{"id":1621,"date":"1999-10-01T00:00:00","date_gmt":"1999-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1621\/"},"modified":"1999-10-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-09-30T22:00:00","slug":"collage1621","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1621","title":{"rendered":"COLLAGE"},"content":{"rendered":"<p>Constantin Cavafis (on \u00e9crivait nagu\u00e8re encore : Cavafy), Grec d&#8217;Alexandrie mort en 1933 \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de soixante-dix ans, n&#8217;a laiss\u00e9 en tout et pour tout que cent cinquante-quatre po\u00e8mes &#8220;reconnus&#8221; et un peu plus d&#8217;une centaine retrouv\u00e9s dans ses papiers apr\u00e8s sa mort qu&#8217;il consid\u00e9rait comme inachev\u00e9s, encore que certains d&#8217;entre eux semblent trembler de la m\u00eame fragile beaut\u00e9 qu&#8217;il sut donner \u00e0 tous ses textes, si brefs soient-ils. Comme s&#8217;il n&#8217;arrivait pas \u00e0 se s\u00e9parer par la publication de ses po\u00e8mes avant de les avoir aussi soigneusement polis que la mer le fait de galets qu&#8217;elle roule jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;on les lui enl\u00e8ve. Aussi a-t-il peu publi\u00e9 de son vivant, et le plus souvent sur des feuilles volantes, en une cinquantaine d&#8217;exemplaires, donn\u00e9es \u00e0 des amis. La po\u00e9sie n&#8217;aurait pas pu le faire vivre. Apr\u00e8s divers petits m\u00e9tiers, il fut un employ\u00e9 discret et efficace du service de l&#8217;irrigation dirig\u00e9 par les Anglais. On parlait de lui dans des cercles restreints, quelques po\u00e8mes furent, avant sa mort, publi\u00e9s en traductions fran\u00e7aises et italiennes. Il mourut d&#8217;un cancer du larynx.<\/p>\n<p>Deux ans apr\u00e8s sa mort, un collectif de po\u00e8tes grecs publiait \u00e0 Alexandrie la premi\u00e8re \u00e9dition compl\u00e8te de ses po\u00e8mes &#8220;avou\u00e9s&#8221;. Des traductions parurent en revues ici et l\u00e0. En France, Marguerite Yourcenar donnait en 1958 avec Constantin Dimaras une &#8220;Pr\u00e9sentation critique de Constantin Cavafy, suivie d&#8217;une traduction des Po\u00e8mes&#8221;. Long cheminement pour une po\u00e9sie lentement m\u00fbrie. Depuis, comme pour rattraper le temps perdu, plus d&#8217;un traducteur, plus d&#8217;un \u00e9crivain a eu envie de se mesurer \u00e0 &#8220;ces po\u00e8mes brefs, d&#8217;une fra\u00eecheur intacte et d&#8217;acc\u00e8s direct&#8221; dont parle dans une pr\u00e9cieuse pr\u00e9face le dernier de ces traducteurs-po\u00e8tes, Dominique Grandmont (Gallimard, 1999). Mais il ajoute, comme pour expliquer tout \u00e0 la fois la difficult\u00e9 de l&#8217;entreprise et l&#8217;attrait du d\u00e9fi : &#8220;Des vers apparemment faciles, m\u00eame si les implications, les sous-entendus, les \u00e0-c\u00f4t\u00e9s: une allusion, une simple date : sont l\u00e0 pour brouiller les pistes, pour dissimuler (tout en l&#8217;indiquant) combien chaque r\u00e9cit est \u00e9troitement autobiographique&#8221;. C&#8217;est avec la m\u00eame sobri\u00e9t\u00e9, \u00e0 mots tout ordinaires, que Cavafis \u00e9voque en deux vers la mort d&#8217;Eurion, jeune Grec qui v\u00e9cut deux mille ans avant lui ou celle d&#8217;un prostitu\u00e9 d&#8217;aujourd&#8217;hui, aim\u00e9 d&#8217;un autre, du m\u00eame amour qu&#8217;il aima tant de gar\u00e7ons des bas quartiers d&#8217;Alexandrie. Du premier et des travaux que laissa, pr\u00e9tend-il, cet \u00e9l\u00e8ve des philosophes et des rh\u00e9teurs les plus connus, il \u00e9crit : &#8220;Au moins cela lui survivra.