{"id":1571,"date":"1999-09-01T00:00:00","date_gmt":"1999-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/marseille-mon-amour1571\/"},"modified":"1999-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-08-31T22:00:00","slug":"marseille-mon-amour1571","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1571","title":{"rendered":"Marseille, mon amour"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le Soleil des mourants. Avec ce roman, Jean-Claude Izzo nous prouve une fois encore que le romanesque trouve sa chair dans le r\u00e9el. Des routes, des marais. <\/p>\n<p>Station de m\u00e9tro M\u00e9nilmontant, \u00e0 Paris, en hiver. Un homme qui fume sa derni\u00e8re clope, celle du condamn\u00e9, qui s&#8217;allonge derri\u00e8re la rang\u00e9e de chaises en plastique, qui remonte le col de son manteau sur sa t\u00eate. Et, cette nuit-l\u00e0, &#8220;l&#8217;hiver qui \u00e9tait en lui l&#8217;emporta&#8221;. Une banalit\u00e9 que cette disparition d&#8217;un mis\u00e9rable de nos temps modernes, que ne mentionnera m\u00eame pas la rubrique &#8220;faits divers&#8221; d&#8217;un de nos quotidiens. Comme le d\u00e9clare aux t\u00e9l\u00e9visions un responsable du service s\u00e9curit\u00e9 de la RATP, &#8220;des SDF qui meurent dans les couloirs du m\u00e9tro, en cette saison, il y en a presque tous les jours, plusieurs par semaine en tout cas, surtout par arr\u00eat cardiaque&#8221;&#8230; C&#8217;est contre ces constats gla\u00e7ants, contre ces froides estimations que s&#8217;inscrit en faux, d&#8217;embl\u00e9e, le dernier roman de Jean-Claude Izzo, le Soleil des mourants.<\/p>\n<p>D&#8217;abord, donner un nom, ou au moins un surnom de mis\u00e8re, Titi, \u00e0 l&#8217;homme qui tombe dans ces premi\u00e8res pages. Et puis nommer l&#8217;insupportable quotidien de celui qu&#8217;a quitt\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la force de s&#8217;exprimer, et qui craint d&#8217;\u00eatre renvers\u00e9 dans la rue et &#8220;de voir ses os se briser comme de vulgaires stalactites&#8221;. Celui pour qui les femmes appartiennent d\u00e9sormais \u00e0 un autre monde, &#8220;aussi inaccessible qu&#8217;un gueuleton d&#8217;enfer dans un super restaurant&#8221;.<\/p>\n<p>Qu&#8217;on ne s&#8217;y trompe pourtant pas. Cette entr\u00e9e en mati\u00e8re, sur un mode \u00e9videmment grave, n&#8217;a rien d&#8217;une concession \u00e0 un journalisme tent\u00e9 par le sensationnel mis\u00e9rabiliste ; elle est bien plut\u00f4t un sonore \u00e9cho du monde, \u00e0 l&#8217;heure o\u00f9 lesdits journalistes se montrent de plus en plus incapables de nous en rendre compte, o\u00f9 le &#8220;porter la plume dans la plaie&#8221; cher \u00e0 Albert Londres ne semble plus, \u00e9trangement, d&#8217;actualit\u00e9. On pourrait parler plut\u00f4t de nouvelle fiction, d\u00e9barrass\u00e9e des diff\u00e9rentes d\u00e9rives litt\u00e9raires que furent le psychologisme, les jeux gratuits d&#8217;\u00e9criture et la tyrannie du signifiant : cette litt\u00e9rature, celle par exemple des &#8220;\u00e9tonnants voyageurs&#8221; de Saint-Malo (1), est bien s\u00fbr visionnaire, mais on sait qu&#8217;elle s&#8217;affadira si, selon les mots de Michel Le Bris (2), &#8220;le monde ne vient pas contin\u00fbment l&#8217;interpeller, la r\u00e9veiller, l&#8217;\u00e9lectriser, un peu \u00e0 la mani\u00e8re des deux charbons d&#8217;un arc que l&#8217;on doit rapprocher jusqu&#8217;\u00e0 ce que jaillisse entre eux l&#8217;\u00e9tincelle lumineuse&#8221;. Chez Izzo : on le sait depuis sa trilogie noire et ses Marins perdus (3), et ce nouveau livre le prouve encore, un ton au dessus : le romanesque trouve sa chair dans le r\u00e9el, puis intervient l&#8217;alchimie po\u00e9tique des mots qui accompagne l&#8217;aventure des hommes.