un peu terroriste et surtout tr\u00e8s r\u00e9ductrice, de l&#8217;ego comme objet ultime du travail litt\u00e9raire (Christophe Donner, Christine Angot), il y eut donc beaucoup de bruit pour rien, et, triste retour des choses, ce sont les livres eux-m\u00eames dont on parla le moins. 1999 chasse 1998, et le roman dont les Cassandre nous annon\u00e7aient la mort imminente semble se bien porter. Non pas que le nombre de parutions (334 romans fran\u00e7ais, un chiffre jamais atteint) ait quoi que ce soit de rassurant. C&#8217;est une fuite en avant commerciale, o\u00f9 la plupart des auteurs se retrouveront noy\u00e9s. Non, c&#8217;est de qualit\u00e9 qu&#8217;on parle.<\/p>\n<p>A commencer par le nouveau roman de Jean Echenoz, Je m&#8217;en vais, qui confirme pleinement que cet \u00e9crivain occupe une place \u00e0 fois originale et primordiale dans notre cr\u00e9ation hexagonale. Une fois de plus dans l&#8217;oeuvre d&#8217;Echenoz, un d\u00e9r\u00e8glement (ici un infarctus l\u00e9ger doubl\u00e9 du rejet d&#8217;une certaine vie conjugale et d&#8217;affaires qui tanguent un peu) conduit le personnage principal dans des aventures, des divagations, qui vont le faire bouger beaucoup. Pas mal dans sa vie, et beaucoup dans la g\u00e9ographie du monde. Ferrer, qui se serait voulu sculpteur, est devenu galeriste, ce qui d&#8217;entr\u00e9e de jeu nous vaut quelques lignes teint\u00e9es de cet humour l\u00e9ger, propre \u00e0 l&#8217;auteur, sur peintres et plasticiens, &#8220;Martinov qui monte bien ces temps-ci et ne travaille que dans le jaune (&#8230;) Charles Esterellas qui installait \u00e7a et l\u00e0 des monticules de sucre glace et de talc (Tout \u00e7a ne manquerait-il pas d&#8217;un peu de couleur, risquait Ferrer, non ?), (&#8230;)Rajputek Fracnatz qui travaillait exclusivement sur le sommeil (Mollo quand m\u00eame sur les barbituriques s&#8217;inqui\u00e9tait Ferrer)&#8221;.<\/p>\n<p><strong> Mais qu&#8217;est-ce qu&#8217;ils ont donc avec ce seizi\u00e8me (arr) ? <\/strong><\/p>\n<p>Tout \u00e7a, finalement, ne marche plus si bien, et notre marchand d&#8217;art va se tourner vers des objets plus primitifs : apprenant que le Nechilik, un bateau de commerce, s&#8217;est ab\u00eem\u00e9 en mer en 1957 avec \u00e0 son bord de pr\u00e9cieux objets inuits, le voil\u00e0 parti en brise-glace puis en tra\u00eeneau \u00e0 travers l&#8217;Arctique, dans un r\u00e9cit tout \u00e0 fait d\u00e9sopilant, avec le style resserr\u00e9 de l&#8217;auteur, son sens du tempo de la phrase, son art de l&#8217;ellipse, des reprises et des coupures, sa distanciation souriante&#8230; Qui vous fait visiter le d\u00e9troit d&#8217;Hudson, mais aussi, en ces termes, un tr\u00e8s bourgeois arrondissement parisien : &#8220;Or on n&#8217;imagine pas comme \u00e7a peut \u00eatre joli vu de l&#8217;int\u00e9rieur, le XVIe arrondissement. On aurait tendance \u00e0 penser que c&#8217;est aussi triste que \u00e7a en a l&#8217;air, on a tort. Con\u00e7us comme des remparts ou des masques, ces aust\u00e8res boulevards et ces rues mortif\u00e8res n&#8217;ont de sinistre que l&#8217;apparence : ils dissimulent des domiciles \u00e9tonnamment avenants.<\/p>\n<p>C&#8217;est qu&#8217;une des plus ing\u00e9nieuses ruses des riches consiste \u00e0 faire croire qu&#8217;ils s&#8217;ennuient dans leurs quartiers, au point qu&#8217;on en viendrait presque \u00e0 s&#8217;apitoyer, les plaindre et compatir \u00e0 leur fortune comme si c&#8217;\u00e9tait un handicap, comme si elle imposait un mode de vie d\u00e9primant. Tu parles. On a tout \u00e0 fait tort.&#8221; El\u00e9mentaire&#8230; On trouvera donc dans Je m&#8217;en vais, comme dans de pr\u00e9c\u00e9dents livres (Cherokee, Lac, les Grandes Blondes), une (fausse) histoire polici\u00e8re avec rebondissements, humour garanti, et cette perp\u00e9tuelle recherche du mot juste, donc du sens, qui vous fait d\u00e9guster un tel livre.