{"id":1573,"date":"1999-09-01T00:00:00","date_gmt":"1999-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-douleur-du-monde-offense1573\/"},"modified":"1999-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-08-31T22:00:00","slug":"la-douleur-du-monde-offense1573","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1573","title":{"rendered":"La douleur du monde offens\u00e9"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Dani\u00e8le Huillet et Jean-Marie Straub sont rest\u00e9s fid\u00e8les \u00e0 l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;ils se sont faite du monde et du cin\u00e9ma. La preuve par Sicilia !, leur dernier film, d&#8217;apr\u00e8s Vittorini. <\/p>\n<p>De Non-R\u00e9concili\u00e9s, r\u00e9alis\u00e9 en 1962 \u00e0 Sicilia ! pr\u00e9sent\u00e9 au dernier festival de Cannes, dans la section &#8220;Un certain regard&#8221;, Dani\u00e8le Huillet et Jean-Marie Straub sont rest\u00e9s fid\u00e8les \u00e0 l&#8217;id\u00e9e exigeante qu&#8217;ils se sont toujours faite du monde et du cin\u00e9ma. Pris de col\u00e8re tr\u00e8s jeunes face \u00e0 l&#8217;omnipr\u00e9sence de l&#8217;exploitation des hommes, et d&#8217;abord face \u00e0 la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie (1), &#8220;ils appartiennent&#8221; \u00e9crit Louis Seguin (2), &#8220;au clan sans monarchie ni fronti\u00e8res des rebelles, des apatrides et des asociaux et cette irr\u00e9ductibilit\u00e9 permanente rejoint le d\u00e9fi de leur cin\u00e9ma&#8221;.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9fi est d&#8217;abord le refus d&#8217;un syst\u00e8me de production. Dans un entretien enregistr\u00e9 en d\u00e9cembre 1993 \u00e0 Strasbourg et publi\u00e9 par Limelight, en 1995, sous le titre &#8220;Rencontres avec Jean-Marie Straub et Dani\u00e8le Huillet&#8221; on peut lire : &#8221;<\/p>\n<p>J.-M. S. :<\/p>\n<p>(&#8230;) \u00ab Un jour, un type et venu nous trouver, un jeune efficient et dynamique de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration : \u00e7a s&#8217;appelle un producteur, (&#8230;) Il nous a dit : \u00ab Straub, je fais votre Bach film (3), mais \u00e0 condition que vous preniez Karajan pour le r\u00f4le de Bach&#8230; \u00bb<\/p>\n<p><strong> D.H. :** \u00ab Et je vous donne deux fois plus d&#8217;argent\u00bb. **J.-M. S. : <\/strong> \u00ab Je lui r\u00e9ponds : C&#8217;est le double de ce qu&#8217;il nous faut pour faire le film, d&#8217;apr\u00e8s nos calculs. Il me dit : \u00ab Cela ne fait rien. \u00bb Alors on a refus\u00e9. \u00bb&#8221; Et Straub ajoute : &#8220;(&#8230;) si on fait le film avec Karajan, ce n&#8217;est plus notre film, alors on dit non, c&#8217;est tout.&#8221;<\/p>\n<p>Chronique d&#8217;Anna-Magdalena Bach, c&#8217;\u00e9tait en 68. Pendant trente ans, Dani\u00e8le Huillet et Jean-Marie Straub ont continu\u00e9 de tourner &#8220;leurs films&#8221;, sans jamais se renier, sans jamais cesser de travailler avec ce d\u00e9sir de cin\u00e9ma qui les habite, avec ce besoin de &#8220;dire&#8221; avec leurs images et leur dramaturgie, une r\u00e9volte qu&#8217;ils partagent avec des cr\u00e9ateurs : Bach, Corneille, Sch\u00f6nberg, Brecht, Kafka, H\u00f6lderlin, C\u00e9zanne et aujourd&#8217;hui Elio Vittorini.<\/p>\n<p>J&#8217;ai vu Sicilia !, avant de lire Conversation en Sicile (Conversazione in Sicilia), roman de l&#8217;\u00e9crivain italien Elio Vittorini, \u00e9crit et publi\u00e9, sous diff\u00e9rentes formes et titres, entre 1938 et 1942, date \u00e0 laquelle il fut saisi par la censure fasciste. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9e par l&#8217;une et l&#8217;autre oeuvre. Le premier \u00e9blouissement naquit de la vision du film : un noir et blanc contrast\u00e9 (remarquable travail de William Lubtchansky) donne, d\u00e8s les premiers plans, son ancrage \u00e0 ce voyage dans une terre rude aux hommes et aux femmes, de cet exil\u00e9 qui retourne au pays, apr\u00e8s quinze ans d&#8217;absence, pour voir sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Ces retrouvailles entre la m\u00e8re et le fils plongent dans les racines de la m\u00e9moire familiale o\u00f9 vivaient, silencieux, les secrets et les combats d&#8217;une femme. On ne peut oublier ces images qui cadrent leur face \u00e0 face, s\u00e9par\u00e9s qu&#8217;ils sont l&#8217;un de l&#8217;autre par toute la longueur de la table le temps d&#8217;un repas frugal, pendant lequel des mots : monologue plus qu&#8217;\u00e9change : dits avec retenue, na\u00eet un chant d&#8217;amour et de douleur qui se termine en cri de r\u00e9volte dans une derni\u00e8re rencontre avec un r\u00e9mouleur : &#8220;Ah, s&#8217;il y avait des couteaux et des ciseaux, des poin\u00e7ons, piques et arquebuses, mortiers, faucilles et marteaux, canons, canons, dynamite&#8230;&#8221;<\/p>\n<p>Comme dans le roman d&#8217;Elio Vittorini que Dani\u00e8le Huillet et Jean-Marie Straub ont d&#8217;abord travaill\u00e9 pour en faire une mise en sc\u00e8ne th\u00e9\u00e2trale, la mont\u00e9e de la plainte et de la r\u00e9volte, dans Sicilia !, avait commenc\u00e9 dans une premi\u00e8re rencontre, sur le quai d&#8217;un port, avec un vendeur d&#8217;oranges r\u00e9sign\u00e9 et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, pour dispara\u00eetre, dans la s\u00e9quence du voyage qui se poursuit en train : le ton change, c&#8217;est un humour corrosif et burlesque qui fait irruption avec la rencontre de deux Siciliens, eux aussi exil\u00e9s, et qui voudraient tenir cach\u00e9 leur m\u00e9tier de policiers.<\/p>\n<p>A travers ces personnages qui se mettent en sc\u00e8ne, tandis que le fils qui va \u00e0 la rencontre de sa m\u00e8re et de son enfance perdue regarde d\u00e9filer le paysage, c&#8217;est une m\u00eame forme de d\u00e9sesp\u00e9rance profonde et d\u00e9risoire qui sourd que dans la rencontre pr\u00e9c\u00e9dente. Le chant, alors, passe par le silence du voyageur, son regard sur les si\u00e8ges vides en face de lui, avant de se charger de tout le poids de cette vie d&#8217;une m\u00e8re marqu\u00e9e par un amour et une r\u00e9alit\u00e9 de la vie quotidienne que le fils ignorait ou avait oubli\u00e9s.<\/p>\n<p>Ainsi, Dani\u00e8le Huillet et Jean-Marie Straub, par les seuls moyens du cin\u00e9ma, r\u00e9ussissent \u00e0 s&#8217;approprier l&#8217;essentiel du roman d&#8217;Elio Vittorini, ce retour \u00e0 la m\u00e9moire et &#8220;\u00e0 la douleur d&#8217;un monde offens\u00e9&#8221; et faisant une oeuvre qui n&#8217;a rien \u00e0 voir avec ce qu&#8217;on appelle une adaptation. Ils peuvent dire, cette fois encore : &#8220;Sicilia ! est notre film.&#8221;<\/p>\n<p>1. Jean-Marie Straub s&#8217;exila en Allemagne pour ne pas faire son service militaire contre les Alg\u00e9riens.<\/p>\n<p>2. Louis Seguin, Aux distraitement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s que nous sommes&#8230; (Sur les pas de Jean-Marie Straub et Dani\u00e8le Huillet), \u00e9ditions Ombres Toulouse. Essais.<\/p>\n<p>3. Chronique d&#8217;Anna Magdalena Bach (1968), avec, dans le r\u00f4le de Bach, Gustav Leenhardt.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Dani\u00e8le Huillet et Jean-Marie Straub sont rest\u00e9s fid\u00e8les \u00e0 l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;ils se sont faite du monde et du cin\u00e9ma. La preuve par Sicilia !, leur dernier film, d&#8217;apr\u00e8s Vittorini. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-1573","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1573","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1573"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1573\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1573"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1573"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1573"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}