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;alchimie des mots qui accompagne l&#8217;aventure des hommes&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>La mort de Titi fait l&#8217;effet d&#8217;un \u00e9lectrochoc \u00e0 son pote Rico. La libert\u00e9 de la rue, la fraternit\u00e9 de la cloche, eux savaient depuis longtemps que c&#8217;\u00e9tait du pipeau. &#8220;Ni l&#8217;un ni l&#8217;autre n&#8217;en doutaient, leur route n&#8217;\u00e9tait plus une route. Seulement un marais o\u00f9, chaque jour un peu plus, ils s&#8217;enfon\u00e7aient. Irr\u00e9m\u00e9diablement. Et m\u00eame si quelqu&#8217;un parvenait \u00e0 leur saisir la main, il \u00e9tait trop tard. Les mains qui se tendaient vers eux n&#8217;\u00e9taient pas des mains amies, ne l&#8217;\u00e9taient plus. Juste des mains bienveillantes.&#8221; Titi, il avait parl\u00e9 \u00e0 Rico de Jack Kerouac et de son livre culte, Sur la route.<\/p>\n<p>Alors Rico, gal\u00e9rien solitaire, d\u00e9cide d&#8217;y replonger, on the road again comme chantaient les Canned Heat des ann\u00e9es 70. Et cap vers le Sud, soleil et mer, Marseille la chaleureuse. Et c&#8217;est cette road movie hexagonale, la balade de Rico le sans-logis, que va nous conter par le d\u00e9tail la plus grosse partie du roman. Avec le compagnon de d\u00e9rade, D\u00e9d\u00e9, aussi grande gueule qu&#8217;ambigu personnage. Avec les rencontres de la route, figures qui passent seulement mais qu&#8217;on n&#8217;oubliera pas, comme F\u00e9lix le sage avec ses tatouages de l\u00e9zard, sans m\u00e9moire mais toujours un ballon sous le bras, et fana des dessins anim\u00e9s pour m\u00f4mes&#8230; Avec des femmes, Julie qui consomme \u00e0 haute dose dans des bars d&#8217;h\u00f4tels de la province bretonne, et surtout Mirjana, jeune prostitu\u00e9e qui a fui la Yougoslavie, meurtrie comme sa terre, et qui lui apprendra qu&#8217;il n&#8217;y a pas de souffrance ethnique, ou bosniaque, ou croate, ou serbe, mais qu&#8217;existe une seule et m\u00eame souffrance, une seule et m\u00eame douleur, commune \u00e0 tous les humains.<\/p>\n<p>Avec aussi les &#8220;mauvaises vibrations&#8221;, ces zonards agressifs dont le berger allemand vient vous flairer d&#8217;un peu pr\u00e8s l&#8217;entrejambe ; ou pire encore, ce face-\u00e0-face avec un repr\u00e9sentant de l&#8217;ordre, en l&#8217;occurrence un contr\u00f4leur de la SNCF : &#8220;Le contr\u00f4leur le toisa. Ils devaient avoir le m\u00eame \u00e2ge tous les deux, ou presque. Deux hommes. De la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration. Mais l&#8217;un avait un boulot, un salaire et une parcelle de pouvoir, et l&#8217;autre n&#8217;avait plus rien, que quelques affaires dans un sac \u00e0 dos pourave. Un coriace, pensa Rico, en gardant la t\u00eate baiss\u00e9e. Des bouff\u00e9es de col\u00e8re mont\u00e8rent en lui, comme chaque fois qu&#8217;il se heurtait \u00e0 l&#8217;un d&#8217;eux. Qu&#8217;est-ce que \u00e7a lui co\u00fbtait, \u00e0 ce type, de le laisser prendre le train ? \u00e7a changerait quoi, hein, pour la SNCF ? Pour l&#8217;\u00e9conomie nationale ? L&#8217;avenir de l&#8217;Europe ? En quoi \u00e7a l&#8217;emmerdait, lui, putain de bon Dieu ?&#8221;<\/p>\n<p><strong> &#8230; La balade d&#8217;un sans-logis et ses haltes dans le pass\u00e9&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Et, au fil du r\u00e9cit, surviennent d&#8217;autres haltes, le plus souvent douloureuses, dans un pass\u00e9 qui s&#8217;est enfui et qui revient par petites vagues \u00e0 la surface. Rico, bien s\u00fbr, a exist\u00e9 socialement avant d&#8217;\u00eatre ce rien que le passant ignore. VRP multicartes, confortable appartement parisien, maison de vacances \u00e0 Saint-Malo. Une femme charmante, Sophie. Un fils adorable, Julien. Et des amis fid\u00e8les, du moins tant qu&#8217;on est riche et qu&#8217;on peut vivre selon le m\u00eame standing. Et puis l&#8217;endettement se fait trop lourd, le monde s&#8217;\u00e9croule et les rats quittent le navire. Sophie aussi s&#8217;en va, dans les bras d&#8217;un autre, plus disponible, \u00e0 la situation plus assise. Et jusqu&#8217;au regard de l&#8217;enfant qui se fait \u00e9tranger, pages superbes d&#8217;authenticit\u00e9, dans ce roman o\u00f9 les larmes sont souvent \u00e0 fleur de peau mais o\u00f9 l&#8217;\u00e9motion est contenue, sans tapage, comme chez Henri Calet.