{"id":1581,"date":"1999-09-01T00:00:00","date_gmt":"1999-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/isabelle-stengers-la-science-a1581\/"},"modified":"1999-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-08-31T22:00:00","slug":"isabelle-stengers-la-science-a1581","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1581","title":{"rendered":"Isabelle Stengers : La science a besoin d&#8217;alli\u00e9s !"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Voir aussi <\/p>\n<p>Extraits de la bibliographie d&#8217;Isabelle Stengers<strong> Il revenait \u00e0 la philosophe Isabelle Stengers de clore l&#8217;ann\u00e9e 1998-1999 des &#8220;rencontres philosophiques&#8221;, sur le th\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral qu&#8217;elle avait choisi : pratiques des connaissances, pratiques politiques, pratiques d\u00e9mocratiques. Occasion de prononcer un expos\u00e9 qui articulait de fa\u00e7on originale quelques-unes des id\u00e9es qui parcourent l&#8217;ensemble de son oeuvre (cf. encadr\u00e9). Expos\u00e9 th\u00e9orique de grande port\u00e9e politique, pour qui veut d\u00e9velopper la citoyennet\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9, et dans le syst\u00e8me \u00e9ducatif en particulier. <\/strong><\/p>\n<p>Isabelle Stengers commen\u00e7ait par cerner le probl\u00e8me du face-\u00e0-face de la rationalit\u00e9 scientifique et l&#8217;essence m\u00eame du politique. D&#8217;un c\u00f4t\u00e9, lorsqu&#8217;on dit &#8220;scientifique&#8221;, ou lorsqu&#8217;on enseigne les sciences, on attribue \u00e0 celles-ci &#8220;le pouvoir de dire ce qu&#8217;il en est des choses&#8221;. De l&#8217;autre, la politique recouvre l&#8217;ensemble des d\u00e9cisions des citoyens &#8220;par rapport \u00e0 ce qui doit \u00eatre&#8221;. Pour Isabelle Stengers, &#8220;cette opposition est catastrophique&#8221; : pourquoi la science aurait-elle le pouvoir d&#8217;\u00eatre &#8220;objective&#8221;, &#8220;neutre&#8221; quant \u00e0 &#8220;ce qui est&#8221; ?<\/p>\n<p>Du coup, les autres connaissances, les autres savoirs, se voient d\u00e9sign\u00e9s comme &#8220;non neutres&#8221;, &#8220;subjectifs&#8221;, prisonniers des apparences comme dans la Caverne de Platon. Derri\u00e8re cette opposition s&#8217;en profile une autre : la science, contraire \u00e0 l&#8217;opinion, laquelle est &#8220;aveugle, manipulable, s\u00e9ductible&#8221;. Or, la d\u00e9mocratie ayant \u00e0 d\u00e9cider &#8220;ce qui doit \u00eatre&#8221;, on peut en tirer la conclusion qu&#8217;en elle les gouvernants \u00e9lus n&#8217;ont \u00e0 g\u00e9rer que les affaires courantes, les affaires graves ne pouvant \u00eatre trait\u00e9es que par des &#8220;experts&#8221;, au nom de &#8220;la science&#8221;. D\u00e8s lors, tous les cynismes sont possibles.<\/p>\n<p><strong> La fa\u00e7on galil\u00e9enne de poser le probl\u00e8me du mouvement, un \u00e9v\u00e9nement qui fait rupture et produit des h\u00e9ritiers <\/strong><\/p>\n<p>Isabelle Stengers s&#8217;attaque \u00e0 cette opposition par un travail philosophique qui commence par un travail sur les mots. En fait, les &#8220;sciences modernes&#8221; pr\u00e9tendent supplanter les philosophies qui, hier, th\u00e9orisaient leur rupture avec l&#8217;opinion. Platon valorisait le pouvoir des d\u00e9monstrations math\u00e9matiques de mettre tout le monde d&#8217;accord sur leurs \u00e9nonc\u00e9s, ce qu&#8217;aucune philosophie ne peut envisager. &#8220;Avec Galil\u00e9e, les enfants de Platon ont enfin r\u00e9ussi&#8221;, en donnant l&#8217;impression de produire enfin un savoir stable sur le monde, hors d&#8217;atteinte de l&#8217;opinion, c&#8217;est-\u00e0-dire hors des pratiques d\u00e9mocratiques.