{"id":1549,"date":"1999-07-01T00:00:00","date_gmt":"1999-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/hommage-a-pierre-thuillier1549\/"},"modified":"1999-07-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-06-30T22:00:00","slug":"hommage-a-pierre-thuillier1549","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1549","title":{"rendered":"Hommage \u00e0 Pierre Thuillier, philosophe et historien des sciences"},"content":{"rendered":"<p>Ce n&#8217;est pas avec plaisir que je me trouve \u00e0 cette place. Pierre Thuillier devait s&#8217;y trouver pour pr\u00e9senter l&#8217;ouvrage qu&#8217;il pr\u00e9parait. Nous en avions longuement discut\u00e9 en juillet dernier. Il analysait le contenu des formations scientifiques dispens\u00e9es aux futures &#8220;\u00e9lites&#8221;, de fa\u00e7on critique. Et puis il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 accidentellement en septembre dernier. Plut\u00f4t que d&#8217;annuler cette soir\u00e9e, j&#8217;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la consacrer \u00e0 un hommage, pour contribuer \u00e0 la popularisation de son oeuvre.<\/p>\n<p><strong> 1 <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait un personnage hors du commun. Capable d&#8217;allier enthousiasme et r\u00e9volte \u00e0 une grande rigueur et une grande \u00e9rudition. Agr\u00e9g\u00e9 de lettres classiques et agr\u00e9g\u00e9 de philosophie, il enseignait pour des scientifiques \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 de Paris-VII. Il avait, pendant plus de vingt ans, dirig\u00e9 une rubrique dans la revue la Recherche, et publi\u00e9 un grand nombre de livres : Socrate fonctionnaire, essai sur (et contre) la philosophie universitaire (1969), Jeux et enjeux de la science (1972), le Petit Savant illustr\u00e9 (1980), les Biologistes vont-ils prendre le pouvoir ? (1981), Darwin and C\u00b0 (1981), l&#8217;Aventure industrielle et ses mythes (1982), les Savoirs ventriloques (1983), D&#8217;Archim\u00e8de \u00e0 Einstein (1988), les Passions du savoir (1988), la Grande Implosion (1995), la Revanche des sorci\u00e8res (1997), Science et soci\u00e9t\u00e9 (1997). A cela j&#8217;ajouterai sa participation \u00e0 une table ronde sur l&#8217;art, les sciences et les pouvoirs, \u00e0 mon invitation, avec le photographe Willy Ronis, l&#8217;historienne et romanci\u00e8re Danielle Bleitrach, et le peintre et th\u00e9oricien de l&#8217;esth\u00e9tique Jean-Pierre Jouffroy, publi\u00e9e dans R\u00e9volution du 15 septembre 1994.<\/p>\n<p>Toutes ces oeuvres visaient \u00e0 reconstruire une repr\u00e9sentation des sciences et de leurs enjeux conforme \u00e0 leur v\u00e9ritable histoire, et contraire \u00e0 leur enseignement actuel. [&#8230;]<\/p>\n<p><strong> 2 <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est sans doute dans R\u00e9volution qu&#8217;il avait r\u00e9sum\u00e9 de la fa\u00e7on la plus concise les lignes directrices de son travail. Il y soulignait que son but n&#8217;avait jamais \u00e9t\u00e9 de critiquer les sciences et les techniques, ni m\u00eame de concevoir un univers totalement rationnel, mais &#8220;de contribuer \u00e0 rendre les gens conscients de ce qu&#8217;implique ce choix&#8221;. Et de remarquer que chaque civilisation a cultiv\u00e9 l&#8217;illusion de se croire \u00e9ternelle. Ainsi la n\u00f4tre, \u00e0 vouloir tout rationaliser, rencontre un ensemble de contradictions, et s&#8217;organise d&#8217;une fa\u00e7on technocratique qui &#8220;emp\u00eache