<\/p>\n<p><strong> Apr\u00e8s une gorg\u00e9e de bi\u00e8re, un portique dans un jardin normand <\/strong><\/p>\n<p>Le plaisir des mots et des sens, on s&#8217;attend aussi \u00e0 le retrouver dans chaque nouvel ouvrage de Philippe Delerm. L&#8217;auteur du best-seller la Premi\u00e8re Gorg\u00e9e de bi\u00e8re et autres plaisirs minuscules, pl\u00e9biscit\u00e9 par le public avant d&#8217;avoir \u00e9t\u00e9 salu\u00e9 par la critique, a su comme peu d&#8217;autres faire surgir la sensualit\u00e9 de moments simples de l&#8217;existence, d&#8217;objets, de situations, de souvenirs qui impr\u00e8gnent le quotidien.<\/p>\n<p>Quelle que soit l&#8217;extr\u00eame diff\u00e9rence qui existe entre Echenoz et Delerm, l&#8217;importance des objets dans leurs livres respectifs ne peut qu&#8217;\u00eatre signifiante, r\u00e9v\u00e9latrice, dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 souvent c&#8217;est l&#8217;objet sans &#8220;\u00e2me&#8221; qui est roi. Ainsi, dans le Portique, la visite par un p\u00e8re de la chambre d&#8217;enfants de son fils et de sa fille, aujourd&#8217;hui devenus grands, permet-elle des pages qui, m\u00eame si nostalgiques, poss\u00e8dent surtout, \u00e0 partir de brindilles de la vie, la puissance d&#8217;\u00e9voquer le temps, de faire exister les hommes \u00e0 partir des choses. Delerm s&#8217;y r\u00e9v\u00e8le aussi un \u00e9crivain de la f\u00ealure, et l&#8217;\u00e9motion retenue qu&#8217;il emploie colle \u00e0 la peau de son personnage bless\u00e9. &#8220;Ca peut venir n&#8217;importe quand. On se croit fort, serein dans sa t\u00eate et son corps, et puis voil\u00e0. Un vertige, un malaise sourd, et tout de suite on sent que \u00e7a ne passera pas comme \u00e7a. Tout devient difficile. Faire la queue chez le boulanger, attendre au guichet de la Poste, \u00e9changer quelques phrases debout sur le trottoir. Des moments creux, sans enjeu apparent, mais qui deviennent des montagnes. On se sent vaciller, on croit mourir et c&#8217;est idiot.&#8221;<\/p>\n<p>Professeur de coll\u00e8ge sans probl\u00e8mes excessifs qu&#8217;un mal de vivre insaisissable, S\u00e9bastien S\u00e9n\u00e9cal se retrouve d\u00e9pressif ; pour tenter de se remettre en selle, il va entreprendre la construction d&#8217;un portique dans son jardin normand, d\u00e9limiter de nouveaux espaces, en bref chercher de nouvelles marques. Nous sommes avec Delerm dans une litt\u00e9rature intimiste, un minimalisme certain. Pourquoi pas ? Rien ne s&#8217;\u00e9dicte en litt\u00e9rature, et le lecteur a besoin de tous les go\u00fbts, toutes les odeurs, toutes les sensations, tous les piments de tous les beaux livres du monde.<\/p>\n<p>Raison de plus pour se trouver stup\u00e9fait \u00e0 la lecture d&#8217;un article de Didier Jacob dans Le Nouvel Observateur du 26 ao\u00fbt et intitul\u00e9, excusez du peu, &#8220;Les Nouveaux Barbares&#8221;. Dans un \u00e9tonnant m\u00e9lange dont la logique \u00e9chappe, le journaliste d\u00e9nombre &#8220;quinze (auteurs) cet automne \u00e0 faire couler dans leurs romans tout le sang du monde, quinze nouveaux barbares dont les ouvrages offrent un tableau unique et saisissant (&#8230;) du d\u00e9sarroi contemporain. Alcool, sexe, prostitution, torture, drogue, folie, inceste, mis\u00e8re, apocalypse et fin des temps : la rentr\u00e9e litt\u00e9raire \u00e9voque ces magasins o\u00f9 l&#8217;on vend le bois au d\u00e9tail : sauf que c&#8217;est l&#8217;homme, ici, qui est propos\u00e9 \u00e0 la d\u00e9coupe&#8221;. Ce collaborateur d&#8217;un hebdomadaire de gauche n&#8217;ignore sans doute pourtant pas que dans le monde o\u00f9 nous vivons, des habitants du Timor aux futurs licenci\u00e9s de Michelin, c&#8217;est bien chaque