<\/p>\n<p>Et de citer un in\u00e9dit de Bruno Latour, qui note que dans le Gorgias de Platon, Socrate et Callicl\u00e8s sont d&#8217;accord sur l&#8217;essentiel : la populace a besoin de dirigeants, sophistes pour l&#8217;un, philosophes pour l&#8217;autre. Pour Isabelle Stengers, cette discussion n&#8217;a rien perdu de son actualit\u00e9, aussi convient-il pour s&#8217;en extraire d&#8217;adopter &#8220;une autre approche, qui d\u00e9platonise les sciences modernes&#8221;.<\/p>\n<p>L'&#8221;\u00e9v\u00e9nement Galil\u00e9e&#8221; fut un &#8220;\u00e9v\u00e9nement&#8221; en ce qu&#8217;il imposa le silence aux autres d\u00e9marches, contrairement \u00e0 Kepler dont les innovations astronomiques ne produisirent pas de rupture avec l&#8217;astrologie par exemple. Un tel &#8220;\u00e9v\u00e9nement&#8221; fait rupture et produit des h\u00e9ritiers. La science galil\u00e9enne inaugure la science moderne : en pr\u00e9sentant sa nouveaut\u00e9 en pol\u00e9mique avec l&#8217;Eglise et la tradition philosophique d&#8217;alors, elle cr\u00e9a un nouveau territoire, la physique, en &#8220;expulsant les autorit\u00e9s anciennes&#8221;, et en disqualifiant comme simples &#8220;opinions&#8221; tous les autres discours, y compris philosophiques.<\/p>\n<p>Dans le Discours de 1608 appara\u00eet l&#8217;id\u00e9e que les \u00e9nonc\u00e9s de Salviati-Galil\u00e9e ne sont nullement des opinions d&#8217;auteurs comme le pr\u00e9tend Sagredo, puisque quiconque s&#8217;y oppose se voit d\u00e9menti non par leur auteur, mais par la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame, gr\u00e2ce au dispositif exp\u00e9rimental du plan inclin\u00e9. Pour Isabelle Stengers, le v\u00e9ritable &#8220;\u00e9v\u00e9nement&#8221;, c&#8217;est cette mise en sc\u00e8ne exp\u00e9rimentale elle-m\u00eame, qui impose le silence \u00e0 quiconque s&#8217;oppose \u00e0 la fa\u00e7on galil\u00e9enne de poser le probl\u00e8me du mouvement.<\/p>\n<p><strong> La fiabilit\u00e9 des sciences impose que la d\u00e9mocratie investisse le d\u00e9bat qu&#8217;elles suscitent <\/strong><\/p>\n<p>Or, dans ce dispositif, &#8220;si la science respecte les faits, tous les faits ne se valent pas&#8221;. Ici, en effet, les faits sont invent\u00e9s, construits (\u00e9limination th\u00e9orique des frottements, etc.). On cr\u00e9e un lien s\u00e9lectif entre les mots et les ph\u00e9nom\u00e8nes, afin de fabriquer un &#8220;t\u00e9moin fiable&#8221; apte \u00e0 &#8220;faire taire&#8221;.