les gens d&#8217;exprimer leurs d\u00e9sirs et leurs passions&#8221;. Et d&#8217;ajouter qu&#8217;en Occident &#8220;c&#8217;est le mode de pens\u00e9e scientifique qui est lui-m\u00eame profond\u00e9ment politique. Je pense au langage de la \u00ab comp\u00e9tence \u00bb, qui d&#8217;embl\u00e9e implique l&#8217;exclusion des \u00ab non-comp\u00e9tents \u00bb. [&#8230;] M\u00eame lorsqu&#8217;un expert d\u00e9cide dans votre sens, il d\u00e9cide pour des raisons \u00e0 lui. C&#8217;est en ce sens que cette formation scientifique actuelle nie les valeurs humaines et d\u00e9mocratiques&#8221; [&#8230;]. Il annon\u00e7ait, on le voit, l&#8217;ouvrage qui devait para\u00eetre ce mois-ci.<\/p>\n<p>De m\u00eame, \u00e9crivait-il dans la Revanche des sorci\u00e8res, qu&#8217;il convenait de rappeler &#8220;que la pens\u00e9e dite scientifique, aussi bien \u00e0 sa source que dans ses d\u00e9veloppements, a partie li\u00e9e avec la po\u00e9sie&#8221; (p.5).<\/p>\n<p>On le voit, il ne s&#8217;agissait nullement pour lui d&#8217;alimenter l&#8217;irrationalisme, mais de restituer les articulations r\u00e9elles des sciences avec d&#8217;autres modes de pens\u00e9e non scientifiques, au coeur des cultures. On doit classer Pierre Thuillier dans le courant de pens\u00e9e th\u00e9orique diversifi\u00e9 o\u00f9 se c\u00f4toient Michel Foucault, Jean-Marc L\u00e9vy-Leblond, Georges Canguilhem, Jacques Roger, G\u00e9rard Simon, Fran\u00e7ois Jacob, Stephen Jay Gould et quelques autres, qui ont, chacun \u00e0 sa fa\u00e7on bien entendu, explor\u00e9 l&#8217;histoire des sciences comme ph\u00e9nom\u00e8ne culturel, construction de regards pos\u00e9s sur le monde, expression de mentalit\u00e9s. [&#8230;]<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 partir d&#8217;une conception aussi riche de l&#8217;histoire des sciences que l&#8217;on peut, parfois mieux que certains grands scientifiques, saisir ce que les sciences contemporaines font surgir de plus neuf. C&#8217;est ce que r\u00e9v\u00e8lent quelques lignes de la Revanche des sorci\u00e8res, \u00e0 propos de la tradition issue de Platon : on a cru qu&#8217;il convenait &#8220;de retrouver l&#8217;ordre r\u00e9el derri\u00e8re le d\u00e9sordre apparent. On serait d\u00e9sormais tent\u00e9 de renverser la proposition : la \u00ab science du d\u00e9sordre \u00bb retrouve le d\u00e9sordre r\u00e9el derri\u00e8re l&#8217;ordre apparent&#8221;. Puis de saluer le retour du &#8220;dieu Chaos&#8221;, et de mettre en relation cette innovation avec les philosophes antiques Epicure et Lucr\u00e8ce, comme Ilya Prigogine lui-m\u00eame dans la Fin des certitudes. Pour d\u00e9celer ces nouveaut\u00e9s au coeur des d\u00e9bats actuels entre scientifiques, encore faut-il avoir clairement d\u00e9pass\u00e9 les tendances scientistes dont notre \u00e9poque h\u00e9rite des si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents. Le scientisme \u00e9tait bien le cancer culturel dont Pierre Thuillier se m\u00e9fiait le plus. Il en r\u00e9sumait ainsi les &#8220;pr\u00e9suppos\u00e9s fondamentaux&#8221; dans les Savoirs ventriloques : &#8220;la science est en principe capable de r\u00e9soudre tous nos probl\u00e8mes, il faut donc se fier, en toutes circonstances, aux experts qui se r\u00e9clament de la science&#8221; (p.139).