\/Mais nous avons perdu le plus pr\u00e9cieux : son visage,\/Qui \u00e9tait comme une apparition d&#8217;Apollon&#8221;. Et du second, il \u00e9voque, sur son cercueil, les &#8220;belles fleurs blanches qui allaient si bien\/\u00e0 la beaut\u00e9 de son visage et \u00e0 ses vingt deux ans&#8221;, avant de dire le &#8220;poignard dans son coeur&#8221; que re\u00e7ut celui qui venait de l&#8217;enterrer, lorsqu&#8217;il revint, pour son &#8220;gagne-pain&#8221;, dans le caf\u00e9 o\u00f9 ils se retrouvaient.<\/p>\n<p>Justesse millim\u00e9tr\u00e9e du ton. &#8220;Il ne retient, dit encore Dominique Grandmont, qu&#8217;un ensemble de faits bruts, d&#8217;indices, dont il va r\u00e9gler minutieusement le dispositif en \u00ab tremblant sur chaque virgule \u00bb, avec une vigilance de metteur en sc\u00e8ne&#8221;. On ne s&#8217;\u00e9tonnera pas qu&#8217;ils aient \u00e9t\u00e9 nombreux, ceux qui travaillent sur les mots, \u00e0 vouloir se mesurer \u00e0 cette rigueur. Chacun, en fait, pour y chercher comme l&#8217;\u00e9cho du tremblement de sa propre langue. Ainsi Marguerite Yourcenar (son livre, cit\u00e9, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 et mis \u00e0 jour en 1978 dans la collection de poche Po\u00e9sie-Gallimard est toujours disponible) a-t-elle traduit chacun de ces po\u00e8mes en courts blocs de prose qui en font comme des condens\u00e9s romans embrassant une existence, un monde. Henri Deluy, dans une courte anthologie (\u00e9dition Fourbis 1993) a tent\u00e9, autant que faire se pouvait, de &#8220;min\u00e9raliser&#8221; plus encore ces po\u00e8mes, de donner \u00e0 ces fragments de vie si vite enfuis la frappe d&#8217;une m\u00e9daille. Et, si l&#8217;on ne passe que pour m\u00e9moire (pour m\u00e9moire et pour le grain du papier, la nettet\u00e9 de la composition, propres \u00e0 cette antique maison) sur l&#8217;\u00e9dition de 1992 de &#8220;l&#8217;Imprimerie nationale&#8221;, on dira que ceux qui ne le connaissent pas devront d\u00e9couvrir Cavafis dans la traduction de Dominique Grandmont parue il y a six mois chez Gallimard. L\u00e0, en effet, la raide tension du texte ne saurait emp\u00eacher, au contraire, qu&#8217;affleure la sensualit\u00e9 des amours vol\u00e9es \u00e0 la mort. Cela n&#8217;est pas dit pour faire un classement, trier parmi les traducteurs, mais parce que, dit Grandmont, dans une courte &#8220;note sur la traduction&#8221; en fin de volume : &#8220;Quand on \u00e9crit, on sait bien qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas de faire mieux qu&#8217;un autre, mais de chercher le sens de ce qu&#8217;on \u00e9crit, de chercher le sens de sa vie \u00e0 travers ce qu&#8217;on \u00e9crit.&#8221;<\/p>\n<p>Est-ce pour le m\u00eame go\u00fbt de l&#8217;\u00e9conomie dans l&#8217;expression qu&#8217;on ira voir l&#8217;exposition Chardin au Grand-Palais, \u00e0 Paris, ce peintre des &#8220;petits moments de la vie&#8221; qui a tout dit de lui en posant sur une table les l\u00e9gumes et les viandes qui feront un repas de bonne bourgeoisie ? Il lui aura suffi pour cela de mettre de l&#8217;ordre dans le croisement des verticales et des diagonales, d&#8217;assourdir ses tons, d&#8217;accrocher un bref \u00e9clat de couleur, et il aura, comme le po\u00e8te, mais avec ses moyens \u00e0 lui, captur\u00e9 l&#8217;insaisissable : la lumi\u00e8re d&#8217;un jour qu&#8217;on ne reverra plus. La mort au travail dans la splendeur de la vie. Proust, qui a souvent \u00e9voqu\u00e9 Chardin, fait dire \u00e0 Elstir, ce peintre qu&#8217;il a cr\u00e9\u00e9, un peu \u00e0 l&#8217;image de