{"id":1597,"date":"1999-09-01T00:00:00","date_gmt":"1999-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-abattoirs-du-narcofascisme1597\/"},"modified":"1999-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-08-31T22:00:00","slug":"les-abattoirs-du-narcofascisme1597","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1597","title":{"rendered":"Les abattoirs du narcofascisme"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La banalisation des relations entre syst\u00e8me politique et trafiquants de drogue en Colombie ne peut faire oublier la terreur dans laquelle vit la population et notamment les syndicalistes. Retour de l&#8217;enfer. <\/p>\n<p>Manuel est mort. Deux balles dans la t\u00eate ont tout chang\u00e9 : \u00e0 quarante ans \u00e0 peine, Manuel Salvador Avila Ruiz, jusque hier syndicaliste et responsable de la s\u00e9curit\u00e9 du travail dans la plantation de palmes africaines de Bucarelia (Puerto Wilches), n&#8217;est plus que ce corps tortur\u00e9 puis abandonn\u00e9 \u00e0 la charogne sur la &#8220;transversale&#8221; qui m\u00e8ne au lieu de travail des dizaines de muletiers et ouvriers de la palme. Comme un faire-part macabre, une d\u00e9claration de terreur : qu&#8217;on se le dise, les paramilitaires tiennent \u00e0 nouveau les 22 000 hectares de palme de cet \u00eelot de prosp\u00e9rit\u00e9 du nord-est du d\u00e9partement du Santander.<\/p>\n<p>A bien examiner l&#8217;endroit o\u00f9 le corps fut laiss\u00e9, ces deux cartouches n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 percut\u00e9es pour \u00e9liminer un g\u00eaneur mais pour tuer \u00e0 bout portant le syndicalisme, les p\u00e2les reflets de solidarit\u00e9 sociale qui subsistaient \u00e0 l&#8217;entour de cette industrie dont les b\u00e9n\u00e9fices alimentent notamment les caisses de la famille proche du ministre de la D\u00e9fense. Et cette terreur vient du Bolivar, au fur des victoires de l&#8217;arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re face \u00e0 la gu\u00e9rilla gu\u00e9variste de l&#8217;ELN, \u00e0 mesure o\u00f9 l&#8217;ordre r\u00e9volutionnaire dispara\u00eet pour c\u00e9der la place au vide d\u00e9mocratique absolu, au terrorisme d&#8217;extr\u00eame droite des milices paramilitaires de Carlos Castagno.<\/p>\n<p><strong> La paix avec les insurg\u00e9s, un \u00e9quilibre pr\u00e9caire <\/strong><\/p>\n<p>En ce printemps 1999, la Colombie perd au Nord ce qu&#8217;elle semble recouvrer au Sud : la paix et la stabilit\u00e9 sociale par les vertus du dialogue avec les forces insurg\u00e9es. Engag\u00e9 depuis son \u00e9lection de juillet 1998 dans un ambitieux programme de pacification et d\u00e9veloppement, le gouvernement du conservateur Andres Pastrana est effectivement parvenu \u00e0 entamer des n\u00e9gociations de fond avec les forces arm\u00e9es r\u00e9volutionnaires de Colombie (FARC, marxiste-l\u00e9niniste), ce qu&#8217;aucun r\u00e9gime n&#8217;avait pu concr\u00e9tiser en un demi-si\u00e8cle de &#8220;violencia&#8221;. 42 000 kilom\u00e8tres carr\u00e9 de territoire (l&#8217;\u00e9quivalent de la Suisse), situ\u00e9s dans les d\u00e9partements sudistes du Caqueta et du Meta, ont pour ce faire \u00e9t\u00e9 d\u00e9militaris\u00e9s depuis octobre 1998.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident en personne rencontre Manuel Marulanda, chef historique des FARC, pour aborder au fond les r\u00e9formes \u00e9conomiques, sociales et politiques qui devraient emp\u00eacher la s\u00e9cession. Car cette gu\u00e9rilla contr\u00f4le d\u00e9sormais au moins un tiers du territoire, construit ses routes, g\u00e8re des communaut\u00e9s agricoles enti\u00e8res, pourrait demain obtenir un acc\u00e8s portuaire au Pacifique. A deux doigts de capoter, ce processus de paix a \u00e9t\u00e9 relanc\u00e9 de mani\u00e8re spectaculaire aux premiers jours de mai, sur initiative pr\u00e9sidentielle, alors que les paramilitaires mena\u00e7aient d&#8217;y mettre un coup d&#8217;arr\u00eat brutal sous un d\u00e9luge de sang.