<\/p>\n<p>Dans Science et soci\u00e9t\u00e9, il l&#8217;illustrait avec une citation de l&#8217;Avenir de la science d&#8217;Ernest Renan, qui souhaitait que la science serve de guide aux hommes : &#8220;Organiser scientifiquement l&#8217;humanit\u00e9, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais l\u00e9gitime pr\u00e9tention&#8221;. Or la science n&#8217;existe jamais \u00e0 l&#8217;\u00e9tat pur et isol\u00e9, ou alors elle menace de se retourner contre les hommes et contre elle-m\u00eame. D&#8217;o\u00f9 l&#8217;appel de Pierre Thuillier au d\u00e9but de Science et soci\u00e9t\u00e9 : &#8220;Si nous voulons savoir o\u00f9 nous allons [&#8230;] il est urgent que nous nous entra\u00eenions \u00e0 mieux percevoir les dimensions culturelles de la science&#8221; (p.16).<\/p>\n<p><strong> ____3 <\/strong><\/p>\n<p>Mais, pour saisir nos sciences actuelles comme culture, encore faut-il les \u00e9tudier et les enseigner dans leur histoire globale, sociale et mentale. C&#8217;est ce que Pierre Thuillier s&#8217;est efforc\u00e9 de faire dans tous ses articles et ses ouvrages.Prenons l&#8217;exemple des rapports entre les sciences et les croyances irrationnelles les plus folles \u00e0 nos yeux. Les premi\u00e8res ne se sont pas constitu\u00e9es contre les secondes, mais en leur compagnie. Newton en repr\u00e9sente un \u00e9loquent exemple. Dans les Savoirs ventriloques, Pierre Thuillier rappelle que ce monument de rationalit\u00e9 scientifique fut aussi l&#8217;auteur de milliers de pages nourries d&#8217;alchimie et que : comme Copernic et comme K\u00e9pler : il donnait dans les sciences occultes. Comment concevoir \u00e0 l&#8217;\u00e9poque la &#8220;force attractive&#8221; gravitationnelle autrement que sous forme immat\u00e9rielle ? Ainsi, les \u00e9tudes herm\u00e9tiques de Newton ne furent pas des scories inessentielles de son oeuvre, mais leur condition d&#8217;apparition. Pierre Thuillier pr\u00e9cise : &#8220;Il serait tout \u00e0 fait abusif d&#8217;en conclure \u00e0 l&#8217;irrationalit\u00e9 de l&#8217;activit\u00e9 scientifique. Dans la folie herm\u00e9tique de Newton il y avait beaucoup de m\u00e9thode. Cette histoire confirme surtout que les liens sont infiniment nombreux et subtils entre la science et la non-science&#8221; (p.84).<\/p>\n<p>On dira : c&#8217;est du pass\u00e9. Mais aujourd&#8217;hui, et dans des oeuvres par ailleurs cr\u00e9atives et f\u00e9condes, que ne trouve-t-on de pr\u00e9suppos\u00e9s et d&#8217;affirmations mythologiques, religieuses, sexistes, \u00e9conomiques, politiques : voire racistes ! Et l&#8217;ignorer nous en rend victimes muettes&#8230; comme les citoyens passifs devant les paroles d'&#8221;experts&#8221;.<\/p>\n<p>Les sciences, rappelait Pierre Thuillier dans pratiquement tous ses ouvrages, sont aussi intimement li\u00e9es \u00e0 la cr\u00e9ation artistique. Je citerai tout particuli\u00e8rement deux chapitres d&#8217;Archim\u00e8de \u00e0 Einstein.<\/p>\n<p>Le premier : &#8220;Espace et perspective au XVe si\u00e8cle italien&#8221; (pp.67-96). Pierre Thuillier y montre de fa\u00e7on convaincante comment les peintres de la Renaissance, en inventant la perspective de fa\u00e7on esth\u00e9tique, sensible, et sans la conceptualiser, ont puissamment contribu\u00e9 \u00e0 la gen\u00e8se scientifique et philosophique de la physique math\u00e9matique (Galil\u00e9e lui-m\u00eame s&#8217;adonnait \u00e0 la peinture), et des philosophies du sujet qui l&#8217;ont accompagn\u00e9e.