{"id":1572,"date":"1999-09-01T00:00:00","date_gmt":"1999-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1572\/"},"modified":"1999-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-08-31T22:00:00","slug":"collage1572","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1572","title":{"rendered":"COLLAGE"},"content":{"rendered":"<p>Il \u00e9tait une fois, dans une petite ville du Sud de la France, un \u00e9colier qui aimait bien la langue fran\u00e7aise que lui apprenaient ses ma\u00eetres. C&#8217;\u00e9tait le fran\u00e7ais correctement articul\u00e9 que ces instituteurs faisaient sonner clair, car il \u00e9tait la marque m\u00eame de l&#8217;\u00e9ducation que leurs parents, souvent paysans des alentours parlant une langue m\u00e2tin\u00e9e de tournures patoises, avaient su leur donner. Cela se passait en des temps lointains, que les \u00e9coliers d&#8217;aujourd&#8217;hui, entre t\u00e9l\u00e9phone et ordinateurs, auraient du mal \u00e0 imaginer. Pour tout dire, les ann\u00e9es trente de ce si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Le gar\u00e7on aurait pu s&#8217;en tenir l\u00e0. On ne lui demanderait pas davantage que ce &#8220;bon fran\u00e7ais&#8221; dans les examens que plus tard il aurait \u00e0 passer. Heureusement, il avait une grand-m\u00e8re qui l&#8217;avait berc\u00e9 de comptines dont il put se souvenir, comme ce jeu o\u00f9, dans la paume de sa petite main qu&#8217;elle chatouillait de son doigt aux fortes articulations, elle faisait courir un animal, en chantonnant : &#8220;Dins aquela planeta, y avi\u00e8 una lebreta&#8230;&#8221; Suivait toute une histoire o\u00f9 intervenaient chacun des doigts de l&#8217;enfant, et d&#8217;o\u00f9 il ressortait que plusieurs chasseurs poursuivaient le jeune li\u00e8vre, mais que seul le plus malin, le petit doigt, arrivait \u00e0 le manger.<\/p>\n<p>Ainsi, tr\u00e8s t\u00f4t, l&#8217;enfant avait su que, si la plan\u00e8te \u00e9tait en fran\u00e7ais le corps c\u00e9leste qu&#8217;on conna\u00eet, dans la langue de sa grand-m\u00e8re, la planeta \u00e9tait une petite plaine. Passages auxquels il se plaisait, comme aux fronti\u00e8res de deux mondes diff\u00e9rents. Plus tard, l&#8217;apprentissage du latin, en sixi\u00e8me, allait lui donner d&#8217;autres raisons de penser que ce patois, apr\u00e8s tout, n&#8217;\u00e9tait pas aussi vou\u00e9 au &#8220;sauvage&#8221; en nous \u00e0 domestiquer qu&#8217;on voulait bien le dire. Un cousin, plut\u00f4t, issu du m\u00eame a\u00efeul. Sans aucun doute m\u00eame plus proche que le fran\u00e7ais de cette langue latine qui avait l&#8217;honneur d&#8217;\u00eatre enseign\u00e9e par des savants.<\/p>\n<p>Ainsi, le mot &#8220;peis&#8221; que son p\u00e8re employait dans un proverbe qu&#8217;il aimait citer (&#8220;Que vo\u00f9 de peis, que trempa l&#8217;arpo&#8221;) renvoyait-il plus directement au latin &#8220;piscis&#8221; que le fran\u00e7ais &#8220;poisson&#8221;. Curieuse r\u00e9surgence du patois, d&#8217;ailleurs, chez le p\u00e8re de ce gar\u00e7on. Fils d&#8217;un mar\u00e9chal ferrant qui avait fait son Tour de France avant de passer compagnon et donc ma\u00eetrisant le fran\u00e7ais et d&#8217;une C\u00e9venole que la relative fortune de son p\u00e8re, \u00e9leveur de vers \u00e0 soie, avant sa ruine, avait permis de &#8220;tenir&#8221; \u00e0 l&#8217;\u00e9cole jusqu&#8217;au brevet, il \u00e9tait all\u00e9, lui, en classe au d\u00e9but du si\u00e8cle, en un temps o\u00f9 l&#8217;on ne plaisantait pas plus avec l&#8217;usage du patois qu&#8217;aujourd&#8217;hui avec le port du foulard islamique. C&#8217;\u00e9tait le fran\u00e7ais ou l&#8217;expulsion.