jour l&#8217;homme qui est &#8220;propos\u00e9 \u00e0 la d\u00e9coupe&#8221;. Alors, peut-\u00eatre, est-ce le retour d&#8217;une certaine litt\u00e9rature du r\u00e9el qui d\u00e9range&#8230;<\/p>\n<p>Il est \u00e9tonnant, par exemple, qu&#8217;un des auteurs cit\u00e9s par Didier Jacob, acteur selon lui du &#8220;vent de folie&#8221; qu&#8217;il d\u00e9nonce, soit Jean-Claude Izzo, dont nous avons dit ici l&#8217;excellence de son roman le Soleil des mourants (1) et qui justement fait le pari de tremper sa plume dans notre vie, comme Cendrars, Conrad, Steinbeck, d&#8217;autres, le faisaient en leur temps. Si un d\u00e9bat doit exister, celui-l\u00e0 poss\u00e8de toute sa pertinence. En effet, aimer et d\u00e9fendre la litt\u00e9rature, c&#8217;est encourager sa d\u00e9marche, m\u00eame de fa\u00e7on excessive, \u00e0 r\u00e9percuter le monde plomb\u00e9 o\u00f9 nous vivons, \u00e0 parler de ses terreurs, de ses folies, de ses espoirs. Faire du &#8220;cocooning&#8221; litt\u00e9raire, vouloir prot\u00e9ger la litt\u00e9rature des mauvaises influences de la rue, c&#8217;est, osons-le, une position r\u00e9actionnaire.<\/p>\n<p><strong> Du dix-huit\u00e8me (arr), sans risquer d&#8217;oublier ce dont on nous parle <\/strong><\/p>\n<p>Un \u00e9crivain, qui n&#8217;a pas eu la (mal) chance de se trouver sur la liste de Didier Jacob, c&#8217;est Marc Villard, et pourtant dans son Made in Taiwan, on trouve de la drogue, du sexe, de la violence, on n&#8217;y cache pas de sein que certains ne sauraient voir. Made in Taiwan, c&#8217;est quatorze nouvelles, souvent situ\u00e9es dans le XVIIIe arrondissement, qui racontent avec un m\u00e9lange de rythme &#8220;speed\u00e9&#8221; et de po\u00e9sie respectueuse les hommes et les femmes souvent &#8220;invisibles&#8221;, sans papiers, sans travail, sans pays, n\u00e9s pour perdre parce qu&#8217;il n&#8217;y avait pas d&#8217;autre choix, dealers parce qu&#8217;il faut vivre, gibier de choix d&#8217;une flicaille qui prot\u00e8ge de plus gros qu&#8217;eux, promoteurs v\u00e9reux, trafiquants en gros.<\/p>\n<p>Ce que raconte Marc Villard dans un style flamboyant, plus fort encore que d&#8217;habitude, c&#8217;est le cynique triomphe de l&#8217;Etat et de ses sbires, mais aussi la r\u00e9volte, dos au mur, des exclus, ici et maintenant. &#8220;Ce mot : Ebola. Le putain de virus, cette fi\u00e8vre qui le tue. Les paroles d&#8217;un vieux chant lingala lui montent aux l\u00e8vres. Il se baisse vers le sol, saisit un cocktail, allume la m\u00e8che et en psalmodiant une supplique aux dieux du fleuve commence \u00e0 trottiner vers les command-cars. Il court, F\u00e9lix, calme et droit (&#8230;). Tout au fond de l&#8217;\u00e9gout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la vie, il n&#8217;entend pas les cris de joie des policiers et le grondement ignoble de la mitraille qui le cisaille en deux.&#8221; Ainsi est le monde, ainsi est aussi la l\u00e9gitime col\u00e8re des \u00e9crivains face \u00e0 lui. L&#8217;importance d&#8217;une \u00e9criture belle et efficace comme celle de Marc Villard, c&#8217;est qu&#8217;on ne risque pas d&#8217;oublier ce dont il nous parle. n H. D.<\/p>\n<p><strong> Jean Echenoz <\/strong><\/p>\n<p>Je m&#8217;en vais, Ed. de Minuit, 253 p, 95 F<\/p>\n<p><strong> Philippe Delerm <\/strong><\/p>\n<p>le Portique, Ed. du Rocher, 187 p, 95 F<\/p>\n<p><strong> Marc Villard <\/strong><\/p>\n<p>Made in Taiwan, Rivages\/Noir, 178 p, 40 F<\/p>\n<p>1. Regards n\u00b0 49-septembre 1999.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> On y trouve des auteurs confirm\u00e9s qu&#8217;on attendait, de nouvelles confirmations et d&#8217;heureuses surprises. Jean Echenoz. Philippe Delerm. Marc Villard. Y a-t-il donc un apr\u00e8s-Houellebecq ? 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