<\/p>\n<p>Le second : &#8220;La d\u00e9couverte de la trajectoire parabolique&#8221; (pp.169-19O). Pierre Thuillier produit la m\u00eame analyse \u00e0 propos des trajectoires paraboliques : celles-ci ont \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9es dans la peinture (en contradiction avec la th\u00e9orie aristot\u00e9licienne du mouvement, comme avec la physique dite &#8220;de la force impresse&#8221;), bien avant que Galil\u00e9e la con\u00e7oive dans sa th\u00e9orie physique : sang giclant de la gorge du Saint Jean Baptiste de Giovanni di Paolo (milieu du XVe S), fontaines, etc. Galil\u00e9e n&#8217;a-t-il pas int\u00e9rioris\u00e9 ces sch\u00e9mas perceptifs \u00e9labor\u00e9s ainsi autour de lui ?Pierre Thuillier cite aussi le r\u00f4le des ing\u00e9nieurs qui r\u00e9alisent sans conceptualiser. Galil\u00e9e lui-m\u00eame raconte combien il apprenait de la conversation des ouvriers des arsenaux de Venise&#8230;<\/p>\n<p>Ainsi, si s\u00e9parer l&#8217;esth\u00e9tique et le scientifique dans l&#8217;histoire ne permet pas de comprendre l&#8217;invention scientifique, les s\u00e9parer dans la formation des humains revient \u00e0 former des intelligences h\u00e9mipl\u00e9giques, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 ne pas former des humains cultiv\u00e9s. Sur toutes ces questions, il se trouvait en harmonie avec les \u00e9crits de Jean-Pierre Jouffroy, sur les relations tiss\u00e9es entre peinture et physique (Cf. la Raison de Vincent Van Gogh). Les avoir pr\u00e9sent\u00e9s l&#8217;un \u00e0 l&#8217;autre ne relevait pas du hasard.<\/p>\n<p>Quand donc tirera-t-on les cons\u00e9quences politiques, au sens le plus noble, de cette n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9unir les sciences et l&#8217;art, le rationnel et le sensible, le connu et l&#8217;intime, le temporel et le &#8220;hors-temps&#8221; (selon les termes de Freud repris par Julia Kristeva ici-m\u00eame \u00e0 l&#8217;automne dernier) ?<\/p>\n<p>J&#8217;avais l&#8217;intention de soumettre ce soir \u00e0 Pierre Thuillier l&#8217;id\u00e9e que le po\u00e8te et philosophe Schiller avait d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle dans ses &#8220;Le\u00e7ons sur l&#8217;\u00e9ducation esth\u00e9tique de l&#8217;homme&#8221; : avec la sensibilit\u00e9 seule, sans assez de raison, l&#8217;homme devient &#8220;sauvage&#8221;; mais avec une raison d\u00e9pourvue de sensibilit\u00e9, l&#8217;homme devient barbare. Qu&#8217;on y pense fort avant de regarder le pr\u00e9sent, les r\u00e9voltes d\u00e9sordonn\u00e9es comme les guerres glac\u00e9es. Oui ou non, Pierre Thuillier avait-il raison de voir dans les diverses formes de scientisme l&#8217;une des racines des malheurs de nos civilisations occidentales ? Mais qui en tire toutes les le\u00e7ons, y compris pour \u00e9laborer un point de vue r\u00e9volutionnaire sur les sciences et les techniques ?Pierre Thuillier s&#8217;est aussi efforc\u00e9 de d\u00e9gager, des sciences qui se pr\u00e9sentent comme &#8220;objectives&#8221;, les pr\u00e9suppos\u00e9s sexistes (Cf. les Savoirs ventriloques), racistes, comme ce qui peut les guider \u00e0 partir de pr\u00e9occupations militaires ou exploiteuses.