<\/p>\n<p>Et pourtant, &#8220;michante erba cr\u00e9i totjorn&#8221;, ce patois avait surv\u00e9cu, dans les proverbes, dans les expressions du quotidien. Peut-\u00eatre pour son ad\u00e9quation fa\u00e7onn\u00e9e par les si\u00e8cles \u00e0 ce quotidien, mais peut-\u00eatre aussi, pour sa beaut\u00e9. Le gar\u00e7on en tous cas voulait le croire. Ce &#8220;que vo\u00f9 de peis que trempa l&#8217;arpo&#8221;, avait en effet pour lui la myst\u00e9rieuse beaut\u00e9 d&#8217;un po\u00e8me.<\/p>\n<p>Longtemps en effet, il s&#8217;\u00e9tait demand\u00e9 ce que venait faire un instrument de musique dans la recherche du pain de la famille, puisqu&#8217;il avait d&#8217;abord pris ce &#8220;peis&#8221; pour l&#8217;\u00e9quivalent du fran\u00e7ais &#8220;pain&#8221; et que c&#8217;\u00e9tait pour dire qu&#8217;on n&#8217;avait rien sans peine que son p\u00e8re employait cette expression. Myst\u00e8re qui allait s&#8217;\u00e9claircir lorsqu&#8217;il connut le sens de ce mot, et qu&#8217;il apprit que &#8220;l&#8217;arpo&#8221; n&#8217;\u00e9tait pas un instrument de musique, mais le filet qu&#8217;on nomme en fran\u00e7ais &#8220;\u00e9pervier&#8221; et qu&#8217;on lance de la berge pour prendre du poisson. &#8220;Arpo&#8221; signifiant en son sens premier &#8220;griffe&#8221;, &#8220;serre&#8221;, on voit bien la parent\u00e9 des deux appellations, fran\u00e7aise et patoise. Le myst\u00e8re \u00e9clairci, resta la beaut\u00e9, car les traductions que d\u00e8s lors tenta le gar\u00e7on ne surent jamais chanter comme continuait \u00e0 le faire l&#8217;original.<\/p>\n<p>Il faut dire que ce gar\u00e7on eut bien de la chance. Outre un grand p\u00e8re maternel qui poss\u00e9dait un assez bon assortiment de jurons en patois, il eut, dans la plaine lunelloise, un oncle cheminot fou de &#8220;bouvine&#8221; qui l&#8217;emmenait \u00e0 toutes les &#8220;ferrades&#8221; de &#8220;doblenc&#8221;, en petite Camargue proche ou aux courses libres dans les ronds de charrettes sur les places de villages et se serait cru d\u00e9shonor\u00e9 s&#8217;il avait employ\u00e9 un mot de fran\u00e7ais pour l&#8217;une quelconque des manifestations de cette &#8220;fe&#8221; taurine. Ainsi, bien que ses parents, et moins encore ses ma\u00eetres bien s\u00fbr, ne lui aient jamais parl\u00e9 patois, ni qu&#8217;il les ait entendus un jour le parler entre eux, bien qu&#8217;il n&#8217;ait alors jamais dout\u00e9 que seul le fran\u00e7ais pouvait \u00eatre une langue, la sienne, le gar\u00e7on s&#8217;impr\u00e9gna d&#8217;une teinture de cet idiome qui, dans ses manuels, n&#8217;existait pas.