tous ceux qu&#8217;il aimait : &#8220;La dame un peu vulgaire qu&#8217;un dilettante en promenade \u00e9viterait de regarder, excepterait du tableau po\u00e9tique que la nature compose devant lui, cette femme est belle aussi, sa robe re\u00e7oit la m\u00eame lumi\u00e8re que la voile du bateau, et il n&#8217;y a pas de choses plus ou moins pr\u00e9cieuses, la robe commune et la voile en elle-m\u00eame jolie sont deux miroirs du m\u00eame reflet. Tout le prix est dans les regards du peintre&#8221; (le C\u00f4t\u00e9 de Guermantes, chapitre II). L\u00e0 est la peinture. L\u00e0 la po\u00e9sie.<\/p>\n<p>On se croira loin de cette &#8220;blancheur&#8221; d&#8217;\u00e9criture avec le film de Nanni Moretti la Cosa qui sort ce mois-ci et fut tourn\u00e9 en 1989, dans quelques sections du Parti communiste italien alors que celui-ci s&#8217;appr\u00eatait \u00e0 changer de nom, la &#8220;cosa&#8221; (la chose) \u00e9tant la d\u00e9nomination provisoire qu&#8217;on avait trouv\u00e9e pour d\u00e9signer cette entit\u00e9 \u00e0 venir. C&#8217;est un film de passion, apparemment livr\u00e9 brut. De r\u00e9union en r\u00e9union, des gens se l\u00e8vent devant leurs camarades pour donner leur avis. et brusquement, parce qu&#8217;ils savent bien que c&#8217;est un moment d\u00e9cisif de l&#8217;histoire de leur pays, mais aussi de la leur propre, c&#8217;est toute leur vie qui fait craquer les digues de la parole convenue. La cam\u00e9ra n&#8217;existe pas pour eux : ils ne jouent pas, ils s&#8217;engagent. C&#8217;est le m\u00e9rite de Moretti d&#8217;avoir compris que l&#8217;enjeu pour tous \u00e9tait tel que la cam\u00e9ra pouvait t\u00e9moigner sans s&#8217;immiscer, comme elle le fait le plus souvent. Mais c&#8217;est aussi parce que ces hommes et ces femmes communistes \u00e9taient entre eux (on l&#8217;entend \u00e0 la sorte de pudeur qui s&#8217;exprime dans la v\u00e9h\u00e9mence) que ce jaillissement a pu se produire. Et c&#8217;est ici qu&#8217;on retrouve le &#8220;regard&#8221;. &#8220;Je ne l&#8217;ai pas fait [ce film] parce que j&#8217;\u00e9tais pouss\u00e9 par un sens du devoir, mais parce que cela me faisait plaisir d&#8217;\u00eatre l\u00e0, physiquement, [&#8230;] pour voir de mes propres yeux, avec ma propre cam\u00e9ra.&#8221; Partage de passion. Partage de regards. La Cosa est un document d&#8217;histoire, mais plus que cela : un film qui s&#8217;est construit dans un respect mutuel, celui du cin\u00e9aste pour ces gens qu&#8217;il a aim\u00e9s, le temps d&#8217;une rencontre, celui de ces communistes pour le cin\u00e9aste venu vers eux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Constantin Cavafis (on \u00e9crivait nagu\u00e8re encore : Cavafy), Grec d&#8217;Alexandrie mort en 1933 \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de soixante-dix ans, n&#8217;a laiss\u00e9 en tout et pour tout que cent cinquante-quatre po\u00e8mes &#8220;reconnus&#8221; et un peu plus d&#8217;une centaine retrouv\u00e9s dans ses papiers apr\u00e8s sa mort qu&#8217;il consid\u00e9rait comme inachev\u00e9s, encore que certains d&#8217;entre eux semblent trembler de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1621","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1621","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1621"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1621\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1621"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1621"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1621"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}