<\/p>\n<p><strong> 4 <\/strong><\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ses critiques contre les errements scientistes qu&#8217;il d\u00e9celait dans certains textes du PCF, Pierre Thuillier n&#8217;en assimilait pas pour autant scientisme et marxisme. Il s&#8217;en \u00e9tait longuement expliqu\u00e9 en 1982 dans l&#8217;Aventure industrielle et ses mythes. Il y pr\u00e9cisait, Marx et Engels \u00e0 l&#8217;appui, qu'&#8221;une id\u00e9ologie ne rel\u00e8ve pas toujours et n\u00e9cessairement d&#8217;une \u00ab causalit\u00e9 \u00bb \u00e9conomique pr\u00e9cise&#8221; et que le rechercher \u00e0 tout prix relevait d&#8217;un &#8220;p\u00e9dantisme&#8221;, selon Engels, qui regrettait dans une lettre \u00e0 Bloch de 1890 que &#8220;les jeunes gens attribuent parfois plus de poids au c\u00f4t\u00e9 \u00e9conomique qu&#8217;il ne convient&#8221;. Et Pierre Thuillier d&#8217;attirer l&#8217;attention sur la n\u00e9cessit\u00e9 marxiste d&#8217;une \u00e9tude des &#8220;mentalit\u00e9s&#8221; (pp.26-27). Dans le m\u00eame ouvrage de 1982, il revenait fortement sur la double n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;\u00e9tudier les r\u00e9alit\u00e9s socio-\u00e9conomiques et les mentalit\u00e9s, en soulignant le caract\u00e8re fondamental de cette approche &#8220;marxiste&#8221; (pp.127-128). Il concluait enfin (p.176), apr\u00e8s une s\u00e9v\u00e8re critique de l&#8217;id\u00e9alisme de Koyr\u00e9 et de Pour la science de Jo\u00eb Metzger : &#8220;Je juge urgent de d\u00e9velopper une mentalit\u00e9 qui soit favorable \u00e0 l&#8217;\u00e9tude des mentalit\u00e9s.&#8221;<\/p>\n<p><strong> 5 <\/strong><\/p>\n<p>Pour Pierre Thuillier, \u00e9tudier et publier n&#8217;avait rien d&#8217;une distraction : il voyait un danger majeur pour l&#8217;humanit\u00e9 dans la perp\u00e9tuation d&#8217;une conception des sciences qui les s\u00e9parait de la culture globale o\u00f9 elles se d\u00e9veloppent. C&#8217;est ce danger qu&#8217;il a voulu expliciter de fa\u00e7on tr\u00e8s originale et tr\u00e8s forte en 1995 dans la Grande Implosion, rapport sur l&#8217;effondrement de l&#8217;Occident, 1999-2002. Cet ouvrage est cens\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 en 2081, par un &#8220;Groupe de recherche sur la fin de la culture occidentale&#8221;. Ce rapport imaginaire retrace la gen\u00e8se de cet effondrement, \u00e0 partir de celle d&#8217;une conception des sciences qui a rendu aveugle sur les d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e9conomiques, sociaux, culturels qui mena\u00e7aient l&#8217;humanit\u00e9. Ainsi (pp.84 et sv.) met-il en face-\u00e0-face les famines et les destructions programm\u00e9es de denr\u00e9es, les 450 milliards de dollars vers\u00e9s annuellement aux armements et l&#8217;aide vingt fois plus modeste consacr\u00e9e au d\u00e9veloppement, les \u00e9carts grandissants de revenus : &#8220;les Occidentaux avaient fini par perdre le sens du r\u00e9el&#8221;, perdus entre &#8220;le petit monde de leurs int\u00e9r\u00eats les plus imm\u00e9diats&#8221; et &#8220;l&#8217;univers abstrait, d\u00e9sincarn\u00e9 et faussement r\u00e9aliste que leur fabriquait la t\u00e9l\u00e9vision&#8221;.<\/p>\n<p>On y trouve toute une histoire de ces aveuglements, rattach\u00e9s \u00e0 l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une innocence des sciences, trahies par leurs usages. Et d&#8217;opposer aux alertes lucides d&#8217;un Jacques Testart l&#8217;aveuglement vulgaire d&#8217;un Luc Ferry par exemple (p.426) qui, en 1992, rejetait comme &#8220;p\u00e9jorative&#8221; l&#8217;expression &#8220;technoscience&#8221; et mettait en garde contre la mise en examen critique des sciences, mais aussi l&#8217;aveuglement de Joliot-Curie avant lui (p. 421). Celui-ci : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et apr\u00e8s quelques recherches importantes sur la fission des atomes d&#8217;uranium en 1939 ! : osait affirmer, en effet, la n\u00e9cessit\u00e9 de &#8220;distinguer la pure connaissance scientifique des usages qui en sont faits, en bref de distinguer en science la pens\u00e9e et l&#8217;action&#8221;.