<\/p>\n<p><strong> &#8220;Jusqu&#8217;aux rives lointaines o\u00f9 d\u00e9serte la mort&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Comme les pr\u00e9c\u00e9dents romans d&#8217;Izzo, le Soleil des mourants est hant\u00e9 par la nostalgie du bonheur perdu, cette id\u00e9e si propre \u00e0 l&#8217;homme qui dessine \u00e0 la fois son malheur et forge la grandeur de ses esp\u00e9rances. C&#8217;est aussi pour &#8220;redonner vie \u00e0 un souvenir&#8221; que Rico entreprend son voyage. Le souvenir de L\u00e9a, le premier amour, L\u00e9a que Rico, fra\u00eechement d\u00e9mobilis\u00e9 de son service militaire \u00e0 Djibouti, rencontra par hasard dans les ruelles qui dominent le Vieux Port et qui lui fit d\u00e9couvrir cette ville qui aimante \u00e0 pr\u00e9sent sa qu\u00eate : Marseille. Comme un cadeau qu&#8217;elle lui a laiss\u00e9 quand il l&#8217;a quitt\u00e9e, car, comme l&#8217;\u00e9crivait Camus, &#8220;ce sont souvent des amours secr\u00e8tes, celles que l&#8217;on partage avec une ville&#8221;.<\/p>\n<p>On ne s&#8217;\u00e9tonnera pas que Marseille la m\u00e9tisse, cit\u00e9 magique o\u00f9 se rejoignent les hommes et leurs couleurs, comme dans Total Kheops, Chourmo, les Marins perdus, Solea, soit une h\u00e9ro\u00efne \u00e0 part enti\u00e8re de ce roman d&#8217;Izzo. Elle appara\u00eet au grand jour, et dans le grand bleu, lors d&#8217;un deuxi\u00e8me court chapitre qui, en fait, cl\u00f4t le livre, et repr\u00e9sente un basculement du r\u00e9cit.<\/p>\n<p>O\u00f9 l&#8217;on d\u00e9couvre Abdou, un jeune clandestin d&#8217;origine alg\u00e9rienne, ami de Rico et v\u00e9ritable narrateur de tout ce qu&#8217;on a lu jusque l\u00e0. Ag\u00e9 d&#8217;\u00e0 peine quinze ans, Rico a connu d&#8217;autres gal\u00e8res, et m\u00eame la douleur meurtri\u00e8re de l&#8217;existence. Hommes cagoul\u00e9s, parents ex\u00e9cut\u00e9s, image trop connue mais dont la r\u00e9tine de l&#8217;adolescent est marqu\u00e9e de fa\u00e7on ind\u00e9l\u00e9bile. Abdou, encore un peu enfant et d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s rebelle, va accompagner les derni\u00e8res aventures de Rico, parce que, dans un monde hostile, les exclus, parfois, savent se reconna\u00eetre, lutter ensemble, s&#8217;aimer aussi.<\/p>\n<p>Et si, en bout de livre, Rico s&#8217;\u00e9teint au plus pr\u00e8s de cette mer qui symbolise la vraie libert\u00e9, Abdou est la rel\u00e8ve, celle d&#8217;une jeunesse qui peut-\u00eatre comprendra le sens des choses et tranchera, enfin, les noeuds de l&#8217;oppression. Comme le r\u00eavait Saint-John Perse, plusieurs fois cit\u00e9 dans ce roman magnifique : &#8220;Une race nouvelle parmi les hommes de ma race, une race nouvelle parmi les filles de ma race, et mon cri de vivant sur la chauss\u00e9e des hommes, de proche en proche, et d&#8217;homme en homme,Jusqu&#8217;aux rives lointaines o\u00f9 d\u00e9serte la mort !&#8230;&#8221;<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Izzo <\/strong><\/p>\n<p>Le Soleil des mourants<\/p>\n<p>Flammarion, collection &#8220;Gulliver&#8221;, 320 p., 120 F<\/p>\n<p>1. Festival qui a f\u00eat\u00e9 sa dixi\u00e8me \u00e9dition et dont Izzo est l&#8217;un des organisateurs.<\/p>\n<p>2. &#8220;Fragments du royaume&#8221;, in Pour une litt\u00e9rature voyageuse, \u00e9ditions Complexe, 1999.<\/p>\n<p>3. Respectivement \u00e0 la S\u00e9rie Noire-Gallimard et chez J&#8217;ai lu-Flammarion.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le Soleil des mourants. Avec ce roman, Jean-Claude Izzo nous prouve une fois encore que le romanesque trouve sa chair dans le r\u00e9el. Des routes, des marais. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1571","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1571","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1571"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1571\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1571"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1571"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1571"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}