<\/p>\n<p><strong> Pour une promesse gouvernementale de dialogue&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est double : d&#8217;abord, le gouvernement s&#8217;\u00e9tait refus\u00e9 \u00e0 ouvrir simultan\u00e9ment le dialogue avec, d&#8217;une part, l&#8217;ind\u00e9niable puissance militaire des FARC : ce qui fut fait en priorit\u00e9 : et, d&#8217;autre part, avec la gu\u00e9rilla d\u00e9liquescente de l&#8217;ELN, assi\u00e9g\u00e9e dans sa base historique de la Serrania de San Lucas (Bolivar, Nord du pays). Pour se faire entendre et arriver en ce d\u00e9but juin \u00e0 une promesse gouvernementale de dialogue, l&#8217;ELN a alors multipli\u00e9 les prises d&#8217;otages collectives, en d\u00e9tournant sur Simiti un avion Fokker de la compagnie Avianca (46 personnes) ou en mettant la main, fin mai, sur une centaine de paroissiens fr\u00e9quentant l&#8217;une des \u00e9glises de Cali.<\/p>\n<p><strong> Les deux fronts de dialogue avec la gu\u00e9rilla <\/strong><\/p>\n<p>Si ces deux fronts de dialogue avec la gu\u00e9rilla sont ouverts ou en passe de l&#8217;\u00eatre, le gouvernement se refuse par contre \u00e0 consid\u00e9rer le paramilitarisme (extr\u00eame droite) comme un mouvement id\u00e9ologique avec lequel il conviendrait de n\u00e9gocier, et ne lui r\u00e9serve que les tribunaux communs. Faits et chiffres lui donnent raison : issus dans un premier temps de la volont\u00e9 des grands propri\u00e9taires terriens et industriels d&#8217;opposer \u00e0 l&#8217;insurrection la loi de leurs propres armes, les paramilitaires sont devenus le paravent des exactions de l&#8217;arm\u00e9e.<\/p>\n<p>De 1993 \u00e0 1998, la participation des groupes de guerilla dans les violations des droits de l&#8217;Homme est pass\u00e9e de 27,48 % \u00e0 17,59 %, laissant la part du lion aux agents de l&#8217;Etat et paramilitaires. Mais il y a plus significatif encore : officiellement, dans cette m\u00eame p\u00e9riode, la part des agents de l&#8217;Etat est tomb\u00e9e de 54,26 % \u00e0&#8230; 3,72 %, les paramilitaires passant de 17,91 % \u00e0&#8230; 78,69 % ! Or, nous avons vu, dans le Bolivar, l&#8217;arm\u00e9e fermer les yeux sur les exactions paramilitaires commises en pleine agglom\u00e9ration. Non seulement les mouvements de troupes, mais les campements paramilitaires \u00e9chappent \u00e0 la vigilance de l&#8217;arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans le Santander, la population signale ce &#8220;miracle&#8221; : la lev\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re de tout barrage militaire dans les heures qui pr\u00e9c\u00e8dent les massacres paramilitaires. Et nous avons recueilli le t\u00e9moignage de paysans menac\u00e9s par les grad\u00e9s de l&#8217;arm\u00e9e : si vous ne coop\u00e9rez pas pleinement avec nous, disent ces grad\u00e9s, nous reviendrons cette nuit avec un autre uniforme&#8230; En clair, les milices ne b\u00e9n\u00e9ficient pas seulement de la sympathie d&#8217;\u00e9l\u00e9ments incontr\u00f4l\u00e9s, mais du soutien actif d&#8217;agents doubles et probablement m\u00eame de relais op\u00e9rationnels.<\/p>\n<p><strong> Des villages qui cessent de vivre apr\u00e8s 19 heures&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>San Pablo, dans le Magdalena medio, est l&#8217;un de ces villages occup\u00e9s traditionnellement par l&#8217;ELN, o\u00f9 l&#8217;arm\u00e9e a repris pied avant de donner l&#8217;assaut aux bases gu\u00e9varistes. Ici, \u00e0 l&#8217;automne, les insurg\u00e9s utilisaient encore le jardin du presbyt\u00e8re pour bombarder \u00e0 la roquette, par dessus l&#8217;\u00e9glise, le poste de police voisin. Mais l&#8217;arm\u00e9e est entr\u00e9e et laisse d\u00e9sormais l&#8217;ordre public aux paramilitaires. Paysans, ind\u00e9pendants, patrons m\u00eame, nous tiennent le m\u00eame discours : si la gu\u00e9rilla parle, les paramilitaires, eux, ne parlent pas. Ils agissent.<\/p>\n<p>Sous-entendu : ils tuent. Dans cette agglom\u00e9ration autrefois anim\u00e9e jusque tard dans la nuit au son de la salsa, les &#8220;paras&#8221; ont install\u00e9 leur r\u00e9gime le 8 janvier. Ce jour l\u00e0, dans l&#8217;une des salles de billard du centre, quatorze personnes ont \u00e9t\u00e9 abattues sans distinction par un groupe cagoul\u00e9, arm\u00e9 jusqu&#8217;aux dents. &#8220;Ils&#8221; ont ensuite annonc\u00e9 qu&#8217;il n&#8217;y aurait plus de meurtre dans le centre et ont, d&#8217;une certaine mani\u00e8re, tenu parole : depuis lors, un pick-up Chevrolet blanc, de mod\u00e8le &#8220;Luv&#8221;, proc\u00e8de aux enl\u00e8vements s\u00e9lectifs. Sur base de listes de &#8220;sympathisants pr\u00e9sum\u00e9s de l&#8217;insurrection&#8221;, la demi-douzaine d&#8217;hommes arm\u00e9s qui occupe ce pick-up proc\u00e8de aux enl\u00e8vements en d\u00e9but de soir\u00e9e, gagne un lieu fixe de la p\u00e9riph\u00e9rie et proc\u00e8de \u00e0 l&#8217;abattage des suspects. Le lendemain matin, selon un sc\u00e9nario d\u00e9sormais bien \u00e9tabli, la mairie vient constater les d\u00e9c\u00e8s et rel\u00e8ve les corps. Depuis l&#8217;instauration de ce syst\u00e8me, le village cesse concr\u00e8tement de vivre d\u00e8s 19 h 00.