<\/p>\n<p>Pierre Thuillier y oppose de belles pages de Claude Bernard (p.468), qui ne sont pas sans rapport avec les intuitions les plus f\u00e9condes de Jean-Jacques Rousseau et de Schiller au XVIIIe si\u00e8cle : &#8220;Chez le savant, la science d\u00e9veloppe la t\u00eate et tue le coeur&#8221;, &#8220;des hommes ainsi faits par la science sont des monstres moraux&#8221;, &#8220;l&#8217;homme a n\u00e9cessairement besoin de quelque chose qui parle \u00e0 son sentiment&#8221;&#8230;<\/p>\n<p><strong> 6 <\/strong><\/p>\n<p>Peut-on, aujourd&#8217;hui, ignorer toutes les incidences de ces fa\u00e7ons contraires de pr\u00e9senter les sciences ? La Grande Implosion n&#8217;est-elle qu&#8217;une imagination fantaisiste ?<\/p>\n<p>Et que dire de la fa\u00e7on d&#8217;enseigner les sciences ? Les programmes, les manuels, les modes d&#8217;\u00e9valuation, l&#8217;organisation des &#8220;travaux pratiques&#8221; (les &#8220;manips&#8221;, s&#8217;amusait \u00e0 dire Pierre Thuillier dans D&#8217;Archim\u00e8de \u00e0 Einstein)&#8230;TOUT est une falsification de l&#8217;histoire r\u00e9elle des sciences, et des sciences tout court. Derri\u00e8re cette fa\u00e7on de former aux sciences en les coupant de leur histoire et de leur port\u00e9e culturelle, n&#8217;y a-t-il pas une fa\u00e7on subtile de pr\u00e9parer \u00e0 se taire devant les &#8220;experts&#8221;, en tuant \u00e0 la fois le sens critique, l&#8217;imagination scientifique et le plaisir ? Cela relevait de l&#8217;\u00e9vidence pour Pierre Thuillier, qui n&#8217;ignorait rien des efforts d&#8217;innombrables enseignants.<\/p>\n<p>La seule initiative de Claude All\u00e8gre qui e\u00fbt m\u00e9rit\u00e9 quelque prolongement, fut de poser la question &#8220;quels savoirs enseigner ?&#8221;. Mais des travaux de la commission que pr\u00e9sidait Edgar Morin, il ne reste rien. Le plus grave, c&#8217;est que personne ne traduit politiquement cette exigence d&#8217;une r\u00e9volution dans la fa\u00e7on m\u00eame de transmettre le patrimoine culturel et de le concevoir, au sein des d\u00e9bats sur l&#8217;\u00e9cole. Pas la droite, bien s\u00fbr. Pas le gouvernement actuel non plus, h\u00e9las ; au contraire m\u00eame. Pas le PCF non plus, malheureusement, alors que des centaines de personnalit\u00e9s et des milliers d&#8217;enseignants seraient pr\u00eats \u00e0 y travailler.<\/p>\n<p>Ce genre de c\u00e9cit\u00e9 rendait Pierre Thuillier pessimiste, mais pas inactif : il travaillait sans rel\u00e2che \u00e0 \u00e9veiller les esprits aux n\u00e9cessit\u00e9s et possibilit\u00e9s de l&#8217;\u00e9poque. Nous en avions longuement discut\u00e9 quelques semaines avant sa mort. Il devait y consacrer son nouveau livre, et en d\u00e9battre avec nous ce soir.Il nous reste \u00e0 dialoguer avec ses livres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce n&#8217;est pas avec plaisir que je me trouve \u00e0 cette place. Pierre Thuillier devait s&#8217;y trouver pour pr\u00e9senter l&#8217;ouvrage qu&#8217;il pr\u00e9parait. Nous en avions longuement discut\u00e9 en juillet dernier. Il analysait le contenu des formations scientifiques dispens\u00e9es aux futures &#8220;\u00e9lites&#8221;, de fa\u00e7on critique. Et puis il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 accidentellement en septembre dernier. 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