<\/p>\n<p>Le site scientifique est &#8220;un lieu cr\u00e9atif et s\u00e9lectif, qui n&#8217;a pas de sens hors du collectif qui s&#8217;y rassemble&#8221;. Les corps qui tombent ne pr\u00e9occupaient personne auparavant. Cette &#8220;petite question&#8221; devient importante non en elle-m\u00eame, mais &#8220;parce qu&#8217;on y r\u00e9pond de fa\u00e7on d\u00e9cidable&#8221;. D\u00e8s lors, ce pouvoir in\u00e9dit de la science va cr\u00e9er une communaut\u00e9 de &#8220;coll\u00e8gues exigeants&#8221;, avec coop\u00e9ration, comp\u00e9tition, int\u00e9r\u00eat, et seule l&#8217;opinion de ces coll\u00e8gues comptera d\u00e9sormais. Le reste de l&#8217;opinion est rejet\u00e9e loin derri\u00e8re. Quelle que soit l&#8217;efficacit\u00e9 de ces sciences modernes, des questions essentielles demeurent cependant pos\u00e9es.Isabelle Stengers prend l&#8217;exemple des sciences m\u00e9dicales.<\/p>\n<p>Des laboratoires mettent au point des mol\u00e9cules. Reste l&#8217;\u00e9preuve de leur efficacit\u00e9. La m\u00e9decine rationnelle, alors qu&#8217;elle se construit en opposition aux autres d\u00e9marches, teste la validit\u00e9 d&#8217;un m\u00e9dicament en confrontant statistiquement ses effets \u00e0 ceux des &#8220;placebo&#8221; (qui soignent aussi, souvent, mais de fa\u00e7on non chimique, psychosomatique). Fa\u00e7on de reconna\u00eetre qu&#8217;il est &#8220;plusieurs fa\u00e7ons de gu\u00e9rir&#8221;, et donc que &#8220;gu\u00e9rir n&#8217;est pas un t\u00e9moignage exp\u00e9rimental&#8221; ! Or, si le test est concluant, on oubliera tous les pr\u00e9suppos\u00e9s de cette d\u00e9marche, et l&#8217;on d\u00e9cr\u00e8tera que &#8220;les sciences expliquent la gu\u00e9rison&#8221;. Tout n&#8217;est pas absurde dans ce raisonnement, mais il demeure que &#8220;le laboratoire a \u00e9limin\u00e9 des dimensions du probl\u00e8me&#8221;. Cette conception de la fiabilit\u00e9 scientifique co\u00efncide tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment avec les int\u00e9r\u00eats financiers de l&#8217;industrie pharmaceutique.<\/p>\n<p>Du m\u00eame coup, cette simplification du probl\u00e8me disqualifie l&#8217;intervention de l&#8217;ensemble des citoyens int\u00e9ress\u00e9s.<\/p>\n<p>C&#8217;est ainsi que, pour Isabelle Stengers, la fiabilit\u00e9 des sciences n\u00e9cessite aujourd&#8217;hui que les citoyens imposent le point de vue de la complexit\u00e9 r\u00e9elle, c&#8217;est-\u00e0-dire que la d\u00e9mocratie investisse les d\u00e9bats que les sciences suscitent. Et de citer la question des &#8220;organismes g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9s&#8221;, celle du nucl\u00e9aire, etc. &#8220;A Tchernobyl, les savants \u00e9taient aussi bons qu&#8217;ailleurs, mais les citoyens n&#8217;avaient pas les moyens de compliquer la vie aux ing\u00e9nieurs et aux hommes d&#8217;Etat&#8221;&#8230;<\/p>\n<p><strong> Il faut respecter les inqui\u00e9tudes, m\u00eame si l&#8217;opinion ne trouve pas les mots <\/strong><\/p>\n<p>Isabelle Stengers estime ainsi que la cr\u00e9ation de &#8220;groupes citoyens&#8221; est devenue vitale pour emp\u00eacher la d\u00e9n\u00e9gation des probl\u00e8mes pos\u00e9s par les sciences et les techniques, probl\u00e8mes &#8220;qui ne peuvent \u00eatre r\u00e9duits \u00e0 des probl\u00e8mes exp\u00e9rimentaux&#8221;. Elle d\u00e9veloppe le cas de l&#8217;hypoth\u00e8se du r\u00e9chauffement de la Terre, celui de la quasi-disparition des bancs de morues au Canada, etc. &#8220;Seule la preuve rassemble les scientifiques, mais cette exigence peut devenir un poison, si bien que la question d\u00e9mocratique devient centrale.&#8221; &#8220;La science a besoin d&#8217;alli\u00e9s !