<\/p>\n<p>Sa musique lui plaisait, ce qu&#8217;elle chantait avait une douceur qu&#8217;il n&#8217;avait pas toujours trouv\u00e9e dans ses le\u00e7ons scolaires<\/p>\n<p>Plus tard, \u00e9tudiant (la Seconde Guerre mondiale \u00e9tait achev\u00e9e depuis peu de temps), il apprit l&#8217;existence de l&#8217;Institut d&#8217;\u00e9tudes occitanes, et sut que son patois \u00e9tait une langue, l&#8217;occitan, que des po\u00e8tes, bien longtemps avant qu&#8217;elle se r\u00e9fugie dans les campagnes, avaient illustr\u00e9e dans les ch\u00e2teaux, o\u00f9 ils \u00e9taient re\u00e7us comme des princes, quand ils n&#8217;\u00e9taient pas les ch\u00e2telains eux-m\u00eames. Il sut encore que, derri\u00e8re les pastorales de pacotille que des &#8220;f\u00e9libres&#8221; locaux avaient mises au service de &#8220;la terre qui ne ment pas&#8221; du mar\u00e9chal P\u00e9tain, ses galoubets et tambourins, il y avait la fluidit\u00e9 du proven\u00e7al de Mistral et le rugueux marseillais des &#8220;f\u00e9libres rouges&#8221;. Il aima cette langue, alors, d&#8217;autant plus que des po\u00e8tes d&#8217;aujourd&#8217;hui se remettaient \u00e0 l&#8217;\u00e9crire et que la graphie unifi\u00e9e de l&#8217;Institut d&#8217;\u00e9tudes occitanes allait permettre de lire le proven\u00e7al aussi bien que le gascon, ce qui \u00e9tait loin d&#8217;\u00eatre ais\u00e9 avec les transcriptions phon\u00e9tiques jusqu&#8217;alors en usage. Apr\u00e8s tout, si un &#8220;ch&#8217;timi&#8221; et un S\u00e9tois ont souvent du mal \u00e0 se comprendre lorsqu&#8217;ils parlent, ils \u00e9crivent et lisent la m\u00eame langue fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Plus tard encore, quand le gar\u00e7on \u00e9tait presque un homme, il d\u00e9couvrit que, dans le bassin minier de son enfance, les mineurs polonais ou kabyles travaillant aux c\u00f4t\u00e9s de C\u00e9venols qui avaient abandonn\u00e9 leur terre pauvrette pour son sous-sol gras de charbon parlaient avec eux plus volontiers le patois que le fran\u00e7ais. O\u00f9 \u00e9tait la &#8220;langue de l&#8217;int\u00e9gration&#8221; dont on fait si grand cas ? Aujourd&#8217;hui vieux : oui, et non pas &#8220;senior&#8221; comme on aime dire en ces temps d&#8217;illusion o\u00f9 on &#8220;lifte&#8221; les mots tout autant que les rides : vieux ou mieux &#8220;vi\u00e9lh&#8221;, qu&#8217;il s&#8217;amusera \u00e0 prononcer, comme dans sa C\u00e9venne, avec un &#8220;v&#8221; franc, ou comme, en allant vers Narbonne, avec ce m\u00eame &#8220;v&#8221; qui tourne au &#8220;b&#8221;, le petit gar\u00e7on se dit que c&#8217;est \u00e0 cet apprentissage &#8220;sauvage&#8221; du patois de ses anc\u00eatres, \u00e0 ce jeu des passages d&#8217;une langue \u00e0 une autre, qu&#8217;il doit l&#8217;amour de la langue fran\u00e7aise qui ne l&#8217;a jamais quitt\u00e9. Un amour charnel.<\/p>\n<p>On l&#8217;aura compris : cette chronique, inhabituelle dans son d\u00e9coupage, est n\u00e9e de l&#8217;agacement (litote) provoqu\u00e9 cet \u00e9t\u00e9 par tous ceux qui ont \u00e9crit ici et l\u00e0 que les langues r\u00e9gionales pouvaient mettre en p\u00e9ril le &#8220;bon fran\u00e7ais&#8221;. Sans doute n&#8217;ont-ils pas eu dans leur enfance la chance du petit gar\u00e7on.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il \u00e9tait une fois, dans une petite ville du Sud de la France, un \u00e9colier qui aimait bien la langue fran\u00e7aise que lui apprenaient ses ma\u00eetres. 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