<\/p>\n<p><strong> Des g\u00e9rants contraints de r\u00e9veiller la sensibilit\u00e9 syndicale des salari\u00e9s <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;absence de dialogue possible avec l&#8217;oppresseur : il n&#8217;y a pas d&#8217;autre terme, l&#8217;arm\u00e9e n&#8217;ayant pas combl\u00e9 le vide du pouvoir par un r\u00e9gime qui soit sinon d\u00e9mocratique, du moins l\u00e9gitime : a des effets sociaux incommensurables : tout syndicaliste ou repr\u00e9sentant d&#8217;ONG \u00e9tant par nature suspect sans qu&#8217;il soit possible d&#8217;influer sur l&#8217;analyse fragmentaire \u00e9labor\u00e9e par les paramilitaires, le peuple du Bolivar : et d\u00e9sormais du Santander : vit sous un joug absolu. Les rares m\u00e9decins, aur\u00e9ol\u00e9s \u00e0 tort ou \u00e0 raison d&#8217;une image progressiste, quittent la zone.<\/p>\n<p>Il reste un homme de l&#8217;art pour 30 000 habitants, alors que les fronts de guerre civile poussent femmes et enfants par centaines vers les rives du fleuve Magdalena. Pris en \u00e9tau entre gu\u00e9rilla et paramilitaires, qui tiennent respectivement campagnes et villes, plusieurs milliers de paysans de la ceinture de San Pablo n&#8217;avaient plus, en ce mois de mai, d&#8217;autre refuge que la for\u00eat vierge. Laquelle est, elle, soumise aux bombardements de l&#8217;arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re. Dans les grandes exploitations agricoles du Santander, les syndicalistes sont \u00e0 ce point t\u00e9tanis\u00e9s qu&#8217;il revient d\u00e9sormais aux&#8230; patrons d&#8217;organiser \u00e0 l&#8217;aube, avant que les ouvriers ne quittent les \u00e9curies, les s\u00e9ances hebdomadaires d&#8217;\u00e9ducation civique. Nous y avons vu des g\u00e9rants contraints de r\u00e9veiller la sensibilit\u00e9 syndicale des travailleurs, devenus apathiques par terreur.<\/p>\n<p><strong> Quand les paras investissent les champs de coca&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Ce nouveau prurit conna\u00eet au moins deux d\u00e9veloppements inqui\u00e9tants : intervenant autrefois en appui simple des narcos, les paramilitaires sont eux-m\u00eames devenus, depuis 1997, producteurs et exportateurs de coca\u00efne, au point de convaincre le Congr\u00e8s am\u00e9ricain de consid\u00e9rer, depuis le 22 f\u00e9vrier 1999, le chef paramilitaire Carlos Castagno comme un &#8220;acteur majeur&#8221; du trafic. Quand les paras entrent dans le Bolivar et investissent les champs de coca de la ceinture de San Pablo, la coca ne dispara\u00eet pas : elle vire au vert-de-gris. A cet \u00e9gard, le paramilitarisme rel\u00e8ve bien de la criminalit\u00e9 commune, appuy\u00e9e en Am\u00e9rique du Nord par un troc a\u00e9rien &#8220;armes contre coca\u00efne&#8221;. Les saisies des derni\u00e8res semaines le confirment.<\/p>\n<p><strong> En contrepoint du processus de paix, le bruit des bottes <\/strong><\/p>\n<p>Ensuite, le paramilitarisme : ainsi que les g\u00e9n\u00e9raux destitu\u00e9s pour avoir collabor\u00e9 avec cette faction: b\u00e9n\u00e9ficient depuis mai d&#8217;un soutien ouvert de certains politiciens d&#8217;opposition, tel Uribe Velez, ancien gouverneur du d\u00e9partement d&#8217;Antioquia. Eux souhaitent, tout comme les paramilitaires, que l&#8217;Etat cesse toute n\u00e9gociation avec la gu\u00e9rilla. A moins qu&#8217;ils ne souhaitent secr\u00e8tement que les paramilitaires, malgr\u00e9 leur profil criminel, puissent \u00e9galement n\u00e9gocier avec le gouvernement. La Colombie n&#8217;a pas de tradition de coup d&#8217;Etat militaire, c&#8217;est exact. Mais serait-ce l&#8217;unique raison pour ne pas entendre, en contrepoint du processus de paix, les bruits de bottes qui r\u00e9sonnent au Nord ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La banalisation des relations entre syst\u00e8me politique et trafiquants de drogue en Colombie ne peut faire oublier la terreur dans laquelle vit la population et notamment les syndicalistes. 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