&#8221;<\/p>\n<p>Isabelle Stengers devait terminer son expos\u00e9 par des consid\u00e9rations sur les &#8220;sciences humaines&#8221;, dont la tendance dominante fonde la fiabilit\u00e9 des r\u00e9sultats sur des m\u00e9thodologies qui conduisent \u00e0 cacher aux sujets ce que l&#8217;on \u00e9tudie, \u00e0 les tromper, \u00e0 les affaiblir. Cette id\u00e9e de l'&#8221;objectivit\u00e9&#8221; contient ainsi l&#8217;id\u00e9e que ce qui sp\u00e9cifie l&#8217;humain, la conscience, devient un obstacle \u00e0 la d\u00e9marche scientifique, en psychologie ou en sociologie. Une certaine sociologie d\u00e9finit ainsi les personnes \u00e0 leur insu selon ce qui les d\u00e9termine, ce qui pousse \u00e0 les persuader qu&#8217;ils sont soumis fatalement. Or la grille d&#8217;enqu\u00eate &#8220;d\u00e9finit ceux qui pensent&#8221;. Ici encore, la question d\u00e9mocratique s&#8217;av\u00e8re primordiale, &#8220;condition de fiabilit\u00e9 et de constitution des sciences humaines&#8221;.<\/p>\n<p>Isabelle Stengers propose d&#8217;inverser cette d\u00e9marche sociologique, qui, une fois encore, pr\u00e9suppose une opposition science\/opinion. &#8220;Et si le travail des sociologues consistait \u00e0 dire : des gens ont r\u00e9ussi \u00e0 cr\u00e9er une parole collective, tirons toutes les cons\u00e9quences de cet \u00e9v\u00e9nement ?&#8221;<\/p>\n<p>Cette alliance de la science et de l&#8217;opinion constituerait un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9mocratique aussi important que le dispositif exp\u00e9rimental, un progr\u00e8s que symboliserait une nouvelle exigence : &#8220;Nous existons, notre parole doit \u00eatre prise en compte !&#8221;Isabelle Stengers eut l&#8217;occasion de d\u00e9velopper et pr\u00e9ciser sa pens\u00e9e en r\u00e9ponse aux nombreuses questions qui lui furent pos\u00e9es par le public, \u00e0 propos de l&#8217;opinion, de l&#8217;historicit\u00e9 de l&#8217;art et de la philosophie, ou encore des &#8220;groupes de citoyens&#8221;. Elle soulignait notamment le probl\u00e8me du ralentissement de certaines recherches face au rythme propre du capitalisme, celui du court terme, &#8220;vitesse de la non-pens\u00e9e&#8221;.<\/p>\n<p>Ou encore, elle rappelait que, sans luttes, certaines avanc\u00e9es scientifiques et techniques peuvent engendrer de v\u00e9ritables &#8220;catastrophes sociales&#8221;. &#8220;Que les groupes apprennent \u00e0 se m\u00ealer de ce qui ne les regarde soit-disant pas, face aux experts !&#8221;. Et d&#8217;ajouter : &#8220;Il faut respecter les inqui\u00e9tudes, m\u00eame si l&#8217;opinion ne trouve pas les mots.&#8221;<\/p>\n<p>Au moment de se quitter, cette derni\u00e8re formule : &#8220;Mon utopie personnelle, c&#8217;est que les groupes citoyens se fassent cr\u00e9ateurs de futur.&#8221;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Voir aussi <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1581","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1581","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1581"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1581\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1581"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1581"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1581"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}